L'Equipe

Raducanu, le revers d’un succès

Opposée aujourd’hui à Caroline Garcia, la jeune Britanniqu­e, propulsée sur le devant de la scène depuis son titre à l’US Open, peine à gagner sur le circuit. Trop de sponsors ? Trop d’attention ?

- DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL FRANCK RAMELLA

LONDRES – Une victoire au premier tour d’Emma Raducanu à Wimbled on, face à Alison Van Uytvanck, et voilà la nouvelle égérie des Britanniqu­es assurée de figurer le lendemain sur la une de la majorité des quotidiens anglais. Dingue, isn’t it ? La perf n’aurait rien d’hallucinan­t pour une vainqueure de Grand Chelem, sauf que l’héroïne envers et contre tout avait triomphé pour la première fois sur le Center Court, et qu’elle ne cesse de doper les audiences et les adhésions des jeunes filles dans les clubs de Sa Majesté. C’est ce phénomène de 19ans auquel va faire face Caroline Garcia, une jeune fille soumise à toutes les attentions malgré toute son inexpérien­ce, pour un cocktail difficile à digérer.

Car l’effet de manche est tellement simple qu’il est difficile de s’en priver à l’unisson de toutes les mauvaises langues : Emma Raducanu engrange actuelleme­nt presque plus de sponsors que de victoires. Les annonceurs butinent autour d’une jeune joueuse auréolée d’un succès détonnant et insensé à l’US Open 2021 et placée aux carrefours des plus juteux marchés avec sa nationalit­é britanniqu­e et ses ascendance­s chinoises. Une incroyable martingale.

Infernale? On pourrait le croire au vu des résultats moins glamours d’une Britanniqu­e qui voit néanmoins son compte en banque s’affoler et son image se construire au pas de charge. Sans y voir forcément un lien de cause à effet, on peut s’interroger sur ces excès qui, brutalemen­t, changent le train de vie, bouleverse­nt les réalités du terrain, prennent du temps d’entraîneme­nt pour honorer les demandes et diluent tout ça d’un zeste de pression face à l’amoncellem­ent des attentes des fans et des grands argentiers. « À la base, il y a le fait que dans le tennis féminin, tout le monde peut gagner n’importe quel tournoi, pose Régis Brunet, ancien agent chez IMG. À un moment donné, l’agent essaie d’optimiser tous les contrats avec l’idée qu’il faut en profiter tout de suite car ça ne va pas durer. On a le cas d’une fille jeune qui part du néant pour arriver sous les spotlights, comme avoir rendezvous avec la reine, des trucs inimaginab­les. Derrière, tu travailles un peu moins, tu oublies le principal, qui est de t’entraîner, tu arrives à jouer moins focalisé et arrive ce qui doit arriver : on ne tient plus la pression. C’est aussi clair que ça.

Si tu te disperses, l’écart est tellement minime que ça crée des fossés. Bien sûr, l’agent fait son job, essaie d’obtenir le maximum, et il est obligé de faire part des sollicitat­ions. Avec les journées données aux partenaire­s, ça peut faire une vingtaine de jours

par an donnés aux sponsors et c’est toujours ça de moins pour l’entraîneme­nt. Et avant, il n’y avait pas de réseaux sociaux, moins de presse. Aujourd’hui, tu regardes ce qu’on dit de toi, ça affecte ton cerveau.»

Comment composer face au ruissellem­ent de l’argent et à un agenda de plus en plus serré ? Il faut déjà avoir les reins solides chez l’agent, pour faire le tri et éviter de faire absolument

n’importe quoi, malgré les tentations.

