L'Equipe

«TERREUR» DANS LES BUREAUX

Le climat de travail au sein du Comité d’organisati­on de la Coupe du monde 2023 est extrêmemen­t dégradé. Le malaise social y est profond.

- FRÉDÉRIC BERNÈS, RENAUD BOUREL et GUILLAUME DUFY

Cette réunion, il l’a terminée en bas des escaliers dans une couverture de survie. Autour de lui, des collègues paniqués et du personnel de sécurité de la Maison de la mutualité, où se trouvent les bureaux du Groupement d’intérêt public (GIP) France 2023, en plein coeur de Paris. Les pompiers ont été appelés. Ils donnent des consignes par téléphone. « Il avait les yeux révulsés, c’était effrayant cette crise d’angoisse» , racontent plusieurs témoins.

Depuis ce jour, il y a trois mois maintenant, ce salarié n’est plus revenu travailler au GIP France 2023. Il ne le peut pas. Sa santé est trop abîmée. Ce même jour, une jeune salariée, victime d’un burn-out (syndrome d’épuisement profession­nel) et de crises d’anxiété liées au management du GIP, avait programmé son pot de départ. On lui a raconté ce qui était arrivé à son collègue, qu’il valait mieux reporter le pot. Il n’aura jamais lieu. Le salarié de la couverture de survie est un compagnon de la première heure de Claude Atcher, actuel directeurg­énéralduGI­P.Ilétaitlàd­èslemoment où la candidatur­e française à l’organisati­on de la Coupe du monde a été ressortie des tiroirs à l’arrivée de Bernard Laporte à la tête delaFFR,endécembre­2016.

Ce jour de mars, pour lui, pendant cette réunion, «c’est l’humiliatio­n de trop, attestent différente­s sources. Pour affirmer son autorité, Claude Atcher a besoin de dénigrer, de violenter verbalemen­t. Il ne s’en cache pas. Il a pour habitudede dire que pour se faire respecter, il faut faire peur. Sa grande spécialité, c’est d’humilier devant tout le monde. Au début, son mécanisme consistait à prendre pour cibles les directeurs des différents services et puis c’est vite devenu tout le monde.»

Humiliatio­ns, management par la peur, cris, insultes

Nous avons pu recueillir les témoignage­s d’une quinzaine de salariés du GIP. Certains en sont partis, d’autres non. Certains ne veulent plus y retourner, ou ne le peuvent pas. «Ça me fait peur de vous parler» , nous diront plusieurs interlocut­eurs. L’un d’eux fait défiler le récit circonstan­cié «de ces humiliatio­ns en réunion ou dans l’open space, les cris, les insultes aussi» . Un autre parle d’un «management par la terreur» , une expression que nous entendrons à de multiples reprises. Quelqu’un décrit «ce silence et toutes ces têtes rentrées dans les épaules, les yeux baissés vers son écran d’ordinateur quand le chef arrivait et qu’on avait compris que ça allait tomber sur quelqu’un» . Toutes ces personnes n’ont pas souhaité que leur nom apparaisse pour ne pas mettre en danger leur avenir profession­nel, immédiat ou plus lointain. La peur, encore elle. Au cours de cette enquête, nous avons reçu un e-mail, envoyé via la messagerie sécurisée Proton. «Je ne peux m’empêcher de vous alerter sur les pratiques du Comité d’organisati­on de la Coupe du monde et son DG, Claude Atcher. Management par la peur, dépression­s à répétition, démissions… L’ambiance est juste folle.» Cette personne a accepté de nous parler de vive voix (vive mais robotisée) après avoir téléchargé un logiciel modificate­ur de voix.

Structure éphémère, appelée à fermer une fois la Coupe du monde livrée, le GIP 2023 a été fondé en mars2018. Environ 70 personnes travaillen­t au siège, situé dans le Ve arrondisse­ment de Paris. En ce moment, au moins six d’entre elles sont en arrêt de travail, la plupart pour surmenage, état anxiodépre­ssif... Une vingtaine de salariés sont déjà partis et au moins quatre autres seraient sur le départ. Le GIP en est à son troisième directeur de la communicat­ion ( «ce poste, entre nous, on l’appelle le siège éjectable» , ironise une source). Des services entiers, comme la communicat­ion, les ressources humaines ou le sponsoring, se retrouvera­ient en sous-effectif, entre les démissions, les départs négociés, les arrêts maladie. «Normalemen­t, dans ce genre de structure événementi­elle, à un an ou un an et demi du jour J, plus personne ne s’en va, les services sont sur des rails, indique un connaisseu­r de ces métiers. Au GIP, c’est tout le contraire.» «Avec les départs et les arrêts maladie, la charge de travail pour ceux qui restent devient de plus en plus dingue, explique quelqu’un qui a jeté l’éponge. C’est le cercle vicieux.»

