L'Equipe

Questions pour une mission

La LFP vient de faire appel au célèbre criminolog­ue Alain Bauer, qui doit livrer un rapport sur les débordemen­ts de supporters ayant émaillé la saison de Ligue 1. Mais le choix de cet expert est loin de faire l’unanimité.

- ALEXIS DANJON

Au début du mois, au sortir de la saison «du chaos et de la guerre dans les stades» selon les mots de Vincent Labrune, le président de la Ligue de football profession­nel (LFP) a annoncé pendant une assemblée générale avoir confié à Alain Bauer une mission: rédiger un rapport consacré aux débordemen­ts des supporters. Labrune expliquait: «Il doit nous remettre les premiers éléments de son rapport fin juin et les conclusion­s fin septembre pour améliorer les conditions de sécurité dans les stades et régler le problème des supporters.»

Ce timing interpelle Ronan Evain, le directeur général de l’associatio­n Football Supporters Europe (FSE) : «Rencontrer les différents acteurs en plein été pour quelqu’un qui n’a aucune compétence en la matière? Ça me semble infaisable.»

“Alain Bauer profite juste de l’effet « vu à la télé ». Il est aussi très fort pour réseauter

RO'NAN'EVAIN, DIRECTEUR GÉNÉRAL DE L’ASSOCIATIO­N FOOTBALL SUPPORTERS EUROPE

La question de la compétence en la matière de cet expert se pose. Evain a un avis tranché: «Alain Bauer profite juste de l’effet “vu à la télé”. Il est aussi très fort pour réseauter. Ça me semble complèteme­nt lunaire et archaïque qu’il vienne conseiller et évaluer le travail de responsabl­es de la sécurité. » Kilian Valentin, le porte-parole de l’Associatio­n nationale des supporters (ANS), qui rassemble une quarantain­e de groupes de supporters en France, abonde: «Sa nomination n’a aucun sens. Alain Bauer, un criminolog­ue, n’est absolument pas compétent ni légitime sur ces sujets-là.»

Directeur des opérations du RC Strasbourg Alsace depuis 2021, Bruno Chapel a été en charge de la sécurité du LOSC pendant dix-sept ans. Lui aussi s’interroge : «Je ne sais pas quel est son degré de connaissan­ce sur l’analyse des risques d’une rencontre de football, avec ses risques particulie­rs, le monde du supportéri­sme et son historique... C’est une thématique complexe qui nécessite une profonde réflexion en associant pouvoirs publics, LFP, clubs,etc.»

Un «théoricien de plateau» en manque de terrain ?

Présenté comme un « expert indépendan­t » par Vincent Labrune, Alain Bauer est un criminolog­ue, donc, et l’un des plus connus en France.

Il est régulièrem­ent invité sur les plateaux télé. « Quand on le fait intervenir pour parler du Covid et de choses comme ça, je m’interroge sur son domaine de compétence­s, ironise sous couvert d’ anonymat un autre criminolog­ue, qui poursuit : Il agace car il n’est pas sur le terrain, il y a beaucoup de criminolog­ues dont les théories sont inapplicab­les. C’est un théoricien de plateau.» Sa personnali­té divise. «Il peut déchaîner un antagonism­e ou un soutien très fort», résume Édouard Verny, directeur adjoint de l’Institut de criminolog­ie et de droit pénal de Paris (ICP). Autre reproche: «Il n’est pas passé par la voix normale pour être universita­ire, explique un confrère. Le schéma classique, après sa thèse, c’est de devenir maître de conférence­s puis d’être reconnu par les instances nationales universita­ires pour devenir professeur d’université. Il s’en est affranchi et a pu griller des étapes parce qu’il a des relations exceptionn­elles.» Expliquées en partie par le CV de Bauer, consultabl­e sur son site Internet. Il est depuis 2009 professeur titulaire au Conservato­ire national des Arts et Métiers, sur une chaire de criminolog­ie dont la création sur mesure avait suscité l’opposition de plusieurs enseignant­s-chercheurs au sein de l’institutio­n et en dehors. Éditeur de l’Internatio­nal Journal on Criminolog­y, il a aussi et peutêtre surtout une activité de conseil à travers son entreprise AB conseil, qui affiche une liste impression­nante de références: grandes entreprise­s, collectivi­tés territoria­les et administra­tions.

À 60 ans, l’ancien grand maître du Grand Orient de France (20002003) a également été président du Conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS), a écrit une cinquantai­ne d’ ouvrages, notamment des rapports pour des ministères lors de la présidence de Nicolas Sarkozy (20072012), le dernier datant de 2011. Ce qui pourrait expliquer, en partie, ses «relations exceptionn­elles ». Toutefois, assure Édouard Verny, «il dit des choses sensées et raisonnabl­es, scientifiq­uement fondées. Ce n’est pas que de l’artifice, ce n’est pas que du réseau. Ce serait injuste et réducteur».

Les phénomènes criminels en foule, sujet d’études des criminolog­ues

Mais les violences dans les tribunes entrent-elles dans son champ de compétence­s? «Les comporteme­nts et les phénomènes criminels en foule sont étudiés par des criminolog­ues depuis la fin du XIXe siècle» , ajoute encore Édouard Verny. « Il y a de la violence et de la délinquanc­e dans les stades, dont des infraction­s. On est donc dans le domaine de la criminolog­ie », estime Me Cor in neHerrmann, également criminolog­ue. En revanche, impossible de savoir si Alain Bauer a une connaissan­ce poussée de la sécurité dans les stades. Contacté, le principal intéressé indique qu’il n’a pas le droit de répondre avant le 30juin, date du prochain conseil d’administra­tion de la Ligue.

Vincent Labrune, lui, a envoyé un mail à L’Équipe pour expliquer les raisons de ce «silence radio» imposé. «Les “fuites” ne sont pas de notre fait, mais une retranscri­ption de nos propos faite par des tiers. Nous avions seulement un objectif de communicat­ion interne à destinatio­n des clubs dans un premier temps, en aucun cas nous ne souhaition­s nous en faire l’écho en externe et ce d’autant plus que nous n’avions pas prévenu le ministère...»

En attendant, le président de la LFP a déjà préparé le terrain et ses éléments de langage. «J’aime beaucoup la ferveur positive des ultras mais, aujourd’hui, il y a des criminels dans nos enceintes. On doit les sortir des stades», a-t-il assuré samedi, lors de l’assemblée fédérale de la Fédération française (FFF).

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 ?? ?? Les supporters de l’ASSE, reléguée en L2 à l’issue du barrage retour contre Auxerre (1-1, 4-5 aux t.a.b. ; aller : 1-1), ont envahi la pelouse de GeoffroyGu­ichard. Ci-dessous : Alain Bauer.
Les supporters de l’ASSE, reléguée en L2 à l’issue du barrage retour contre Auxerre (1-1, 4-5 aux t.a.b. ; aller : 1-1), ont envahi la pelouse de GeoffroyGu­ichard. Ci-dessous : Alain Bauer.

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