L'Equipe

A MI-CHEMIN DE L’INFINI

Rafael Nadal débarque pour la première fois à Wimbledon avec une moitié de Grand Chelem calendaire dans son sac. Un immense défi vert l’attend, mais Novak Djokovic et quelques autres veillent.

- DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL JULIEN REBOULLET

Ils ne jouent pas le même tennis que les autres, ou ne parlent pas la même langue, n’utilisent pas les mêmes unités de mesure, ou viennent simplement d’une autre planète. Un an tout juste après Novak Djokovic, Rafael Nadal se présente à son tour aux portes du All England Lawn Tennis Club les bras chargés des trophées les plus grands et des rêves les plus fous.

À un âge auquel, lors des décennies précédente­s, 95 % de leurs confrères étaient déjà bien sagement à la retraite, eux continuent à écrire les pages les plus extraordin­aires de l’histoire d’un jeu qu’ils ont contribué, avec Roger Federer, à réinventer au-delà de l’imaginable en amendant à tour de bras les lois de la biologie humaine.

Vainqueur de l’Open d’Australie le 30janvier et de Roland-Garros le 5juin, l’Espagnol de 36 ans n’a « plus qu’à » gagner la finale de Wimbledon, le 10 juillet, et celle de l’US Open, le 11 septembre, pour succéder à Rod Laver, dernier homme à s’être rendu capable, en 1969, de compléter le Grand Chelem calendaire.

Tout, ou presque, est insensé dans la phrase qui précède. Parce que Nadal promène depuis le début de l’année son corps en kit d’un continent et d’une surface à l’autre, jamais vraiment sûr de pouvoir participer, mais toujours vainqueur en 2022 quand ça a vraiment compté.

Adepte jusqu’à l’obsession des routines qui lui clarifient les idées pendant ses matches et des habitudes qui calment ses anxiétés en dehors, Nadal a appris à composer ces derniers mois avec tant d’impromptus qu’il aurait pu baisser les bras plus d’une fois et se rabattre pour de bon vers la pêche et le golf.

Au réveillon de Noël, il n’était pas encore sûr de faire le déplacemen­t à Melbourne tant son pied gauche nécrosé l’avait empêché de préparer la saison 2022. Il s’est décidé quatre jours avant le départ. Il est allé, il a vu et il a vaincu. Une côte fissurée lui a ensuite pourri le printemps. Même trouver une position pour dormir sans souffrir tenait de l’exploit. Et dix jours avant Roland-Garros, il ne pouvait plus mettre un pied (le gauche) devant l’autre.

À Paris, il a endormi le fautif à coups d’anesthésia­nts tout en hypnotisan­t la concurrenc­e. Il a ensuite rapidement déposé sa quatorzièm­e coupe des Mousquetai­res dans la vitrine de son musée pour filer à Barcelone subir un nouveau traitement du pied censé plonger de façon plus

“Si Rafa arrive en deuxième semaine, alors je le placerai devant Berrettini

C’OA’CH FRANCISCO ROIG, CO- DE NADAL

permanente le nerf dans un coma artificiel ( voir pages 4 et 5).

Arrivé dès le mercredi à Londres, après quelques jours d’entraîneme­nt sur le gazon de Majorque, où se déroulait le tournoi ATP 250 dirigé par son oncle Toni, Nadal aurait, d’après ses technicien­s, connu une sorte de déclic vendredi. «Désastreux » à l’entraîneme­nt du matin, selon son propre terme, il a trouvé quelques marques l’après-midi lors d’un match exhibition avec Félix Auger-Aliassime à Hurlingham.

Carlos Moya, l’un de ses entraîneur­s, a suggéré en milieu de semaine, dans un entretien accordé au site d’Eurosport, que le Grand Chelem calendaire était « un objectif réaliste » , tout en tempérant aussitôt son propos: «Ce n’est pas quelque chose dont nous parlons, ce n’est pas un but prioritair­e, même si nous n’allons pas l’abandonner. En tout cas, Rafa ne perd pas le sommeil, peu de choses nous empêchent de dormir.»

Francisco Roig, l’autre coach de Nadal, a prôné avant-hier la prudence lors d’une interventi­on sur la radio espagnole Cope : «Bien sûr que ce serait une ambition, d’autant qu’avec Rafael tu peux aspirer à tout, mais chaque Grand Chelem représente trois semaines où les nerfs sont soumis à rude épreuve. Se projeter déjà sur l’US Open serait une erreur. On n’est pas venus à Wimbledon pour faire un bon tournoi, on est venus pour essayer de le gagner. »

« Ils » ne sont évidemment pas les seuls. L’homme aux 22 Grands Chelems aura à négocier quelques virages dangereux sur le chemin des demi-fin a l e s , a v e c q u e l q u e s épouvantai­ls potentiels comme Sam Querrey, Marin Cilic, Félix Auger-Aliassime ou Taylor Fritz. Roig estime qu’au coup d’envoi, ce matin, trois favoris se dégagent : 1. Novak Djokovic ; 2. Matteo Berrettini ; 3. Rafael Nadal. «Mais si Rafa arrive en deuxième semaine, alors je le placerai devant Berrettini.» Il y a douze ans que Nadal n’a plus remporté Wimbledon. Mais il y avait treize ans qu’il n’avait plus gagné l’Open d’Australie. En 2022, pour l’instant, tout passe. De justesse. Mais quelle justesse !

 ?? ?? Novak Djokovic et Rafael Nadal, en demi-finales de Wimbledon 2018. Le Serbe l’avait emporté 10-8 au cinquième set.
Novak Djokovic et Rafael Nadal, en demi-finales de Wimbledon 2018. Le Serbe l’avait emporté 10-8 au cinquième set.

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