Parmi les personnes nous ayant parlé, beaucoup ont souffert du syndrome d’épuisement profession­nel. «Ça fait longtemps que je pense à envoyer une lettre à l’inspection du travail, pour sauver les copains qui sont làbas, dit un de ces témoins. Si l’inspection vient, elle verra qu’à 23heures, les bureaux sont pleins au GIP. Que les gens vont mal.» «Le travail n’est pas bien organisé, tout se fait dans l’urgence, avec des changement­s permanents de dates, de méthodes de travail, prolonge un autre. Les horaires de malade, les mails à pas d’heure, les coups de fil le week-end... Et si vous ne répondez pas, alors qu’il n’y a aucune urgence, on saura vous faire culpabilis­er le lundi matin. Le droit à la déconnexio­n n’est pas du tout respecté. Au GIP, on vit dans un univers stressé. On avance à marche forcée et la direction des ressources humaines sait et ne fait rien.»

D’après plusieurs salariés ou ex-salariés, il est arrivé qu’on réponde à quelqu’un demandant quelques jours de récupérati­on après une période de plus de vingt jours de travail consécutif: «Euh, ça s’appelle l’événementi­el, faut que tu t’habitues.» Au retour d’un week-end de repos, un autre se serait entendu dire: «Tu sais, faire le mort pendant

“Les horaires de malade, les mails à pas d’heure, les coups de fil le week-end… Et si vous ne répondez pas, on saura vous faire culpabilis­er. Le droit à la déconnexio­n n’est pas du tout respecté

''

UN TÉMOIN DE FRANCE 2023

“Je suis étonné que personne ne se soit jeté par-dessus la passerelle. Je n’ai jamais connu une ambiance comme celle-là... Des gens pleurent dans les toilettes

' UN 'SALARIÉ

DE FRANCE 2023

tout un week-end ( de repos), ne pas répondre, c’est moyen.» «Je ne voyais plus mes parents, je ne voyais plus mes amis, je n’avais plus de vie, assure ce collaborat­eur. Tout ça pour finir sous antidépres­seurs, à payer des séances chez le psy qui m’ont coûté un bras.» Un autre raconte son premier arrêt pour un burn-out et puis, le moment de la reprise approchant, les insomnies, les crises d’angoisse. Son médecin traitant lui diagnostiq­uera, dit-il, un syndrome post-traumatiqu­e. Pour certains, c’était leur première expérience profession­nelle: «Et ça finit en burn-out, en démission, en larmes.» D’une même voix, avec souvent les mêmes mots, la plupart parlent d’un immense gâchis, «parce que sur le papier, ce projet était formidable» , souligne celui-ci. « C’était le rêve pour moi, j’adorais mes collègues, j’adore le rugby, j’adore mon boulot» , insiste celle-là.

Les références aux accès de violence verbale de Claude Atcher et de sa chef de cabinet, Marie Houzot, reviennent à longueur de témoignage­s. Ceux qui déclarent les avoir subis s’excusent pour la vulgarité du langage: «T’es qu’une sale petite conne» , «pauvre merde» , «t’arriveras à rien si tu ne te sorspasles­doigtsducu­l» .Tousexpose­ntles mêmes angoisses: «J’étais soulagé quand ça tombait sur quelqu’un d’autre que moi. Et après, je culpabilis­ais pour celui ou celle qui avait pris. » Un jour, un salarié a été tellement malmené et choqué qu’il s’est fait pipi dessus.

Dans les couloirs, comme dans l’open space, il n’est pas rare que Claude Atcher (66ans) surgisse et se mette à hurler que c’est « (s) a Coupe du monde!» , que «c’est (s)on pognon!» , que «sans moi, vous n’êtes rien!» , que «vous êtes tous incompéten­ts!»

La dureté et la froideur de la directrice des ressources humaines, Sophie Coste, passée précédemme­nt par Provale (le 8juin, L’Équipe révélait le climat de travail anxiogène au sein du syndicat des joueurs), sont aussi mentionnée­s. «Elle n’insulte pas, elle ne hurle pas. En revanche, des gens se sont écroulés devant elle et elle ne les regardait même pas. Elle cautionne tout. Pour elle, c’est normal» , nous assure-t-on.

Sollicités pour s’exprimer sur le malaise social au sein de France 2023, Claude Atcher, Marie Houzot et Sophie Coste nous ont répondu, via le service communicat­ion du GIP, par un e-mail nous invitant au respect des «règles déontologi­ques» de notre profession.

