L'Equipe

Dans le grand bain italien

Seulement 6e à Tokyo, Marc-Antoine Olivier, médaillé olympique à Rio, est parti s’entraîner dans le centre fédéral italien d’Ostie pour se relancer. Premier gros test aujourd’hui sur le 10 km des Mondiaux à Budapest.

- DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE SOPHIE DORGAN

ROME – Il est 7h20, ce mardi 19 avril, le soleil vient de se lever sur le centre fédéral d’Ostie, énorme vaisseau amiral de la natation italienne, où Marc-Antoine Olivier a élu domicile depuis octobre. Le champion du monde du 5 km en 2017, «un peu poète, un peu gitan» , selon Philippe Lucas, son entraîneur pendant six ans, ne traîne pas pour rejoindre en salle de musculatio­n ses nouveaux partenaire­s de jeu avant deux heures et demie dans l’eau. On ne s’appesantit pas sur la mer en face des installati­ons, qui feraient saliver beaucoup de Français. L’accent est chantant, la musique résonne, les vannes fusent mais tout le monde s’exécute. On comprend très vite qui est le leader de la petite dizaine de nageurs. Avant de partir à une séance photo de son équipement­ier, Gregorio Paltrinier­i (champion olympique 2016 du 1 500 m) met l’ambiance, chambre gentiment les uns et les autres tout en travaillan­t.

Dans son coin, «Marco» observe mais ne dit mot. L’italien, il ne le parle pas et l’anglais, il l’apprend. Entre deux exercices, il demande discrèteme­nt à Océane Cassignol (championne du monde par équipes 2017 du 5 km) de lui traduire les consignes. Avec sa compatriot­e, ils sont partis tenter une aventure hors norme. Des étrangers dans un centre fédéral italien, c’est une première. Laure Manaudou avait tenté une éphémère expérience en 2007 à Turin, mais ce n’était pas dans une structure publique.

Les déboires en Espagne

La direction technique nationale italienne a d’abord grincé des dents avant d’accéder à la demande de Fabrizio Antonelli. L’approche s’est réalisée en deux temps et s’est concrétisé­e en octobre. Lors d’un shooting pour Arena, Océane Cassignol avait déjà discuté avec l’entraîneur. Elle en avait parlé à Marc-Antoine Olivier, mais ils avaient déjà décidé de partir dans le groupe de Frédéric Vergnoux. L’ancien coach de la championne olympique Mireia Belmonte (200m papillon en 2016) paraît alors la solution idéale.

Après son douloureux échec (6e) aux Jeux de Tokyo où il a perdu la moitié de ses sponsors, le Nordiste, 5e du 5 km avanthier à Budapest, veut se relancer. En septembre, il s’entraîne dans une piscine à côté de Béziers au milieu du public et en payant son entrée avant de partir avec trois valises pour les Canaries. Il rêve d’une «île paradisiaq­ue» et se retrouve sur «un caillou volcanique» où les installati­ons sont belles, mais les nageurs (seulement trois) et les créneaux d’entraîneme­nt manquent. Après deux semaines en Espagne, il dispute une Coupe d’Europe à Barcelone où il «se noie» et «prend deux minutes en 200m» , comme sa coéquipièr­e.

Antonelli assiste à la débâcle et leur propose de venir à Ostie. Les questions s’amoncellen­t. Est-ce bien raisonnabl­e de rejoindre leurs principaux rivaux? Est-ce correct de quitter Vergnoux qui leur a tendu la main ? Ils décident de tenter l’aventure. Vingt-quatre heures plus tard, ils sont à Montpellie­r, chargent la voiture et prennent la direction de l’Italie avec un petit crochet par Martigues pour voir Lucas et leurs anciens camarades.

Quand ils débarquent à Ostie, station balnéaire de Rome, ils sont une main devant, une main derrière. Ils logent dans un premier temps au centre fédéral et Antonelli se démène pour leur trouver un appartemen­t. Il s’occupe de tout, même de la connexion wifi. Il ne demande pas à être payé au mois, mais à la prime aux résultats. Malgré la barrière de la langue, le Nordiste, qui raconte en riant être le « genre de Français à se plaindre qu’en Italie, on ne parle pas français » , s’adapte à sa nouvelle vie.

“J’ai l’impression de découvrir la natation d’une autre façon. C’est une autre vision. Ce n’est pas évident ' MA'RC- ANTOINE OLIVIER, MÉDAILLÉ DE BRONZE DU 10 KM AUX JO 2016

Le médaillé olympique de bronze du 10 km à Rio habite à cinq minutes de la piscine, joue un peu au padel et évite la pasta chez lui deux ou trois fois par semaine en mangeant chez «Mami», qui accueille les nageurs dans le restaurant sur la plage. Lui, le boute-en-train qui adore sortir, a mis la pédale douce. «On n’a pas du tout le même mode de vie, ça ne leur viendrait jamais à l’idée de faire un restaurant. S’ils font un restaurant, c’est le samedi soir et c’est tout. Ils ne vont jamais dans un bar. Ils ont une vie de moine, observe “Marco.” Et moi, je suis bon vivant, quand même.»

À 26 ans, il s’est (un peu) assagi et doit apprivoise­r une nouvelle méthode de travail. « J’ai horreur de m’entraîner, c’est pour ça que j’aime bien être dans un groupe, c’est un peu comme en compétitio­n, on part tous ensemble, souligne-t-il. Un peu comme une mini-compétitio­n chaque jour. Le groupe me pousse. Aller tout seul à l’entraîneme­nt, tu me vois pas. Ce que je veux, c’est la compétitio­n. » Depuis neuf mois, il multiplie les stages et découvre un autre monde. « Ils peuvent bloquer la piscine publique un mois pour qu’on s’entraîne parce que c’est priorité aux sportifs de haut niveau. On a été à Livigno ( Lombardie) et Cervinia (Val d’Aoste) en pleine saison touristiqu­e. Le public avait une-deux heures de créneau vers midi et 20 h. Même dans les hôtels, on est reçus comme des rois. Le moindre petit truc qu’on demande, ils le font. C’est l’équipe d’Italie.»

Le saut dans l’inconnu ne se fait pas sans crainte. « Quand j’arrive, j’ai peur. Mes entraîneme­nts ici, c’est l’inverse de Philippe, où il n’y avait pas beaucoup de prépa physique, c’était surtout dans l’eau et tout le temps à fond. En Italie, on a entre quarante-cinq minutes et une heure d’exercices avant de plonger dans l’eau. Quand on plonge, ce n’est pas tout le temps à fond, c’est parfois technique, des changement­s d’allure. J’ai l’impression de découvrir la natation d’une autre façon. C’est une autre vision. Ce n’est pas évident.»

Pour essayer de suivre des nageurs qui viennent de plus en plus du 1 500 m, comme le récent champion olympique allemand Florian Wellbrock, le filiforme a pris du muscle pour passer de 62 à 68 kilos, a travaillé sa technique et nage en mer deux fois par semaine quand les beaux jours arrivent. «J’apprécie de plus en plus le 200 et le 400. Je commence à prendre de la force et à nager de plus en plus vite. Avant, c’était un calvaire, explique-t-il. En bassin, j’ai connu presque trois ans sans améliorer un temps.» Stoppé par la grippe en avril puis un problème dentaire fin mai, il n’a pas la préparatio­n idéale. Avec une pièce jetée dos à la fontaine de Trevi, on peut rêver.

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En Italie, Marc-Antoine Olivier a une préparatio­n physique plus poussée qu’en France.
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Marc-Antoine Olivier s’entraîne à Ostie, près de Rome, depuis octobre.

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