L'Equipe

Voix sans détour

À la fin de sa carrière de coureur, incité à parler cyclisme dans les médias, il a su profiter de l’essor de la télévision pour s’y installer et poser les bases d’un commentair­e populaire.

- SACHA NOKOVITCH

C’est l’histoire d’un pote... et d’une clope. Au soir d’un Paris-Tours, celui de 1954, Robert Chapatte met fin à son honorable carrière de coureur (onze saisons en profession­nel) en voyant son ami Pierre Chany, célèbre plume du cyclisme à L’Équipe, «une putain de cigarette à la main» . Encore vêtu de son maillot Rochet-Dunlop, il lui emprunte une Gitane et lui lance, pas peu fier de l’effet à venir: «Tu vois, c’est la première cigarette que je fume depuis que j’ai arrêté de courir. » Mais les scribouill­ards du Tour n’avaient pas attendu cette réplique pour comprendre que «Chapatte de velours», un surnom qui imageait son élégance vestimenta­ire mais aussi orale, se recyclerai­t aisément dans le récit de son sport chéri.

Durant toute sa carrière, entamée pendant la guerre, ce titi parisien, né en 1921, avait conquis les reporters par sa gouaille et son analyse pointue d’une discipline qu’il ne dominait pourtant pas. «Il était fatal que celui qui introduisa­it dans les compétitio­ns le génie de la sympathie et un goût prononcé pour la récréation fût appelé à les transmettr­e à ses contempora­ins, écrivait Antoine Blondin dans la préface de Cyclisme, télé et moi, le livre de son ami (éd. Solar), en 1966. La carrière cascadeuse de Robert Chapatte aboutit tout naturellem­ent sur le podium. Celui des radio-reporters.»

Après des débuts à L’Équipe avec son ami Chany et sur Radio Monte Carlo, Robert Chapatte rejoint donc Georges Briquet, la légende du radio-commentair­e motorisé à la RTF (Radiodiffu­sion-télévision française), avant de basculer en 1959 dans cette étrange lucarne à images. S’il n’a pas accouché le Tour de France à la télé, il l’a élevé au rang de rendez-vous incontourn­able de l’été, et rien ne semblait pouvoir le dévier de cette destinée. Il aimait d’ailleurs débuter ainsi le récit du premier jour du reste de sa vie: «Je fus le premier sportif de l’histoire interviewé à la télévision.»

En 1949, il s’apprête à s’élancer sur le Tour depuis le Parc des Princes lorsqu’un «type» s’avance vers lui, suivi d’un cameraman. «Le type, c’était Jacques Sallebert, racontera-t-il des années plus tard. Il m’a demandé si j’accepterai­s de dire deux mots dans le micro. À l’époque, on ne parlait pas d’interview. Rien n’existait. Il ne devait y avoir que deux mille postes en France.»

Dix ans plus tard, lorsqu’il s’installe à la télévision une première fois pour une petite décennie (il sera viré de l’ORTF en mai1968 avant de revenir à la télé publique en 1975 comme chef du service des sports

“C’est aux jambes qu’il reconnaiss­ait les coureurs, à leurs coups de pédale sur quoi il savait mettre un nom et, depuis de nombreux kilomètres déjà, son commentair­e avait la valeur d’un pronostic AN'TOINE BLONDIN

“Quand j’apprends que certains préparent des punchlines aujourd’hui… Lui, quand il disait d’un mec qui ne voulait pas rouler “il est menteur comme un soutiengor­ge”, ça sortait tout seul ! J'OU'RNALISTE PATRICK CHÊNE,

d’Antenne 2), les Français commencent à peine à suivre des bouts d’étape du Tour en direct (voir L’Équipe d’hier). Robert Chapatte va les prendre par la main, les embarquer avec son langage parlé.

Parmi ses qualités, son oeil d’expert est cité en premier. Notamment par Antoine Blondin, toujours dans la préface du livre de son confrère du Tour et ami de toujours: « C’est aux jambes qu’il reconnaiss­ait les coureurs, à leurs coups de pédale sur quoi il savait mettre un nom et, depuis de nombreux kilomètres déjà, son commentair­e avait la valeur d’un pronostic.»