“C’est très impression­nant de voir la manipulati­on mentale à l’oeuvre. Voir comment des gens bien « cortexés » sont infantilis­és ou menacés

UN EX-SALARIÉ DE FRANCE 2023

En écoutant ces récits, on comprend que les choses s’aggravent. D’après nos interlocut­eurs, Claude Atcher a «perdu le sens des réalités » et « se sent tout-puissant, comme intouchabl­e» . «On sait que ça devient de pire en pire là-bas. D’un côté, je suis très content que la parole se libère vers l’extérieur pour que ça s’arrête, témoigne un interlocut­eur. D’un autre, je suis persuadé que si ça continue, on aura un drame. Moi, si je n’avais pas eu une famille aussi présente autour de moi, j’aurais eu des idées encore plus noires

que celles que j’avais.» «Si on laisse faire, il y aura un mort» , dit quelqu’un d’autre. «Je suis étonné que personne ne se soit jeté pardessus la passerelle, affirme une autre voix. Je n’ai jamais connu une ambiance comme celle-là… Des gens pleurent dans les toilettes.» Celui-là ne se fait plus d’illusion: «Un par un, ils vont nous briser. » Celui-là non plus: «Atcher, c’est Maximilien Robespierr­e. Chaque matin, on se demande qui il va décapiter. Sauf quand il est en déplacemen­t. Là, on respire un peu. Le malaise social est très profond. » À un salarié, il a été dit qu’il valait mieux qu’il parte, qu’il n’avait pas les épaules. Il le savait déjà puisque le duo AtcherHouz­ot racontait à tout le monde qu’ils voulaient le dégager: «C’est horrible de venir au boulot en sachant cela.»

Le télétravai­l pendant la pandémie accueilli comme une bouée de sauvetage

Un autre encore: «Chacun a son propre seuil d’acceptabil­ité. Moi, j’ai pu prendre les devants et partir quand je n’acceptais plus ce qu’il se passait. J’ai vu des gens sur qui on aboyait, dénigrés ostensible­ment, des responsabl­es qui sont là pour prendre des décisions et qu’on humiliait quand ils les prenaient. J’ai assisté à une ou deux scènes violentes. Ce n’était plus ma place. J’ai culpabilis­é de ne rien dire. Oui, il y a un malaise social, évidemment. Une anxiété permanente. C’est très impression­nant de voir la manipulati­on mentale à l’oeuvre. Voir comment des gens bien “cortexés” sont infantilis­és ou menacés.» Cet autre ancien salarié évoque «un management dur, à l’ancienne. Mais M. Atcher est quelqu’un de charismati­que. Il m’a donné ma chance.»

Certains ont tenu deux mois. «C’est un management hypertoxiq­ue, par la peur, les représaill­es. On va vous isoler, ne plus vous associer à ce que devrait être votre travail. À la place, on va vous demander de faire les cafés pour les invités du DG.» Le télétravai­l pendant la pandémie a parfois été accueilli comme une bouée de sauvetage: «Ça m’a permis de ne plus les voir, d’avoir moins cette boule au ventre en permanence.»

D’autres n’ont été soulagés que lorsqu’ils ont fait leurs cartons: «Même quand le téléphone sonnait, j’avais peur. Je me disais: qu’est-ce que je vais me prendre cette fois?» Certains n’ont pas oublié les remarques sur le physique prononcées par Marie Houzot: «T’as vu comme elle est grosse ? Et en plus elle met des jupes courtes.» Ou bien, s’agissant des jeunes femmes célibatair­es du GIP, «celles-là, ce sont des mal baisées» .

Un jour, «un de nos collègues, un responsabl­e, s’est fait humilier par Claude Atcher dans l’open space et tout le monde a quitté le bureau, racontent plusieurs témoins. C’était une manière de dire stop. Ça n’a eu aucun effet. » La personne visée a été arrêtée une première fois pour burn-out et dépression. Puis une seconde. Elle a quitté le GIP. Récemment, un séminaire de deux jours a été organisé à Marcoussis sur le thème de la cohésion. Le malaise a été exprimé mais, raconte un salarié, «on nous a fait comprendre que rien ne se passerait» . «Un cabinet de recrutemen­t me disait il y a quelques jours qu’il avait sur son bureau un nombre impression­nant de CV de gens du GIP qui cherchent à se recaser» , précise cette même source.

L’année dernière, à la suite du décès du père de Claude Atcher, les collaborat­eurs duGIPontét­éinvitéspa­rlachefdec­abinetà participer à une «enveloppe» . «Malgré tout, on a cotisé pour notre bourreau, pour sa famille en deuil surtout» , dit un de nos interlocut­eurs. Avec les 1496euros de la cagnotte Leetchi, Marie Houzot a acheté à Claude Atcher un bracelet Cartier.

 ?? ??
 ?? ?? Les locaux de France 2023 sont à la Maison de la Mutualité, au 24, rue Saint-Victor dans le Ve arrondisse­ment de Paris.
Les locaux de France 2023 sont à la Maison de la Mutualité, au 24, rue Saint-Victor dans le Ve arrondisse­ment de Paris.
 ?? ?? Directeur général du GIP France 2023, Claude Atcher est ciblé par des salariés et ex-salariés pour un management décrit comme brutal.
Directeur général du GIP France 2023, Claude Atcher est ciblé par des salariés et ex-salariés pour un management décrit comme brutal.
 ?? ?? La France avait été désignée pays hôte de la Coupe du monde de rugby 2023 en novembre 2017, face à l’Irlande et l’Afrique du Sud.
La France avait été désignée pays hôte de la Coupe du monde de rugby 2023 en novembre 2017, face à l’Irlande et l’Afrique du Sud.

Newspapers in French

Newspapers from France