L'Equipe

Julienne et Graton, la voiture pour passion

- STÉPHANE BARBÉ

Le cascadeur Rémy Julienne et le dessinateu­r Jean Graton, créateur de « Michel Vaillant », sont décédés la semaine passée, à 90 et 97ans. Par un curieux raccourci du destin, la mort a réuni à un jour d’intervalle ces deux hommes qui ont célébré l’automobile à leur façon. Entre réalité, fiction et cascades.

L’un a été dans la réalité des films d’action, l’autre dans la fiction des cases de bande dessinée. Mais ils ont partagé la même passion pour la voiture et le sport automobile. Au cinéma, le cascadeur Rémy Julienne a été Jean Marais, Alain Delon ou même Sophia Loren sous une perruque, et a même incarné James Bond, le temps de spectacula­ires doublages. Il a lui-même tâté de la course dans l’équipe du Stars Racing Team, compétitio­n montée sur les circuits français par le musicien/acteur Moustache pour quelques vedettes de cinéma ou de la chanson dans les années 1970-80.

Au crayon et sur les circuits, le dessinateu­r Jean Graton fut l’observateu­r proche et attentif des exploits de Jackie Stewart, François Cevert, Alain Prost… L’ami de Jacky Ickx, le plus présent des pilotes représenté­s, héros à part entière dans les albums de Michel Vaillant. Son personnage fut créé en 1957 par le dessinateu­r venu de Nantes jusqu’en Belgique, car dans ce bouillon de culture de la BD à la fin des années 1950, le pilote de course était avant tout un créneau libre dans le Journal de Tintin.

Mais Graton aurait tout aussi bien pu dessiner des vélos. Ce qu’il fit d’ailleurs! L’inconnu du Tour de France, histoires cyclistes parues dans le journal de Tintin dès 1954… Son fils, Philippe Graton, raconte même un déjeuner à Bruxelles, entre son père et quelques fameux dessinateu­rs où il les défia avec le croquis d’un vélo sur un coin de table. Le père de Michel Vaillant s’amusa avec eux du résultat: « Avec les roues que vous avez tracées là, votre cycliste ne tiendra pas dix mètres sur sa bécane! »

Jean Graton n’a peut-être pas été le plus connu des auteurs de bande dessinée mais pas le moins talentueux. Me Hervé Poulain, commissair­e-priseur averti de l’art et de l’automobile chez Artcurial, saluait la qualité du trait de Jean Graton dans Michel Vaillant. Dominique Graton, sa belle-fille, a isolé et retravaill­é des cases pour en faire des tableaux muraux, les Art Strips.

Un cascadeur, trait d’union entre Jean Graton et Rémy Julienne

Jean Graton mit au service de ses bandes dessinées la minutie, la justesse et la précision de ses observatio­ns sur le terrain, comme Rémy Julienne le fit dans la préparatio­n de ses cascades. L’un y gagnait la crédibilit­é des aventures de son héros, saluée par tous les « vrais » pilotes; l’autre y jouait sa vie et celle de ses cascadeurs dans un milieu où ses compétence­s étaient mondialeme­nt reconnues par les plus grands réalisateu­rs de cinéma et de film publicitai­re (lire par ailleurs).

« Dans une scène, le taxi qui s’est immiscé dans une épreuve de rallye, doit passer devant la table de chronométr­age à pleine vitesse. Cent mètres après, la voiture doit effectuer une conversion à 180° (un demi-tour complet sur place) et repartir à toute vitesse en sens inverse. C’est en descente sur la route des Crêtes entre La Ciotat et Cassis: d’un côté les rochers, de l’autre le vide. Réaliser une conversion à 180° avec une voiture d’une longueur de 4 mètres ( une Peugeot 406) sur une route large de 6 mètres, à plus de 100 km/h… Mieux vaut bien connaître la musique » , raconte Rémy Julienne dans l’un de ses

deux livres ( Ma vie en cascades; Éditions n°1, 2009) à propos du tournage du film Taxi 2 où sur diverses approximat­ions de la production, il dut jouer au volant, à 70ans, le remplaçant de cascadeurs!

Graton et Julienne ont finalement partagé beaucoup de choses, à distance. Y compris l’univers de la cascade automobile autour de l’un de ses meilleurs représenta­nts, mort en tournage en 1966 (à 41ans), Gil Delamare. Dans Les Cassecou, le cascadeur français occupait l’un des premiers rôles au côté de Michel Vaillant que Graton aimait à sortir régulièrem­ent de ses cockpits de course pour des récits hors-circuits (lire par ailleurs). Delamare a été le conseiller technique de l’album, « bien qu’il n’aimât pas le terme casse-cou, notait Jean Graton, car il n’avait rien d’un trompe-la-mort ».

Delamare fut aussi celui qui mit le pied à l’étrier à Rémy Julienne. Il est ce trait d’union entre les deux hommes décédés, la semaine passée, à un jour d’intervalle. « J’ai démarré avec Gil dans Fantômas, rapportait Rémy Julienne. Il cherchait un motard habile pour doubler Jean Marais (Julienne fut champion de France de motocross 500cm3 en 1958). Par la suite, j’ai travaillé à ses côtés dans La Grande Vadrouille. Il était véritablem­ent le modèle du héros tel que je me le représenta­is et a été la pierre angulaire de ma carrière. Alors que je m’apprêtais à prendre la succession de mon père dans son affaire de poids lourds, il m’a appelé sur le tournage de Le Gentleman de Cocody, en Côte d’Ivoire (Christian-Jacque, 1965), puis m’a laissé la responsabi­lité de l’équipe cascade pour partir sur un autre film. C’est pour m’éviter de quitter le plateau de La Grande Vadrouille qu’il a fait un aller-retour à la Courneuve pour se charger lui-même du doublage de Jean Marais dans Le Saint prend l’affût, où il trouva la mort dans une décapotabl­e, à la 6e prise. »

Dans les albums de Michel Vaillant, l’une des voitures produites par les usines Vaillante, s’appela Gil après son décès. En forme d’hommage.

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Ces planches sont issues du 7e album de « Michel Vaillant », « les casse-cou ».
 ??  ?? Rémy Julienne et Jean Graton ont chacun à leur manière rendu hommage au monde de l’automobile.
Rémy Julienne et Jean Graton ont chacun à leur manière rendu hommage au monde de l’automobile.
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