Gérard Holtz, qui l’a côtoyé sur les routes à partir de 1985, se dit encore marqué par cette expertise. « Dans une échappée, ils étaient six, la caméra balayait les jambes des gars et selon la façon dont ils pédalaient, si les muscles étaient tendus ou non, il était capable de dire: “celui-là, j’le sens pas” ou au contraire “j’le sens bien!”» Aujourd’hui, on a des infos sur les pulsations cardiaques, les watts,etc. Robert, lui, allait au commentair­e sans même prendre de notes, juste avec le bouquin du Tour sous le bras, et il parlait!»

Avec toutefois de longs silences, soucieux de donner le bon tempo à l’histoire qui s’écrivait sous ses yeux. «J’ai appris ça de lui, à regarder vraiment et à jouer avec le tensiomètr­e, raconte Patrick Chêne, devenu commentate­ur du Tour en 1989 en lieu et place de la légende devenue... son consultant. Quand je vois aujourd’hui les commentate­urs parler depuis l’intérieur d’un camion, juste devant un écran, Robert ne l’aurait jamais accepté! Il commentait toujours à l’oeil, sur la ligne d’arrivée!»

Chapatte n’aimait pas plus s’enfermer dans un car-régie que dans son bureau et préférait voyager. D’où le surnom de «Bébert-la-Valise», donné par ses collègues Roger Couderc et Joseph Pasteur. Il avait répliqué en leur attribuant les sobriquets de «Rosé» Couderc et Joseph «Pastis». En 1957, «Bébert-la-Valise» avait embarqué dans la sienne sa seconde épouse, Teddy. Évoquant cette aventure dans le journal le Monde en 2003, elle avait parlé de son mari, l’inventeur selon elle de «tous les

mots du direct. (...) Il m’impression­nait par sa volubilité, son coup d’oeil, sa maîtrise. Son avantage sur les autres était qu’il reconnaiss­ait tous les coureurs. Même dans les arrivées au sprint, il donnait vingt noms en direct! Les commissair­es le consultaie­nt comme une photo-finish avant d’établir le classement.» En 1988, alors qu’on lui demandait s’il avait pu regarder Paris-Tours diffusé cette année-là sur Canal +, Chapatte s’était lui-même amusé de sa réputation: «Je n’ai pas de décodeur, j’ai regardé la course en crypté en m’efforçant de reconstitu­er les coureurs en zigzag de mon écran. Mais je dois dire, sans fausse modestie, que j’ai reconnu tout le monde... même cryptés!»

Inspiré à l’antenne, Robert Chapatte livrait chaque jour des dialogues dignes de Michel Audiard, l’un de ses copains, avec lequel il «vendait des journaux pendant l’Occup’... » En 1994, il définissai­t ainsi cette inspiratio­n venue du Tour. «C’est le transport de toute une société. Il y a des voyous, des gens respectabl­es, des faux culs, des gens intelligen­ts... 180 coureurs au départ d’une course, c’est 180 drames. Il y a celui qui a mal au cul, l’autre qui a mal aux chevilles, celui qui apprend qu’il a des problèmes avec sa bellemère, celui dont la femme vient de se tirer avec le facteur. Ce sont les péripéties de la vie... »

Patrick Chêne savoure encore aujourd’hui la chance d’avoir été formé par «le plus grand commentate­ur du Tour. Il t’accompagna­it plus qu’il ne commentait, il rentrait chez toi. Il parlait à l’antenne comme dans la vie. Il m’a dit la phrase qui m’a le plus marqué profession­nellement: “Pour réussir à la télé, il faut aimer les gens.” Il n’était pas là

pour se mettre en valeur mais pour transmettr­e des émotions et des connaissan­ces. Quand j’apprends que certains préparent des punchlines aujourd’hui… Lui, quand il disait d’un mec qui ne voulait pas rouler “il est menteur comme un soutien-gorge”, ça sortait tout seul.»

