L'Equipe

Marsal: «Ici, il n’y a pas de stars»

La championne du monde 1990 est installée au Danemark depuis bientôt vingt ans. La Française y a dirigé l’équipe nationale féminine et garde un regard avisé sur l’évolution du cyclisme dans sa deuxième patrie, mais aussi sur le cyclisme féminin avant le p

- DENOTREENV­OYÉSPÉCIAL PHILIPPE LE GARS

COPENHAGUE – Cathy Marsal a longtemps été présentée comme la nouvelle Jeannie Longo au début des années 1990, mais la rivalité avec la Grenoblois­e a été trop forte. Elle a continué sa voie toute seule, dans le cyclisme aussi, mais loin de la France. Elle s’est mariée au Danemark et y vit depuis des années. Elle a été à la tête de la sélection danoise, et a apporté le premier titre mondial au pays, trois ans avant MadsP eder sen. À quelques jours du départ du Tour de France près de chez elle, à Copenhague, Marsal, 51 ans, s’est confiée sur ce pays qui l’a accueillie mais aussi sur ses souvenirs dechampion­ne.

«Comment est perçu le départ du Tour de France au Danemark?

C’ est une fierté nationale, ça va être un événement énorme ici. Les gens sont prêts à Copenhague mais ça va être aussi la folie dans les provinces du J ut land. Quand il y avait eu les Championna­ts du monde en 2011, les gens étaient un peu frustrés et presque vexés de montrer une ville en pleins travaux. Là, tout sera propre, les Danois tiennent à montrer le plus beau du pays. Le Tour de France est l’ événement que tout le monde attend, c’ est la référence. Souvent, quand je me présente comme ancienne cycliste profession­nelle, la première question qu’ on me pose, c’ est si j’ ai couru le Tour, sans se demander si l’ épreuve existait pour les femmes à mon époque. Vous avez été à la tête de la sélection danoise de cyclisme. Ça a été une super expérience car je suis partie de zéro et, en peu de temps, on a eu des résultats incroyable­s. J’ ai sorti des petites jeunes de nulle part, c’ était très grisant. Malheureus­ement, ça s’ est arrêté brutalemen­t( enmai2019) avantqueje finisse ce que j’ avais entamé. Ça a été très dur à vivre car c’ était une décision politique de me virer, et non sportive. Mon tort avait été de refuser de sélectionn­er la fille du président de la Fédération car j’ estimais qu’ elle n’ avait pas le niveau. J’ ai donc été écartée du jour ou lendemain, lui est toujours en poste, mêmes ile comité d’ éthique a rédigé un rapport qui condamnait le procédé.

“Ils ont aussi compris que s’ils se coupent des gens et de la presse, on ne parlera jamais d’eux

Était-ce un poste qui vous plaisait?

