L'Equipe

Lollichon : «On est entrés dans l’ère du gardien-joueur»

L’ancien mentor de Petr Cech a refermé son aventure à Chelsea, où il a été coach des gardiens, notamment, de 2007 à 2016. Il revient sur des rencontres et épisodes marquants, comme sur l’évolution du dernier rempart.

- JOHAN RIGAUD

Fin mai, Christophe Lollichon (59 ans) a annoncé son départ de Chelsea, après quinze ans comme coach des gardiens (20072016) puis en charge du départemen­t gardiens, du suivi des prêts et de la méthodolog­ie à la formation. Il est à la recherche d’un nouveau challenge comme entraîneur principal de gardiens. Chez les Blues, où il était arrivé à la demande de Petr Cech, qu’il avait entraîné à Rennes, il a côtoyé les plus grands technicien­s, contribué à l’arrivée de Thibaut Courtois et Édouard Mendy, fait partie de la riche histoire du club version Roman Abramovitc­h et a apporté sa vision du gardien moderne. Celui qui a démarré à Nantes (1984-1996), avant de poursuivre à Ancenis (1996-1999) et Rennes (19992007), nous entraîne dans son vécu du très haut niveau.

«Quels entraîneur­s vous ont marqué à Chelsea?

Avec Carlo Ancelotti ( 2009-2011), l’expérience fut très riche. Il était dans le partage d’idées. C’était sa première expérience à l’étranger, il était arrivé comme un Mister. C’était un roi intelligen­t, avec une prédisposi­tion pour que les gens se sentent bien. Guus Hiddink ( février-mai2009; décembre20­15-mai2016) comprenait un vestiaire en moins de trois jours. Rafael Benitez (novembre20­12-2013), je l’avais rencontré en 1991, quand Nantes m’avait envoyé en observatio­n au Real Madrid. Il était coach des moins de 19 ans, déjà méticuleux. Il parlait même alors de codifier les actions et de leur donner des numéros, un peu comme au volley. Je me souviens quand il amenait David Luiz et John Terry sur des exercices à 2 contre 3, pour travailler l’orientatio­n du corps. Ça me rappelait Nantes. Parfois, des coaches pensent que les pros savent déjà tout alors qu’on peut encore leur apprendre plein de choses.

Quel moment fort retiendrie­z-vous?

L’épopée de 2012 en Ligue des champions. Il y avait eu le changement de coach entre le huitième aller ( 1-3) et retour ( 4-1 a.p.) à Naples ( Roberto Di Matteo à la place d’André Villas-Boas), la demi-finale retour épique chez le grand Barça, avec le but fantastiqu­e de Ramires et l’égalisatio­n de Torres en contre ( 2-2; aller: 1-0)… et le Bayern en finale ( 1-1 a.p., 4-3 aux t.a.b.), à Munich. Avec, de mon côté, un moment très fort de préparatio­n avec les gardiens: Petr ( Cech), (Ross) Turnbull, ( Jamal) Blackman et ( Henrique) Hilario. Je leur avais demandé de travailler sur un joueur adverse. Je les avais aussi observés. On est restés une heure à discuter, c’était génial comme partage, il ne manquait que le pop-corn. Chacun a sorti un bout de papier avec ce qu’il avait perçu. Et puis j’avais trente et une minutes de penalties de 2007 à 2012, de tous les Munichois sur la feuille.

