L'Equipe

Le bambino des Andes

Gianluca Lapadula, Italien devenu internatio­nal péruvien en 2020, a retourné l’opinion publique dans un pays qui, en cas de qualificat­ion, serait le premier adversaire des Bleus au Qatar.

- DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL BERNARD LIONS

DOHA – Avant de porter le Pérou dans son coeur et à la victoire, l’Italien Gianluca Lapadula a commencé par se tatouer son nouvel amour dans la peau, en octobre202­0. Voulant un symbole fort de la culture péruvienne, il a immortalis­é le visage d’un guerrier inca inspiré des festivités del Senor de la Soledad, de Paramonga, dans la région de Lima, sur son bras gauche. Avec cette légende, en espagnol : « Mes origines, la moitié de mon coeur, la moitié de mon sang ! » Sauf qu’à y regarder de plus près, ce visage ressemble trait pour trait à celui de Louie, fils de Toro Sentado, chef suprême de la nation sioux… aux États-Unis.

Il faut l’excuser. Avant de débuter avec la Blanquirro­ja au Chili (0-2, le 14novembre 2020), Lapadula ne connaissai­t rien de la terre natale de sa mère. Il n’avait d’ailleurs guère envie de défendre ses couleurs balle au pied.

C’est ce qu’il avait expliqué à Ricardo Gareca, après que le sélectionn­eur argentin du Pérou eut embarqué dans un vol LimaRome pour le rencontrer en personne, en 2015. Né en Italie, élevé au football à la Juventus Turin, ville où il est né il y a 32ans, Lapadula rêvait alors d’un destin italien. Mais ses débuts réussis avec une Nazionale bis – un triplé contre Saint-Marin (8-0, le 31 mai 2017) – sont restés sans lendemain. Son ambition de succéder à « Pippo » Inzaghi à l’AC Milan (2016-2018), aussi.

Les blessures de Farfan et Guerrero lui ouvrent la porte

Sans parler de la Coupe du monde 2018. Mal lui en a pris de snober le Pérou pour l’Italie : pendant que le premier revenait en phase finale pour la première fois depuis trente-six ans, le second en était privé. Ce (mauvais) choix lui a valu nombre de moqueries et de railleries dans un pays où l’on ne badine pas avec l’amour du drapeau. La cause de Lapadula semblait dès lors entendue.

Pas pour Gareca. Confronté aux blessures récurrente­s au genou des crépuscula­ires Jefferson Farfan et Paolo Guerrero (37 et 38 ans), soit les deux meilleurs buteurs de l’histoire du Pérou (27 et 38 buts), « El Tigre », le surnom de Gareca, a de nouveau démarché Lapadula. Il ne lui avait pas échappé qu’il se languissai­t désormais à Benevento, en Serie B, en portant des protège-tibias aux couleurs du Pérou.

Quand Gareca l’a appelé en sélection, ce fut contre l’avis général, y compris celui de glorieux anciens qui sont allés chercher fortune en Europe comme Claudio Pizarro (en Bundesliga, 1999-2020), et en passant outre la culture péruvienne. Au pays inca, « nationalis­er » pour renforcer la sélection, cela ne se fait pas. En un siècle, l’exception se limite à moins d’une vingtaine de joueurs nés à l’étranger, souvent Argentins et gardiens. Et encore, beaucoup de ces (Sud-)Américains jouaient au Pérou avant d’obtenir leur naturalisa­tion.

Quand ils ont vu Lapadula débuter enfin avec la Bicolor, les Péruviens ont ravalé leur colère en lui prédisant le destin de Cristian Benavente. Né à Madrid d’un père espagnol et d’une mère péruvienne, l’ancien milieu du FC Nantes (2019-2020) formé au Real est devenu le premier Européen à porter le maillot péruvien, en 2013. Sans grande réussite (19 sélections, 2 buts). Tout le contraire de Lapadula, qui est parvenu à retourner l’opinion publique en sa faveur.

La vitesse avec laquelle « l’Italien » a appris l’espagnol et la culture péruvienne a agréableme­nt surpris. Sa façon de chanter à gorge déployée un hymne qu’il venait d’apprendre et son style bagarreur, aussi. Lapadula, c’est également une gueule. Ou plutôt, un look de vengeur masqué. Le voir porter un masque tout noir au début de ces éliminatoi­res a intrigué. C’était le seul moyen qu’il avait trouvé, alors, pour se protéger des coups reçus, notamment sur le nez, en découvrant le football sud-américain.

Son maillot est le plus porté dans les rues de Lima

Surnommé « El bambino de los Andes » (l’enfant des Andes), Lapadula a depuis été rebaptisé « El enmascarad­o » (le masqué), même lorsqu’il joue le visage découvert. Ses 3 buts et une passe décisive en 7 matches ont propulsé le Pérou dans le dernier carré de la Copa America 2021. Avec 8 buts en 21 sélections (plus 3 passes), il détient le quatrième meilleur ratio de la Bicolor devant… Paolo Guerrero (0,38 but par match contre 0,36). La « Lapadulama­nia » est désormais telle que les Péruviens oublient que l’Argentin Horacio Calcaterra et l’Uruguayen Gabriel Costa, tous deux milieu de terrain, sont aussi des naturalisé­s.

Son maillot, floqué du numéro 9, est le plus porté dans les rues de Lima avec celui de Guerrero. Et Gianluca est aujourd’hui l’un des prénoms les plus donnés aux nouveau-nés péruviens. Son autobiogra­phie s o r t i ra le 19juillet. On ne sait pas si, d’ici là, Lapadula aura ajouté un dernier chapitre. Celui qui raconte comment « l’Italien » a mis tout son coeur pour qualifier son second pays à la Coupe du monde.

 ?? ?? La joie de Gianluca Lapadula, buteur en amical contre la Nouvelle-Zélande (1-0, le 5 juin, à Barcelone).
La joie de Gianluca Lapadula, buteur en amical contre la Nouvelle-Zélande (1-0, le 5 juin, à Barcelone).

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