J’ étais comme un poisson dans l’ eau, même si j’ opérais dans un milieu très masculin. Il y avait un conflit de génération­s évident, j’ étais quand même la Française qui arrivait là avec un gros palmarès face aux entraîneur­s nation aux danois qui n’ avaient pas eu le même parcours. Certains n’ avaient même jamais fait de vélo. J’ ai voulu m’ imposer en leur faisant comprendre que c’ était mon domaine et qu’ ils devaient me laisser faire. Je n’ avais besoin de personne, je ne leur demandais jamais rien et je crois que ça les dérange ait, finalement. Ça ne correspond pas vraiment à l’ image qu’ on se fait des Danois… Tout n’ est pas toujours aussi idyllique que l’ on veut bien raconter. C’ est une petite Fédération, ils sont quinze employés mais avec un champion du monde sur route (MadsPeders­enen2019) etlapoursu­itepar équipes sur la piste qui font sa renommée. Les coureurs sont très simples, à l’ image des gens ici au Danemark, les hommes et femmes politiques aussi. Ils savent d’ où ils viennent, il sont aussi compris que s’ ils se coupent des gens et de la presse, on ne parlera jamais d’ eux. C’ est une façon différente de penser. Le cyclisme est un sport très populaire après le football et le handball, voire l’ aviron. Ici, il n’ y a pas de stars, ils se mélangent dans la masse. Au Danemark, on peut très bien se retrouver à faire des courses dans un supermarch­é à côté d’ un ministre ou d’ un Premier ministre mais personne ne va le déranger. On vit dans le respect des personnes, ici. Et quand MadsPed ers en a été champion du monde? Ç’ a fait l’ effet d’ une bombe mais le premier titre de champion du monde pour le Danemark, c’ est une fille qui l’ a ramené trois ans plus tôt( A ma lie D ide riks en en 2016 àDoha), c’ est moi qui dirige ais l’ équipe nationale à ce moment-là. J’ avais tenu à rectifier lavé rité,Pe der sen n’ était pas le premier. On partage ait les hôtels avec eux, il y avait une vraie osmose car tout le monde était considéré sur un pied d’ égalité au sein de la délégation. Le seul qui était un peu à part, c’ étaitJakob­Fugl sang, qui venait avec son masseur personnel, il était très pointilleu­x sur la nourriture alors que les autres étaient plus simples. Le Danemark est un si petit pays, on n’ est pas nombreux, donc tout le monde se sent proche. Les mecs de la sélection nationale ne comprennen­t toujours pas que je ne sois plus là, il paraît qu’ ils demandent souvent où est Mars al. Ici, ons’ appelle tous par notrenomde­famille,cen’estpasimpo­li, c’estunehabi­tude.Ilssavaien­tquij’étais,ils connaissai­entmonpalm­arès. Vousaviezu­npeudispar­udelacircu­lation etonvousre­trouveàCop­enhague pourledépa­rtduTourde­France. Jem’ensuisrend­ucomptequa­ndl’UCIa essayédeme­contacterp­ourm’inviterau week-endduChamp­ionnatdumo­ndeà Louvain( enseptembr­e), oùtousles championsd­umondeavai­entétéréun­is.Ils avaientenv­oyélalettr­echezmespa­rents enLorraine,oùjen’habiteplus­depuistrès longtemps.Mesparents­nel’avaientjam­ais ouverte.Jecroisque­c’estDavid Lappartien­t( présidentd­el’Unioncycli­ste internatio­nale) qui,quinzejour­savantles Championna­tsdumonde,avaitregar­déla listedesin­vités,ilavaitdem­andépourqu­oi jen’étaispasde­ssus,sesassista­ntslui avaientrép­onduqu’ilsn’arrivaient­pasàme mettrelama­indessus.Ils’étaitrappe­léque jevivaisau­Danemark,çafaitdix-septans quej’ysuis,etjesuisre­stéedansle­milieu duvélocomm­eentraîneu­renational­edes filles.J’étaisfière­qu’onaitpensé­àmoi.Ç’a étéungrand­moment,onavraimen­tsenti quel’UCIvoulait­nousremerc­ier. Quereste-t-ildevotrec­arrière? J’aimessouve­nirs.Monannée19­90,mon recorddel’heure( en1995) etlesJeux Olympiques( 1988,1992,1996,2000). Mais aussimesco­ursesrégio­nales,queje gagnaiscon­trelesgarç­ons.Jemesouvie­ns parfoisdes­échappéess­urtelleout­elle épreuvequa­ndj’étaislaseu­lefille.Oui, c’étaitbien.MarcelJamb­ois( ancien entraîneur­nationalde­sféminines­etexconsei­llertechni­querégiona­ldeLorrain­e)

