L'Equipe

« Stieve » s’est éteint

Entraîneur de Camara, Hélan, Tamgho et surtout de Compaoré, son héritier, Jean-Hervé Stievenart reconnu par tous pour son expertise sur le triple saut, est décédé à l’âge de 67 ans.

- MARC VENTOUILLA­C

Le week-end dernier, au stade Hélitas de Caen (Calvados), il manquait quelqu’un dans la tribune des Championna­ts de France aux abords du triple saut. Pour la première fois depuis des lustres, Jean-Hervé Stievenart n’était pas là pour encourager ses athlètes et vibrer avec eux. Il était bien loin de là, dans une chambre d’hôpital, livrant son dernier combat face à la maladie. Sans doute n’a-t-il même pas pu voir cette photo que lui avait envoyée du bord du sautoir Benjamin Compaoré, son fils spirituel, avec son nom accolé à un coeur. JeanHervé Stievenart est parti lundi, vaincu par un cancer foudroyant à l’âge de 67ans.

« Stieve » , comme tout le monde l’appelait, n’a jamais vraiment fait la une des journaux. Il ne refusait pourtant jamais une interview, mais il n’était pas du genre à se mettre en avant. Discret, modeste. Pourtant, il aurait pu la ramener car il possède en tant que coach l’un des plus beaux palmarès de l’athlétisme français.

Stievenart était passionné du triple saut comme on pensait que seul un perchiste pouvait l’être de sa discipline. Le triple, c’était sa vie. Depuis ses jeunes années, où il fut un des plus brillants espoirs français. Médaillé de bronze de la longueur et du triple aux Championna­ts d’Europe juniors 1973 (à une époque où l’athlétisme français était dans le creux de la vague et où RDA et les pays de l’Est écrasaient tout), on disait de lui qu’il serait le premier Français à 17 mètres. Mais, comme il le reconnut lui-même, tout frais arrivé de sa baie de Somme, il profita trop de la vie parisienne pour y parvenir et sa carrière ne fut pas à la hauteur de ses espérances.

À défaut d’être le premier à franchir cette barrière, il fut l’entraîneur de celui qui réussit cet exploit : Serge Hélan fut la première pépite qu’il eut entre les mains. Avec lui, il connut ses premiers succès, un titre de champion d’Europe en salle à Liévin en 1987 qui contribua à forger sa réputation. Car au cours des trente et quelques années qui suivirent, il n’y eut pas un triple sauteur français qui, à un moment ou à un autre, ne passa entre ses mains. Inamovible entraîneur national, héritier de Régis Prost, infatigabl­e propagandi­ste de son sport, il ne se trouva jamais un DTN pour dire qu’on pourrait confier les rênes de la discipline à un autre que lui, le pape du triple saut français.

Pendant trois décennies, il a accumulé les succès avec ses athlètes. En même temps que Serge

Hélan (également vice-champion d’Europe en plein air en 1994), il y eut Pierre Camara, champion du monde en salle en 1993 et vainqueur de la Coupe d’Europe la même année, à une époque où cette épreuve avait une autre valeur qu’aujourd’hui. Et puis il y eut Georges SainteRose, Karl Taillepier­re, et enfin lors de la dernière décennie les frères siamois et concurrent­s, Teddy Tamgho et Benjamin Compaoré.

Du premier, il disait qu’il était le plus doué de tous les athlètes qu’il a entraînés. «Il avait les bondisseme­nts inscrits dans son patrimoine génétique» , disait-il de lui. Il l’amena à un titre mondial en salle (2010) et un record du monde indoor (17,90 m), mais Tamgho l’abandonna au lendemain de ses succès.

Une blessure qui mit du temps à cicatriser. «La séparation m’a surpris parce qu’elle intervenai­t après un succès, raconta “Stieve” bien plus tard. Il me l’a annoncée à l’Insep, dans la salle Atlanta. Quand je suis sorti, je me suis dit que ça me faisait chier mais qu’il ne fallait pas que ça ait un impact sur ma vie. Être aigri, ça ne m’aurait rien apporté.»

Tout Stievenart est dans ces quelques mots. Un être sensible, l’émotion à fleur de peau, des larmes (de joie) toujours prêtes à s’échapper de ses yeux si clairs. Un mec rare. « C’était un être à part, explique Benjamin Compaoré, champion d’Europe 2014 et son véritable héritier à l’Insep. On peut dire ça de beaucoup de gens quand ils partent, mais “Stieve” avait une aura spéciale. Il a consacré sa vie au triple saut. C’était un incroyable passionné. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre d’heures qu’on a passé au téléphone à parler de détails techniques. Dans sa discipline, c’était un chercheur, reconnu de tous de par son approche de l’entraîneme­nt.»

«J’ai eu la chance de le connaître» , conclut, ému, Compaoré. Ils sont nombreux aujourd’hui à partager ce sentiment. Et sa tristesse.

L’Équipe présente à sa famille, particuliè­rement à sa fille Charlène et à ses deux petites-filles, ses condoléanc­es attristées.

“Dans sa discipline, c’était un chercheur, reconnu de tous BEN'JAM'IN COMPAORÉ

 ?? ?? Jean-Hervé Stievenart en discussion avec Teddy Tamgho le 3 mai 2009 lors des Interclubs à Tremblayen-France.
Jean-Hervé Stievenart en discussion avec Teddy Tamgho le 3 mai 2009 lors des Interclubs à Tremblayen-France.

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