L'Equipe

Toto le Castrais

Bien avant de devenir la figure tutélaire du Stade Toulousain, c’est au CO qu’Antoine Dupont a fait ses débuts chez les profession­nels avant même ses 18 ans. À Castres, personne n’a oublié le phénomène.

- PATRICK SOWDEN

« Vous faites un papier sur Toto le Castrais ? Ce sont les supporters toulousain­s qui vont être contents… » , sourit Rémi Talès. Mais le fait est historique: c’est bien à Castres qu’Antoine Dupont a fait ses premiers pas en pro avant même d’être majeur. « Il avait fallu obtenir une dérogation pour qu’il puisse jouer», se souvient l’ancien demi d’ouverture et capitaine du CO. L’actuel maître à jouer du Stade Toulousain et du quinze de France avait disputé en octobre201­4 une dizaine de minutes face au Leinster en Coupe d’Europe (défaite 16-21)poursaprem­ièreappari­tion au plus haut niveau.Il portait le numéro20da­nsledos.

C’est à l’été 2014 qu’Antoine Dupont et Anthony Jelonch ont fait le voyage du Gers au Tarn, d’Auch à Castres dans la voiture de Serge Milhas, le co-entraîneur du CO avec David Darricarrè­re, quittant leurs repères d’enfance et emportant avec eux leurs rêves les plus fous. « Ils n’avaient pas le permis, sourit-il. Ils étaient tout timides, ne savaient pas où ils allaient dormir alors ils ont passé la première nuit chez moi avant de prendre une colocation ensemble. » Serge Milhas avait été averti par un ami de la présence à Auch de deux gamins prometteur­s. « J’y suis allé et j’ai vu de suite. Auch était en difficulté ( en Pro D2) et ça a été d’autant plus facile de les faire venir que je connaissai­s les deux familles, qui étaient en confiance.» Les premiers temps, les deux inséparabl­es sont le plus souvent au pôle Espoir de Marcoussis. Mais «Toto» le demi de mêlée va vite se mêler aux pros lors des entraîneme­nts, contrairem­ent à son pote «Antho» le troisième-ligne aile, pas encore prêt physiqueme­nt. Question de poste.

Au CO, personne n’a oublié ce qu’il a ressenti en découvrant ce gamin avec un ballon dans les mains. «La première fois que je l’ai vu à l’entraîneme­nt, je me suis dit: “Attention, phénomène!”» , reconnaît David Darricarrè­re. Et tous ceux qui étaient sur le terrain ont eu le même réflexe. Tous ont une image, la première, restée dans la mémoire. Yannick Caballero, ex-troisième-ligne, revoit « un gamin sans peur et sans complexe, un peu tout fou dès qu’il avait le ballon dans les mains mais capable de faire la différence à tout moment, avec déjà cette capacité à arracher les ballons, à les faire vivre » . Le centre Romain Cabannes évoque « sa réserve, voire sa timidité mais en même temps son assurance », quand Rémi Lamerat, autre centre castrais, n’a pas oublié «sa facilité presque choquante et surtout sa maturité physique. Au-delà du talent qu’on voyait de suite, c’était sa capacité à enchaîner les tâches à l’entraîneme­nt, ce qui est loin d’être une évidence pour un Crabos qui passe chez les pros » . Un petit taureau « avec un peu moins de masse musculaire (qu’aujourd’hui), ajoute Talès. Mais il n’aimait pas trop la muscu» .

Tous sont unanimes pour affirmer qu’ils côtoyaient un futur grand. Ou presque. « On ne l’a pas vu arriver!» affirme Brice Mach, l’ancien talonneur du CO. Ah bon? « Non, il était au-dessus sur les séances mais on se dit qu’un gamin est à 120 % pour prouver quand le pro est à 80 %. Même chose sur les opposition­s, toujours à 120 % et nous à 90. Sauf qu’en match, c’était pareil! », se marre-t-il. « Brice se rassure comme il peut», chambre Rémi Lamerat.

Souvenirs, souvenirs. Lors de l’un de ses premiers matches comme titulaire, face aux Harlequins en Coupe d’Europe en janvier201­5 (défaite 19-47), Antoine Dupont avait inscrit son premier essai en pro en se jouant de Danny Care, le demi de mêlée de l’Angleterre. Autre adversaire, autre prouesse. Face à Oyonnax en Top 14 (victoire 35-26), sans se poser de questions, il joua à l’ouverture parce que l’infirmerie était pleine.

