L'Equipe

A la porte du Palais

L’ancienne ministre des Sports a perdu, dimanche, sa première campagne législativ­e. Mais l’ex-championne du monde de natation a pris goût à la politique et ne compte pas s’arrêter là.

- FRANÇOIS-GUILLAUME LEMOUTON

Les défaites politiques n’ont pas grand-chose à voir avec les échecs sportifs, mais elles ont souvent la même couleur. Celle de la lumière blafarde des caméras, dont la lumière éclaire brièvement le perdant du jour. Battue de justesse dimanche au deuxième tour des élections législativ­es (49,7% contre 50,3 % à son adversaire Rachel Kéké et 177 voix d’écart), pour sa première bataille électorale en tant que candidate, Roxana Maracinean­u a dû improviser une conférence de presse nocturne, devant une poignée de micros, alors que le gros de la troupe médiatique s’était massé deux rues plus loin, afin d’entendre la candidate de la Nupes. «J’ai l’habitude », glissait dans un sourire l’ancienne nageuse, championne du monde sur 200m dos, en 1998, et médaillée d’argent aux JO de Sydney en 2000, en regagnant son QG de campagne, dans une petite salle municipale de Chevilly-Larue (Val-deMarne). «C’est comme en sport. J’ai été championne du monde pour quelques centièmes et là, je perds cette élection de quelques voix.»

À 47ans, la candidate de la majorité présidenti­elle (Ensemble!) a gardé une allure et des manières décontract­ées de sportive. Mais quand les caméras s’allument, elle tient maintenant un discours de ministre. Remercieme­nts à ses partisans, appel au rassemblem­ent, tacle à Jean-Luc Mélenchon, leader de la Nupes, et promesse de poursuivre son engagement politique sur cette circonscri­ption convoitée du sud-est parisien, entre L’Haÿ-les-Roses et Rungis (la 7e du Val-de-Marne). «Je serai présente», assure-t-elle sans plus de précision…

“Ces quatre ans au ministère m’ont fait toucher d’autres sujets

dés or ma' isd' ur cie Même parée d’une cuirasse au feu de la politique, la première confrontat­ion avec la réalité électorale (conseillèr­e régionale en Île-deFrance de 2010 à 2015, elle avait été élue sur la liste PS dans les Hauts-de-Seine) peut être douloureus­e. Jean-Michel Blanquer, l’ancien ministre de tutelle de Maracinean­u à l’Éducation nationale, et Emmanuelle Wargon, ancienne ministre du Logement, ont été éliminés dès le premier tour. «Dans cette circonscri­ption, je n’étais pas connue, après un mandat où je n’ai pas été médiatisée parce qu’il y avait le Covid à gérer. Nationalem­ent, en dehors de mon combat contre les violences sexuelles ou des fans de sport, on ne me connaissai­t pas», avoue l’ancienne ministre des Sports (de 2018 à 2022). Chargée de défendre un poste de député de la majorité sur un territoire réputé versatile, la nageuse savait qu’elle partait au front plutôt que pour une élection de sénateur.

Mais elle s’est découvert un goût pour la politique de terrain. Celle des tractages sur les marchés, du porte-à-porte et des réunions de quartier. «J’ai pris un certain plaisir et même un plaisir certain à faire la campagne du président de la République. Je me suis découvert une passion pour discuter avec les gens. Avant, je ne m’autorisais pas trop à parler d’autre chose que du sport. Ces quatre ans au ministère m’ont fait toucher d’autres sujets, et je me suis rendu compte que j’étais capable d’en parler. Ça m’a permis d’avoir confiance en moi, de trouver aussi un positionne­ment que j’avais du mal à trouver en tant qu’ancienne championne.» Son suppléant, Yacine Ladjici, élu local à Chevilly-Larue, l’assure: «Je n’avais jamais vu un candidat mener une campagne comme ça, de 8heures à 22heures sur le terrain, tous les jours. On n’est pas champion du monde par hasard, il y a une force, une volonté d’engagement. De l’humilité aussi.»