Morgan Menahem, qui fut l’agent de Jo-Wilfried Tsonga, se souvient des jours précédant la finale du Français à Melbourne en 2008. « Deux jours avant la finale, je reçois un appel de l’assistant de Richard Branson (PDG de Virgin) : ‘’Richard a pensé à quelque chose, il adore Jo, sa similitude avec Muhammad Ali, il voudrait le faire rentrer sur le terrain pour la finale avec un peignoir de boxe avec marqué Virgin dessus. On n’a pas d’argent, mais on a des idées, avec une carte pour utiliser nos vols Virgin Atlantic autant que vous le souhaitez.’’ Je réponds : ‘’C’est gentil, mais c’est la première finale de Jo, c’est un peu compliqué à gérer…” On a ensuite quelques échanges téléphoniq­ues plutôt cordiaux, et à la fin il me dit : ‘’Est-ce que vous aimez l’espace?’’ Moi :‘’ C’ est vague comme question.’’ ‘’On travaille sur un projet pour envoyer des touristes dans l’espace, Richard est prêt à vous donner deux tickets pour l’espace!’’» «Pour être très honnête, je ne sais même plus si j’en ai parlé à Jo avant le match, poursuit Menahem. C’est à l’agent, avec son expérience et son expertise, de se dire : “Est-ce que c’est bien pour l’athlète’’ avant de se demander : “Est-ce que c’est bien pour moi?” La question se pose. Si je dis non sur un contrat de 10millions sur lequel je prends 10%, ça représente un certain manque à gagner. Mais c’est toujours la même histoire : “Est-ce que tu préfères prendre 10% tout de suite ou 10% de beaucoup plus dans un ou deux ans?”»

Dans cette difficile gestion, tout dépend aussi de l’entourage (fébrile ? gourmand ? les pieds sur terre?) et de la personnali­té du jeune champion. Menahem: «Il y a des joueurs qui dégoupille­nt pour des sommes pas toujours très élevées. Dans l’histoire du tennis français, j’ai vu des joueurs qui ont touché des contrats de 50 000-60 000 euros à 15-16 ans, et ça leur fait tourner la tête. Les parents arrêtent de bosser, le gamin devient le projet et au final il termine 500e mondial… C’est personnel. Certains le supportent, d’autres non. Certains dilapident et achètent une voiture, d’autres non et investisse­nt dans la structure. L’entourage a un rôle capital.»

Comme souvent, il faut savoir éviter les excès. « L’équilibre est difficile à trouver, mais il faut savoir dire stop, tranche Brunet. Se dire que ma carrière, c’est être sur le court, et pas d’être entouré de VIP pour faire des photos. Se dire que le tennis est ma priorité. C’est un signe de personnali­té, un signe de championne. Tout en sachant que c’est difficile de dire non quand l’argent est là, avec tous les gens qui sont autour… Regardez Swiatek ! Elle est sûre de ne pas avoir trop de sponsors ! Elle se protège tellement. Elle fait tout pour passer incognito. Elle met la casquette tout le temps, même quand elle reçoit les coupes les plus prestigieu­ses. Elle pourrait passer à côté de moi, je ne sais pas à quoi elle ressemble. Si c’est volontaire, c’est intéressan­t, formidable­ment bien fait ! Si elle veut rester anonyme, elle s’y prend parfaiteme­nt. On voit là des stratégies différente­s sur comment se servir des a notoriété, ce qu’il ya à faire ou ne pas faire.» À peut-être méditer chez Raducanu, et les autres.

“On a le cas d’une fille jeune qui part du néant pour arriver sous les spotlights (...) Derrière, tu travailles un peu moins, tu oublies le principal, qui est de t’entraîner AGEN'TCH'EZ RÉGIS BRUNET, ANCIEN IMG

“Dans l’histoire du tennis français, j’ai vu des joueurs qui ont touché des contrats de 50 000-60 000 euros à 15-16 ans, et ça leur fait tourner la tête. Les parents arrêtent de bosser, le gamin devient le projet et au final il termine 500e mondial

'' MORGAN MENAHEM, ANCIEN AGENT DE JO-WILFRIED TSONGA

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Une victoire au premier tour de Wimbledon a suffi à Emma Raducanu pour décrocher hier la une des journaux anglais.

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