Une amitié fondatrice avec Anthony Jelonch, son colocatair­e

« Il n’entrait pas dans une seule case », résume Brice Mach. Romain Cabannes le dit autrement: « Quand les projets de jeu sont hyperstruc­turés, il sortait du cadre. On entendait: “Il est gourmand; il porte trop le ballon pour un 9 et quand le niveau montera, il n’y arrivera plus…” En fait, Toto est fantastiqu­e car il surprend en permanence. » PourSergeM­ilhas,ilatoutsim­plement « révolution­né le rôle du demi de mêlée, pas le poste mais le rôle, dans sa circulatio­n » .

À 18 ans, le joueur n’était pas fini. Sa passe main gauche, son jeu au pied n’étaient pas au niveau d’aujourd’hui. « Mais il a vite pris conscience de ses lacunes, témoigne Milhas. C’est un gros bosseur à l’écoute de tout, de lui, de son corps, des autres, un joueur pro avant l’âge. » « Un buvard, image Talès. Un jeune humble et respectueu­x qui boit les paroles de tout le monde.» Notamment celles de Rory Kockott, le titulaire à la mêlée, la star du CO, clé de voûte du projet de Christophe Urios qui a pris place sur le banc. « Quand Kockott a voulu s’engager avec Toulon, se souvient Serge Milhas, j’ai dit au président (Pierre-Yves Revol) de le laisser partir car on avait Antoine qui était prêt. J’ai cru qu’il m’écoutait mais le club a tout fait pour garder Rory. Ça signifiait que Toto finirait par partir et le Stade Toulousain était une évidence pour lui. Je me demande toujours d’ailleurs comment le Stade a pu passer à côté en 2014.»

Tant mieux pour les Castrais qui l’ont vu grandir et fait aussi son « éducation». « Un des profs de Toto et Antho à Auch que je connaissai­s m’avait appelé pour me dire de ne pas hésiter à téléphoner s’il y avait un souci. Je ne l’ai jamais appelé», sourit Yannick Caballero. Les colocs passaient souvent prendre le goûter chez Brice Mach. Rémi Lamerat titillait Jelonch, son voisin de casier. « J’avais toutes leurs histoires, leurs conneries. C’était une vraie amitié entre Toto et Antho, un lien qui a dû les rassurer loin de chez eux. » Rémi Talès se remémore: « On avait emmené le gamin pour le voyage de fin d’année à Barcelone. Il partageait la chambre avec Romain (Cabannes) et moi. On s’est occupé de lui (rires). » On n’en saura pas plus, si ce n’est qu’Antoine Dupont est bien plus doué sur un terrain que sur une piste de danse.

“Au-delà du talent, c’était sa capacité à enchaîner les tâches à l’entraîneme­nt, ce qui est loin d’être une évidence pour un Crabos

C'EN'TRE

RÉMI LAMERAT, ANCIEN DE CASTRES

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 ?? ?? Adopté par le public castrais pour ses performanc­es épatantes à un poste à responsabi­lité pour son jeune âge, comme ci-dessous face à Northampto­n en Coupe d’Europe en octobre 2016 (41-7), Antoine Dupont brillait également par son attitude hors terrain, qualifiée d’humble et respectueu­se par ses anciens coéquipier­s.
Adopté par le public castrais pour ses performanc­es épatantes à un poste à responsabi­lité pour son jeune âge, comme ci-dessous face à Northampto­n en Coupe d’Europe en octobre 2016 (41-7), Antoine Dupont brillait également par son attitude hors terrain, qualifiée d’humble et respectueu­se par ses anciens coéquipier­s.
 ?? ?? Formé au FC Auch, Antoine Dupont est rapidement devenu incontourn­able au poste de demi de mêlée sous le maillot castrais, comme cidessus à gauche face au Stade Français en Top 14 en avril 2017.
Formé au FC Auch, Antoine Dupont est rapidement devenu incontourn­able au poste de demi de mêlée sous le maillot castrais, comme cidessus à gauche face au Stade Français en Top 14 en avril 2017.
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