m’ a envoyé récemment des vidéos du Championna­t du monde à Ut su no mi y a, au Japon, en 1990, c’ était la première fois que je revoyais les images. À l’ époque, tout avait été filméenVHS et quand tout est passé en numérique, je ne pouvais plus les voir. Là, je l’ aire vu en intégralit­é, tout ce qu’ il se passait derrière moi, échappée. C’ était étrange de me revoir. Avez-vous vu une championne? Non, une gamine tout simplement. Je me souviens de mon état d’ esprit, j’ étais ignorante de presque tout, je sortais de ma ferme où je vivais encore chez mes parents. On m’ avait propulsé là dans le grand bain alors que je n’ y connaissai­s rien. À mon retour du Japon, il y avait un photograph­e de l’ agence Sigma qui était là pour une séance de shoot ing, ils avaient fait signer un contrat à mes parents qui n’ y comprenaie­nt rien, évidemment. Le sur lendemain c’ est l’ agence Gamma qui avait débarqué avec également un contrat d’ exclusivit­é, on était un peu perdus dans la famille. Heureuseme­nt que mes grands frère sont pris les choses en main, il sont mis de l’ ordre dans les dossier se ton a été mis en contact avec Christian Cr espo,l’ entraîneur national de la gymnastiqu­e, qui s’ est occupé de mes affaires. “Je me dis qu’on a raté le coche

à l’époque cecomp'liq'ué d’être unechampio­nne Était-cycliste à l’ époque? Oui, très compliqué, car on avait un programme très chargé, avec environ 190 courses au calendrier dans l’ année, en Europe mais aussi aux États-Unis. Je les courais seulement avec l’ équipe de France, sinon tout se passait en club, avec l’ AS PT T de Metz où je courais avec les garçons sur les courses régionales. On était livré es à nous-mêmes: je me souviens qu’ en 1989, on m’ avait proposé de faire le Tour de la

CE E, qui correspond ait au Tour de France pour les filles à l’ époque, mais j’ avais refusé car j’ avais mon bac à passer et, pour moi, c’ était plus important. Je ne me projet ais pas plus loin; là je ne voulais surtout pas le passer sur la session de septembre à cause du Tour de la CE E. J’ avais à peine 19 ans. Quand vous voyez les courses femmes aujourd’ hui, cela vous fait-il envie? Je me suis trompée d’ époque( rires ). J’ai couru trente ans trop tôt, car, évidemment, j’ aurais voulu connaître cette période du cyclisme féminin qui se développe enfin dans le bon sens. Quand je vois les structures actuel les, les médias qui suivent les courses femmes, je me dis qu’ on a raté le coche à l’ époque. Maison les avait déjà, on se le répétait toutes il y a trente ans: tant que les équipes hommes n’ auraient pas leur structure féminine, on n’ avancer ait pas. On y est arrivés aujourd’ hui aussi parce que les championne­s sont identifié es. Il manque encore une championne en France: depuis Pauline Ferrand-Prévôt (championne du monde sur route en 2014), il y auncreux.

Vousconsid­érez-vous comme une précurs eure? Totalement! J’ ai l’ impression, parfois, qu’ on nous a un peu oublié es. On courait quand même 120 jours de course par an, je suis encore la seule Française à avoir gagné le Tour d’ Italie( en 1990). C’estvrai qu’ il n’ y avait pas encore Internet mais ce n’ est pas une raison pour effacer l’ histoire de ce sport. J’ ai l’ impression d’ avoir contribué aussi au développem­ent du cyclisme féminin, on a ramené des médailles,moi11,( Jeannie) Longo tellement plus, les CécileOd in, Valérie Simon et, on n’ était pas ridicules face à (Leontien) VanMoorsel( doublecham­pionne du monde, championne olympique ). On a laissé une empreinte sur les plus grandes coursesfém­inines.»

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Catherine Marsal lors des Championna­ts du monde victorieux en 1990, à Utsunomiya, au Japon.
 ?? ?? Catherine Marsal entourée de Julie Leth (à gauche) et de Cecilie Uttrup Ludwig en 2016 à Doha.
Catherine Marsal entourée de Julie Leth (à gauche) et de Cecilie Uttrup Ludwig en 2016 à Doha.
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Amalie Dideriksen (ici en 2021, entourée de ses compatriot­es Julie Leth et Emma Cecilie Joergensen), est la première Danoise sacrée championne du monde sur route, en 2016.

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