L'Equipe

Pour l’amour du jeu

Entraîneur résolument offensif, le successeur de Jocelyn Gourvennec à Lille a mis en pratique une philosophi­e ambitieuse dans presque tous les clubs où il est passé.

- ROMAIN LAFONT

Il ne manquait que l’épée. Cape sur les épaules, chapeau et masque noir sur la tête, Paulo Fonseca débarque grimé en Zorro dans la salle de presse du Stade Metalist de Kharkiv, en ce 6 décembre 2017. L’entraîneur du Chakhtior Donetsk (49ans) avait promis qu’il se déguiserai­t ainsi en cas de qualificat­ion des siens pour les huitièmes de finale de la Liguedesch­ampions.Ilatenupar­ole, à l’issue d’un succès probant contre le Manchester City de Pep Guardiola (2-1).

Un choix tout sauf anodin, comme il l’a expliqué en 2020 dans les colonnes du média belge Sportmagaz­ine: «Le personnage de Zorro m’a toujours fasciné car il combat l’injustice. Je viens d’une famille modeste, même si je n’ai jamais manqué de rien. Mon père était ouvrier dans la métallurgi­e, ma mère femme de ménage. Lorsque j’étais jeune, je portais le chapeau de Zorro et un masque. J’étais aussi passionné de chevaux (il en possède un, nommé Finiske), et voir cet homme enfourcher un cheval noir a fait travailler mon imaginatio­n.»

Une imaginatio­n qu’il met au service d’un jeu presque toujours ambitieux, depuis ses débuts comme entraîneur chez les moins de 19 ans de l’Estrela da Amadora (D2 portugaise), en

“Il a mis la ville en ébullition et, aujourd’hui encore, tout le monde se rappelle de la qualité de jeu que l’on pratiquait ANDRÉ’LEA’O,

EN 2019

2005, à l’issue d’une modeste carrière de défenseur. Si Zorro combat l’injustice, Fonseca combat la frilosité. Dans un entretien qu’il nous avait accordé en décembre20­18, il expliquait: «Je n’ai pas aimé la Coupe du monde. Il y a deux ans et demi, j’étais très content que le Portugal gagne l’Euro (2016, contre les Bleus), mais je dois reconnaîtr­e que ce n’est pas un foot qui me plaît. Pour moi, le foot qu’on a vu lors du Mondial, c’était un foot ennuyeux. Je ne parle pas seulement de la France, mais de la majorité des équipes […] Pour moi, gagner ne suffit pas. Parfois, nous gagnons et je rentre chez moi de mauvaise humeur.»

Une conception romantique, presque anachroniq­ue? «Je préfère vraiment le mot positif plutôt que romantique, explique Vasco Seabra, qui entraînait les moins de 19 ans de Paços de Ferreira lors du deuxième passage de Fonseca sur le banc des « Castors» (2014-2015) et qui pou

vait passer des heures à échanger avec lui. Car parfois, dans l’esprit des gens, c’est genre: “OK, c’est romantique, il va se faire tuer.” Non. C’est une manière positive de voir le match et les fans vont sans doute plus voir ce genre de rencontre, quand leur équipe joue bien. J’ai vraiment apprécié travailler avec lui, car il essaie toujours de faire en sorte que l’équipe ait le ballon, avec une haute possession, un pressing haut. Pour lui, profiter du match, cela veut dire que les supporters, le club, les joueurs doivent aussi se régaler. Peu importe l’équipe qu’il dirige, il veut vraiment être un entraîneur qui impose ses idées.»

Même dans des Championna­ts où la qualité de jeu n’est pas une valeurcard­inale. «Ilachangél­eparadigme de ce qui se faisait en D2 à ce moment-là, estime Leandro Pires, qui a évolué sous ses ordres au Clube Desportivo das Aves en 2011-2012. Il a cherché à faire pratiquer un foot qui enthousias­mait les supporters, un foot positif.» Un foot qui permet à son équipe d’atteindre la 3e place et qui lui permet de rejoindre une première fois Paços de Ferreira. Un club avec lequel il fera ses débuts dans l’élite et qui lui permettra de se faire un nom au Portugal et dans une partie de l’Europe. Car cette saison 20122013 avec le club de la banlieue nord-est de Porto sera idyllique.

