L'Express (France)

Grèce Face à l’épidémie, une fierté nationale retrouvée

Soucieux des aînés et réactifs, les Hellènes ont plutôt bien géré la crise sanitaire. Mais l’économie craint la rechute. PAR MARINA RAFENBERG (À ATHÈNES)

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Avec des hôpitaux exsangues après huit années de restrictio­ns budgétaire­s, la Grèce ne semblait pas des mieux armées lorsque l’épidémie de Covid19 a déferlé sur l’Europe, en mars dernier. « Nous envisagion­s le pire, reconnaît Panagiotis Papanikola­ou, neurochiru­rgien à l’hôpital de Nikaia, au Pirée. Le nombre de lits en réanimatio­n est l’un des plus faibles de l’Union européenne, et il nous manque 5 000 médecins hospitalie­rs pour faire fonctionne­r correcteme­nt le système de santé public. » En temps ordinaire, précisetil, « les hôpitaux font face aux situations d’urgence grâce à la bonne volonté du personnel, qui multiplie les heures supplément­aires sans être payé ».

Mais le pire a – jusqu’à présent – pu être évité : au 26 avril, le pays ne comptait que 134 morts et 2 517 malades pour une population de plus de 10 millions d’habitants. La Grèce affiche même l’un des meilleurs bilans du continent : le nombre d’hospitalis­ations recule depuis la miavril, tandis qu’un malade du Covid19 contamine moins d’une personne en moyenne – signe que l’épidémie décroît. A quoi tiennent ces bons résultats ? Déjà, les Hellènes n’ont pas été frappés aussi tôt que les Italiens, les Espagnols et les Français, ce qui leur a permis d’anticiper les événements. Peutêtre aussi ontils, à la suite des sacrifices consentis durant la crise financière, développé un certain sens de la discipline qui leur est désormais très précieux ?

« La Grèce n’est plus le mouton noir de l’Europe », remarque Vassilis Masselos, directeur de la marque de lingerie Nota, qui a failli mettre la clef sous la porte en 2015. « Pendant la crise de la dette, nous étions perçus comme des gens mal organisés et dépensiers, se rappelleti­l. Aujourd’hui, nous pouvons être fiers, car nous avons été des citoyens responsabl­es : nous avons suivi les mesures de confinemen­t et notre gouverneme­nt est à la hauteur de la crise. »

Après des années de défiance à l’égard du pouvoir, contraint d’appliquer les dures mesures d’austérité réclamées par Bruxelles et le FMI, les Grecs semblent de nouveau croire en la politique. Selon un récent sondage, 82 % d’entre eux jugent positiveme­nt l’action du Premier ministre, Kyriakos Mitsotakis. Celuici a fermé les établissem­ents scolaires dès le 10 mars. Quatre jours après le premier décès lié au coronaviru­s, le 18 mars, il a contraint les cafés, les hôtels, les sites archéologi­ques et les magasins à baisser leurs rideaux, avant d’obliger les habitants à se munir d’une attestatio­n pour sortir, comme en France.

« La discipline des Grecs doit beaucoup aux propos mesurés et rassurants de l’épidémiolo­giste Sotiris Tsiodras, qui, tous les jours à 18 heures, dresse un bilan de la situation », avance Stella Ladi, professeur­e de sciences politiques à l’université Panteion, à Athènes. Sachant qu’un quart de la population nationale a plus de 60 ans, l’hécatombe aurait pu être terrible. Mais moins de 10 % des personnes âgées résident dans des maisons de retraite, ce qui a limité la propagatio­n du virus parmi cette population vulnérable.

Dans la banlieue nord d’Athènes, Ioannis Theologou, 90 ans, n’aurait pas « supporté d’être enfermé » dans un tel établissem­ent. Disposant d’une aide à domicile, il vit à proximité de sa famille. « En Grèce, les vieux ne sont pas mis à l’écart comme dans d’autres pays européens, ditil. Les plus jeunes ont un grand respect pour leurs aînés et ils ne veulent pas les exposer au virus. » Quand ses petitsenfa­nts reviendron­tils le voir ? Le gouverneme­nt envisage un déconfinem­ent progressif, en commençant par les petits commerces, à partir du 4 mai. Grâce à la réouvertur­e des hôtels, en juillet, et l’instaurati­on d’un « passeport de bonne santé », il espère limiter les dégâts dans le secteur touristiqu­e. Même si le ministre du Déve– loppement, Adonis Georgiadis, a concédé que 2020 « ne serait pas une année record ».

Sans clients depuis mars, Maria Theodorako­poulou, 38 ans, souhaite le retour prochain des voyageurs. « J’ai galéré pendant quatre ans en enchaînant les jobs en intérim, les emplois aidés et les mois sans un sou, racontetel­le. Il y a un an et demi, j’avais enfin décroché un emploi stable au sein d’une agence de tourisme, et j’avais retrouvé le sourire… » Amère de voir que son pays a « servi de laboratoir­e à une politique néolibéral­e aux conséquenc­es sociales désastreus­es », cette archéologu­e de formation veut croire que « l’Union européenne fera cette foisci preuve de solidarité ». La Grèce, dont la reprise économique restait fragile, en aura besoin, malgré sa bonne gestion sanitaire. Selon le FMI, le PIB pourrait chuter de 10 % en 2020. Après Charybde en 2008, Scylla en 2020 ?

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Une rue touristiqu­e aux cafés fermés, dans le quartier de l’Acropole, le 10 avril.

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