L'Equipe

MESSI, MISSION ROMANESQUE...

L’été s’annonce et les bons livres ne manquent pas pour l’égayer. Dans « Terres voraces », Sylvain Estibal fait de la star argentine le personnage pivot d’une tragique histoire de disparitio­n au Mexique.

- VINCENT HUBÉ

“Messi vient d’un pays, l’Argentine, où il y a eu aussi beaucoup de disparus…

Et il y a sa personnali­té.

Il est juste dans le beau geste… Il repousse la laideur du monde environnan­t ''

SYLVAIN ESTIBAL

Dorénavant, la littératur­e n’hésite plus à s’aventurer sur le terrain du sport. Ce printemps, la production éditoriale a encore été riche, et bien au-delà de la simple biographie sportive. Un roman dont le héros est un septuple Ballon d’Or, Terres voraces, de Sylvain Estibal (éd. Actes Sud) ; une histoire du football au féminin, Girl Power, d’Hubert Artus (éd. Calmann-Lévy) ; un autre roman sur des footballeu­ses anglaises, le Ladies Football Club de Stefano Massini (éd. 10-18) ; un polar mancunien, le Sang de Manchester, de Vincent Radureau (éd. Hugo Poche) ; les chroniques hospitaliè­res d’un rugbyman, les Chiffons bleus, de Baky Meïté (éd. Seuil) ; une BD en mode voyage dans l’Ovalie, En même temps que la jeunesse, de Jean Harambat (éd. Actes Sud)… Il y en a pour tous les goûts.

Sylvain Estibal mène une vie bien remplie. Aujourd’hui, à 54ans, il dirige le bureau Proche-Orient - Afrique du Nord de l’Agence France-Presse depuis Chypre. Mais en 2012, il faisait une belle incursion dans le cinéma en obtenant le César du meilleur premier film pour le Cochon de Gaza. Cette comédie absurde racontait les mésaventur­es d’un pêcheur gazaoui qui découvrait, un matin, un cochon caché dans son bateau! Outre le ciné, le journalist­e s’est aussi lancé dans l’écriture. Après des entretiens avec Théodore Monod ( Terre et ciel, éd. Actes Sud, 1997), Sylvain Estibal a publié plusieurs romans dont le dernier, Terres voraces (éd. Actes Sud) a comme personnage pivot un certain Lionel Messi.

« Le Cochon de Gaza était un conte comique sur un sujet dramatique ( l’occupation israélienn­e de Gaza), résume l’auteur, de passage dans les bureaux parisiens de son éditeur. Cette fois, le livre est un conte tragique sur un sujet dramatique. » L’histoire de Terres voraces est même plus que tragique: une jeune fille, Bianca, a été enlevée alors qu’elle allait regarder avec ses amis la demi-finale retour de Ligue des champions FC Barcelone-Chelsea avec, sur le dos, le maillot de son idole, Lionel Messi. Sa mère, Lucia, part à sa recherche, pas tant pour la retrouver vivante – elle a peu d’espoir –, mais surtout pour récupérer son corps, identifiab­le par ce maillot. Abandonnée par les autorités mexicaines, elle trouvera un soutien inattendu en la personne du footballeu­r. «Initialeme­nt, le livre devait s’appeler: le maillot de Messi, confie Sylvain Estibal. On a changé le titre finalement, c’est un roman, une fiction, et le sujet est quand même sombre.»

Ex-professeur de tennis, le romancier reconnaît « ne pas être spécialist­e de foot» , à part un amour ancien pour les Lusitanos de Créteil. Mais il connaît bien la réalité mexicaine pour avoir vécu environ dix ans entre l’Uruguay et le Mexique pour l’AFP. «Il y a plus de 30000 assassinat­s par an au Mexique et près de 100000 disparus, racont-t-il. Parmi les déclencheu­rs du livre, il y a un drame avec un maillot du Mexique, pas un de Messi. C’est l’image d’un adolescent fusillé contre un mur par un cartel. Il a 14, 15 ans et est étendu mort aux côtés d’autres, avec son maillot du Mexique. C’est terrible. Il porte les couleurs de son pays, et il est tué…»

Pourquoi alors mêler le joueur actuel du PSG à cette fiction terrible? «Déjà le nom…, assure le romancier. Il vient d’un pays, l’Argentine, où il y a eu aussi beaucoup de disparus. Ce problème pourrait lui parler. Et il y a sa personnali­té. Il est toujours impeccable, il est juste dans le beau geste, dans le jeu, un peu à l’écart de toutes les passions humaines. Messi est une figure d’une forme de pureté, de beauté, qui repousse la laideur du monde environnan­t.» S’il n’a jamais vu de match de Messi dans un stade, Estibal s’est en revanche occupé un peu de football quand il travaillai­t au Mexique. « J’ai suivi l’arrivée d’AndréPierr­e Gignac (aux Tigres de Monterrey, en 2015). On avait l’impression qu’il avait toujours vécu là. Une adhésion totale avec le public…» Le journalist­e a également vécu l’épisode Diego Maradona aux Dorados de Sinaloa, à Culiacan. Une région qu’il connaît malheureus­ement bien. «C’est le siège du cartel de Sinaloa, celui d’El Chapo ( surnom de Joaquin Guzman, mafieux mexicain et baron de la drogue, aujourd’hui emprisonné aux États-Unis). J’ai un journalist­e de l’AFP, Javier Valdez, qui a été assassiné parce qu’il travaillai­t sur le cartel. Il a touché un sujet qu’il n’aurait pas dû, sans le savoir, et il a été visé… On appelle la région le triangle d’or, c’est au coeur du narcotrafi­c. C’est dur d’y échapper. Après, le Mexique est un pays magnifique où il y a quarante millions de touristes par an, avec des endroits sûrs. On dit que les couleurs y sont plus fortes qu’ailleurs. Les noirs y sont plus noirs…»

La beauté du livre tient justement dans cette noirceur. Et, si l’espoir y tient peu de place, l’apparition de Messi apporte bien une lumière réconforta­nte. « Ça pourrait faire un beau film, avance l’écrivain-metteur en scène. J’aimerais bien le réaliser, mais ce serait une sorte d’ovni. Je ne pense pas qu’on remplira les salles de cinéma avec!» Surtout qu’Estibal imagine qu’il faudra peut-être, avant de passer du roman au grand écran, obtenir cette fois l’accord du footballeu­r argentin. En attendant, plus de dix ans après le Cochon de Gaza, il devrait retourner derrière la caméra l’an prochain. Tournage au Mexique et en Italie, avec Kad Merad et Myriam Tekaïa (déjà dans le Cochon de Gaza), coscénaris­te de ce nouveau film. «Kad Merad incarnera le pape, annonce le réalisateu­r. C’est une comédie un peu engagée dans la lignée du Cochon de Gaza. » Le pape après le Messi, logique.

Terres voraces, Sylvain Estibal (éd. Actes Sud, 16,80€).

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 ?? ?? Sylvain Estibal a situé son roman de fiction au Mexique où une mère cherche sa jeune fille, disparue, qui porte le maillot de Messi.
Sylvain Estibal a situé son roman de fiction au Mexique où une mère cherche sa jeune fille, disparue, qui porte le maillot de Messi.

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