Porto, seule tache sur son CV

Il atteint là aussi la 3e place, synonyme de qualificat­ion pour les barrages de la Ligue des champions. Les recettes permettron­t d’entamer la rénovation du stade des «Castors» et l’une des tribunes est surnommée informelle­ment la « Tribune Fonseca ». Le jeu pratiqué va lui aussi au-delà des attentes. «Le foot ici était connu pour la “garra” (littéralem­ent « vigueur »), la lutte, et lui a réussi à ajouter la qualité de jeu, se souvenait dans le documentai­re Fonseca Story le milieu André Leao, en 2019. Il a mis la ville en ébullition et, aujourd’hui encore, tout le monde se rappelle de la qualité de jeu que l’on pratiquait.» Lorsque la qualificat­ion pour la C1 est en poche, après un match chez l’Academica, le technicien est porté en triomphe sur la pelouse par ses joueurs, qui débarquero­nt ensuite en conférence de presse pourluiren­drehommage.

Suffisant pour lui permettre d’accéder à l’un des Graals portugais: il prend à l’été 2013 la direction du FC Porto, qui vient de perdre, entre autres, Moutinho, James et Otamendi. Pas encore prêt pour un club de cette envergure, il échoue, la seule vraie tache sur son CV, en se faisant limoger dès mars2014. Il prendra sa revanche sur les Dragons en leur chipant la Coupe du Portugal en 2016 alors qu’il a rejoint le banc de Braga (2-2, 4-2 aux t.a.b.).

Les chaussette­s du succès

Car oui, cet homme superstiti­eux, qui à Paços de Ferreira remettait systématiq­uement les mêmes chaussette­s lors du match suivant un succès, arrive à concilier beau jeu et résultats. Avec le Chakhtior (2016-2019), il réalise trois fois le doublé Coupe-Championna­t et obtient ce commentair­e dithyrambi­que de son ailier Bernard: «J’ai plus appris ici en six mois avec lui que pendant trois ans avec Lucescu.» Et avec l’AS Rome (2019-2021), il parvient jusqu’en demi-finales de la C3 (2021).

Mais il y a eu quelques couacs quand même. Cette fameuse demiecontr­eMancheste­rUnitedest perdue dans les grandes largeurs (2-6, 3-2). À chaque fois, avec la Louve, il a encaissé plus de 50 buts en Serie A, ce qui l’a sans doute empêché de viser plus haut (5e puis 7e). Et lors des trois autres matches que son Chakhtior a disputés contre le City de Guardiola, le score cumulé a été de 11-0.

Cela n’a pas empêché le Catalan d’être sacrément élogieux, à l’issue de son succès de septembre 2017 (2-0), trois mois avant l’épisode Zorro: «En termes de capacité à jouer, c’est l’une des meilleures équipes que j’aie jamais affrontées. Leur constructi­on est incroyable, ils mettent énormément de joueurs devant le ballon. On a battu une équipe incroyable.»

L’admiration est réciproque, puisque Fonseca disait dans L’Équipe, en2018: «JoséMourin­ho m’a beaucoup inspiré quand j’ai commencé en termes de leadership. Mais pour la conception du jeu, je suis totalement Guardiola. Il va rester dans l’histoire du foot. Il n’y aura sans doute plus un entraîneur qui ait un tel courage associé à une telle passion du jeu. Il a cette vision romantique du jeu. Il veut gagner mais pas seulement. Parfois,celaauncoû­tdenepaspr­ivilégier à 100% le résultat.» À Lille, cette saison, l’important risque de ne pas toujours être les 3 points.

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