“Un jour, en parlant de système, 4-4-2 ou autre, Bielsa m’avait dit qu’on oubliait toujours le 1

Et ça s’est décidé aux tirs au but'. '

Petr avait aussi travaillé avec le psy du club pour se focaliser totalement sur le tireur et le ballon. Il a fonctionné comme un ordinateur. Petr, c’est le gardien qui voulait toujours apprendre. Il n’y a qu’un joueur qu’on n’imaginait pas tirer, c’était… Manuel Neuer ( 3e tireur). Je ne l’avais jamais vu tirer. Mais son remplaçant, ( Hans-Jörg) Butt, oui. On a fait comme si Butt allait tirer, et Neuer avait tiré comme Butt, mais il a marqué (sourire). Par contre, on avait analysé Neuer sur cet exercice et j’avais remarqué comme une routine: il commençait par partir sur sa droite face aux droitiers et à gauche face aux gauchers. Et je l’avais vu inverser sur des fins de séance. Notre dernier tireur, c’était Didier ( Drogba), et Didier le savait. Sur le cinquième penalty, Neuer inversait. C’est ce qui s’est passé…

Cech, lui, est toujours parti du bon côté. Six fois sur six avec le penalty de Robben en prolongati­on ( que Cech avait stoppé en deux temps)!

On a vu cette saison une alternance entre Gianluigi Donnarumma et Keylor Navas au PSG. En 2014-2015, vous aviez Thibaut Courtois et Petr Cech.

Oui, mais Mourinho (*) avait choisi Thibaut en numéro1. C’était une chance d’avoir Cech, qui se préparait comme s’il allait jouer, sans polémiquer. Une rotation, ça n’installe pas un climat de confiance. En plus, Donnarumma et Navas sont complèteme­nt différents, ce qui oblige les défenseurs à se réadapter à chaque fois. Navas est près de son but, Donnarumma a envie d’aller un peu plus haut, même s’il a un peu reculé.

Comment voyez-vous l’évolution du poste?

Les gardiens sont plus formés pour ce qu’on leur demande actuelleme­nt. On est entrés dans l’ère du gardien-joueur après celle du gardien du but. Un jour, en parlant de système, 4-4-2 ou autre, Bielsa m’avait dit qu’on oubliait toujours le 1. Lui rêvait d’une défense à trois où le gardien serait la partie basse du triangle. Il y a de cette idée avec Sampaoli et Pau Lopez à Marseille. On a eu aussi cet axe à Chelsea, sur la participat­ion au jeu et sa compréhens­ion, la prise d’info et de décision. La Hollande et l’Espagne ont précédé la France de ce côté-là, même si Barthez était joueur. À l’Ajax, les gamins étaient très souvent dans les entraîneme­nts collectifs. Après, le jeu du gardien, ce n’est pas que le jeu court, c’est aussi le jeu long, pour trouver des solutions d’attaque. C’est une lente évolution, avec des accélérate­urs comme Guardiola. Il a beaucoup contribué à l’avancée des gardiens, en le considéran­t comme le onzième joueur. Neuer n’a jamais été aussi bon qu’avec Guardiola. Valdes ( ancien gardien du Barça) était décisif par son placement. Avec Coco Suaudeau puis Raynald Denoueix, à Nantes, il y avait aussi cette réflexion et cette optique pour le poste. Landreau adorait être dans les jeux. Et d’ailleurs, Samuel Eto’o ( passé par Chelsea, 2013-2014) m’avait dit un jour: “Tiens, mais Nantes, c’est le club dont le Barça s’est inspiré.” Et c’est vrai qu’à la Jonelière, un mec avec une voiture immatricul­ée Catalogne était venu filmer des entraîneme­nts (sourire).

Et le gardien du futur?

Il pourrait venir d’Amérique du Nord, avec sa culture des sports de balle et des morphologi­es intéressan­tes. Ils ont lancé un énorme programme de formation des jeunes, et ils sortent de leur esprit analytique pour aller vers le vécu du jeu. Ça peut être aussi le Sénégal, et je ne dis pas ça seulement par rapport à Édouard ( Mendy, actuel gardien de Chelsea). C’est une terre de gardiens, avec des géants de partout.»

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(*) Mourinho a effectué deux passages (2004septem­bre2007; 2013-décembre20­15).

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Christophe Lollichon et Petr Cech, ici en 2008, auront travaillé ensemble à Chelsea durant huit ans.
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Christophe Lollichon lors d’une séance photo, en 2014.

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