Son amour du récit et ses bonnes formules l’embarquaie­nt, lui et ses copains coureurs devenus chauffeurs des équipes télé du Tour, dans des dîners s’éternisant dans la nuit. Jean-Paul Ollivier, compagnon reporter à partir de 1975, en garde des souvenirs mémorables. «La grande histoire du cyclisme était déballée, c’était du grand art. Et on riait à gorge déployée. » Même s’il lui arrivait parfois de prendre Chapatte en défaut de mémoire. « De temps en temps, il en rajoutait un peu dans son palmarès, sourit-il aujourd’hui. Alors je le reprenais: “Bah non Robert, tu ne pouvais pas être présent ce jour-là, tu avais abandonné à la septième étape cette année-là.” Ça le mettait en pétard ( rires) ! Du coup, avant de raconter ses histoires, il jetait souvent un oeil pour vérifier si j’étais à proximité.»

Au fil des années, son visage et sa voix s’étaient imprimés dans la tête des téléspecta­teurs français. Chapatte, accompagné de ses consultant­s (Luis Ocana en 1980, Raphaël Geminiani de 1981 à 1984, Jacques An que tilde 1985 à 1987, Raymond Poulidor en 1988), s’invitant de plus en plus dans les foyers. Pendant ses pérégrinat­ions sur le Tour, il ne pouvait de fait échapper aux sollicitat­ions. Déjà en 1966, Antoine Blondin résumait la chose ainsi: «Depuis qu’il illustre le sport à la télévision, l’estime tient sans doute la plus grande place. Sur le bord de la route, sa popularité relègue souvent celle des champions.»

Cette passion du public ne s’est jamais démentie, à en croire les génération­s de journalist­es qui l’ont accompagné. Comme Patrick Chêne, témoin de plusieurs scènes de groupies. «Quand on descendait de la position commentate­ur, énormément de monde l’attendait. Il y avait aussi pas mal de gens un peu chiants qui venaient lui dire : “Vous vous rappelez, j’ai couru avec vous en telle année.” Évidemment, il ne s’en souvenait pas la plupart du temps. Du coup, il avait monté un truc pour nous faire marrer : l’ASCC! Quand un mec était un peu insistant, Robert nous jetait un regard complice, se retournait vers le gars et disait : “Vous n’avez pas couru à l’ASCC, monsieur? Non? Pourtant j’en étais persuadé!” L’ASCC, c’était l’Associatio­n sportive des casses-couilles (rires). »

Au début des années 90, désormais septuagéna­ire et de plus en plus éloigné du cyclisme moderne, Robert Chapatte montre quelques signes de fatigue et d’imprécisio­n à l’antenne. « À la fin, certains commençaie­nt à le critiquer, reconnaît Patrick Chêne. Malheureus­ement, il avait des problèmes de santé. Les gens ont résumé ça aux effets de l’alcool, mais c’est complèteme­nt exagéré.» En juillet199­4, ne se sentant pas bien, Robert Chapatte quitte l’épreuve dans les Pyrénées. Il n’y reviendra plus. Pour commenter son malaise, il lâchera un dernier bon mot: «Je me suis endormi à Lourdes et je me suis réveillé à la Pitié. » Trois ans plus tard, à 75 ans, il s’y endormira, cette fois pour l’éternité.

“C’est (le Tour) le transport de toute une société. Il y a des voyous, des gens respectabl­es, des faux culs, des gens intelligen­ts... 180 coureurs au départ d’une course, c’est 180 drames.

Il y a celui qui a mal au cul, l’autre qui a mal aux chevilles, celui qui apprend qu’il a des problèmes avec sa belle-mère, celui dont la femme vient de se tirer avec le facteur ’’ ROBERT CHAPATTE

 ?? ?? Reconverti journalist­e, Robert Chapatte interviewe Raphaël Géminiani, un des principaux animateurs du Tour de France 1958.
Reconverti journalist­e, Robert Chapatte interviewe Raphaël Géminiani, un des principaux animateurs du Tour de France 1958.
 ?? ??
 ?? ??
 ?? ?? Sur les routes du Tour, Robert Chapatte était très respecté des coureurs (à gauche, en 1957 entre Jean Bobet et Jacques Anquetil qui sera plus tard son consultant à la télé). Il deviendra lui-même celui de Patrick Chêne (à droite en 1992) à la fin de sa carrière.
Sur les routes du Tour, Robert Chapatte était très respecté des coureurs (à gauche, en 1957 entre Jean Bobet et Jacques Anquetil qui sera plus tard son consultant à la télé). Il deviendra lui-même celui de Patrick Chêne (à droite en 1992) à la fin de sa carrière.

Newspapers in French

Newspapers from France