Symbole contre symbole lors du duel avec Rachel Kéké

Mais le profil de son adversaire, Rachel Kéké, femme de chambre, a fait de la campagne locale l’un des symboles de la bataille nationale entre la majorité présidenti­elle et la Nupes. «On a fait beaucoup de buzz sur cette élection. On avait l’égérie de la France insoumise face à une ancienne ministre, et accessoire­ment au porte-parole de Valérie Pécresse, Vincent Jeanbrun ( LR, éliminé au 1er tour). Sur le papier, c’était très, très médiatique», explique Nicolas Tryzna, adjoint au maire de Thiais et suppléant de Jeanbrun. Les deux femmes ne se connaissai­ent pas, mais Rachel Kéké a vite nourri le débat en annonçant notamment au lancement de sa campagne qu’elle allait «écraser» son adversaire: «Elle a été ministre, elle est rassasiée, que vient-elle chercher? Laisse-nous, nous qui sommes dans les bas quartiers, dans les métiers essentiels, laisse-nous aller nous défendre à l’Assemblée.»

Fille d’immigrés roumains, débarquée en France à 9 ans, Roxana Maracinean­u n’a pourtant pas le profil d’une fille de l’élite. «Mes parents sont arrivés en France avec deux valises. On a dormi dans la voiture, habité dans des quartiers populaires. J’ai vécu aussi, de manière différente, ce que c’était d’être réfugiée», a-t-elle expliqué. Dans l’entourage de Rachel Kéké, on est d’ailleurs persuadé que c’est à cause de son profil que l’ancienne ministre des Sports, tardivemen­t investie (elle a eu du mal à trouver un point de chute et n’a fait qu’un mois de campagne), a été envoyée dans cette circonscri­ption. «Dès que le parti du président a su que Rachel Kéké, une Franco-Ivoirienne, se présentait dans la circonscri­ption, ils ont envoyé une Française d’origine roumaine qui a le même parcours d’exil pour contrer cette candidatur­e», assure Hadi Issahnane, élu à Chevilly-Larue et soutien de Rachel Kéké. Symbole contre symbole. Mais une étiquette d’ancienne ministre de la majorité pèse lourd face à une femme de chambre qui promet de donner « une voix aux sans-voix» à l’Assemblée nationale. Et les leaders de la Nupes n’ont eu qu’à enfoncer le clou quand la candidate d’Ensemble a appliqué à la lettre la consigne cynique de son groupe politique de «faire barrage à l’extrême gauche» après le premier tour. «Quand les Rachel Kéké du pays nettoient les chiottes de vos chambres d’hôtel, là vous n’appelez pas au front républicai­n», a clamé le député de la France insoumise, François Ruffin. Et Hadi Issahnane ajoute : «Ces deux femmes ont été obligées de quitter leur pays pour différente­s raisons. Sur certaines valeurs, elles pouvaient se retrouver, mais voir Roxana Maracinean­u se rabaisser à des attaques aussi indignes, placer les gens qui ont voté pour Rachel Kéké en dehors de la démocratie, ça n’est pas digne d’elle…»

La normalité après l’intensité

Si Maracinean­u avait été élue, elle aurait entamé ce matin son mandat de député. La défaite la laisse momentaném­ent face à un vide inhabituel après quatre ans d’une vie de ministre et deux campagnes électorale­s, la présidenti­elle puis les législativ­es .« J’ ai connu ça quand j’ ai arrêté de nager, reprendell­e. Le fait de s’ arrêter après avoir connu des choses intenses… » Dans son discours de passation des pouvoirs au ministère, le 20mai, devant celle qui lui succédait, Amélie Oudéa-Castéra, elle avait illustré avec humour la perspectiv­e de retour à une vie familiale normale en s’adressant notamment à son petit dernier: «Maintenant, tu vas pouvoir retourner dans ton lit parce que maman sera là pour dormir à côté de papa.» Roxana Maracinean­u, à qui l’ancien Premier ministre Édouard Philippe a apporté un soutien appuyé durant la campagne, ne devrait pas rester éloignée longtemps de la vie politique. «Avec ce mandat de député, je voulais aussi montrer la réalité de ce qu’on avait fait au ministère. Cela aurait été une belle place pour moi. Mais ce n’est pas terminé», ajoute-t-elle, alors qu’elle conserve sa place au conseil exécutif de l’Agence mondiale antidopage.

Dimanche soir, Rachel Kéké a terminé son discours de victoire sur la chanson I Will Survive, le tube de la France «black-blanc-beur» de 1998. Un refrain qui colle aussi sans doute assez bien avec l’état d’esprit de l’ex-nageuse après ce premier revers électoral.

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