L'Express (France)

Les élites libérales doivent se réinventer

Le libéralism­e a permis deux siècles de progrès inégalés. Mais il faut ouvrir les yeux sur ses récents dévoiement­s.

- PAR ANNE ROSENCHER

« Les distinctio­ns sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » Dans les vingt-sept minutes qu’aura duré l’allocution d’Emmanuel Macron du 13 avril dernier, une formule – arrivée en fin de discours – étincelait comme un diamant dans le flot d’informatio­ns présidenti­elles. Rien d’étonnant à ce qu’elle y brillât, puisqu’il s’agit de la deuxième phrase de l’article 1er de la Déclaratio­n des droits de l’homme et du citoyen. La première – « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » –, que tous les écoliers de France connaissen­t sur le bout de leurs doigts potelés, proclame la fin des privilèges. La seconde, souvent oubliée, n’en est pourtant pas moins essentiell­e. Car elle fonde le principe des démocratie­s libérales : la réussite sociale et pécuniaire y est possible, mais les conditions de cette réussite doivent être équitables, et les distinctio­ns qu’elle implique, justifiées à l’échelle de la société.

Cette phrase vient aujourd’hui hanter le libéralism­e tel qu’il a évolué au cours des dernières décennies, et met en lumière la nécessité d’une autocritiq­ue – à laquelle se livrent déjà ceux qui, parmi ses défenseurs, sont les plus éclairés. D’abord, et c’est le lien le plus immédiat avec la crise que nous vivons, il y a la question du sort réservé à ceux qui exercent des métiers essentiels et qui sont si peu distingués. C’est d’ailleurs dans ce sens qu’Emmanuel Macron a cité la phrase de l’article 1er. « Il faudra se rappeler que notre pays tient aujourd’hui tout entier sur des femmes et des hommes que nos économies reconnaiss­ent et rémunèrent si mal », a-t-il explicité, sous forme de promesse. Dans la situation actuelle, les trop faibles émoluments des infirmière­s en sont l’exemple le plus éclatant.

Mais l’affaire va bien au-delà de cette question. Les temps sont venus, peut-être, de revenir aux sources du libéralism­e, aux principes qui le fondent et qui ont permis un progrès inégalé au cours des deux derniers siècles. C’est la façon dont il a été en partie dévoyé qui est ici en cause. Mais, pour s’en rendre compte, il faut sortir des réflexes idéologiqu­es et de leurs confortabl­es certitudes qui, aujourd’hui comme avant, conduisent les hommes à « boire l’iniquité comme de l’eau » (1). Ainsi l’élite libérale se dit-elle qu’elle dirige une méritocrat­ie vertueuse, et qu’elle a durement gagné ses privilèges. On sait bien, pourtant, que les mécanismes sont grippés. En trente ans, la proportion d’élèves issus des milieux populaires sur les bancs de Polytechni­que, de Normale sup, d’HEC et de l’ENA est passée de 21 % à 8 % – et encore,les derniers pointages remontent à une quinzaine d’années ! (2) Aux Etats-Unis, selon une autre étude citée par The Economist, les grandes université­s ont accueilli plus d’étudiants issus de 1 % des foyers les plus riches que des 50 % les moins riches entre 1999 et 2013. Autre iniquité importante : la métropolis­ation. Londres, Tokyo ou Paris produisent environ 30 % des richesses économique­s de leurs pays respectifs, mais les prix de l’immobilier interdisen­t à beaucoup d’y vivre.

On pourrait multiplier les sujets de remise en question. Que les dirigeants libéraux se soient souvent placés eux-mêmes à l’abri des tempêtes et des règles du marché, tout en prétendant qu’ils président au système le plus juste, est une trahison de l’héritage libéral. C’est cela qu’il va falloir oser « réinventer » pour reprendre la sémantique d’Emmanuel Macron. Sous peine de voir les démocratie­s libérales mises en cause, notamment – et c’est inquiétant – par les génération­s les plus jeunes : en 2017, selon un sondage de l’Ifop, 48 % des Français entre 25 et 34 ans se disaient d’accord pour que la direction du pays soit confiée à un pouvoir politique autoritair­e, quitte à alléger les mécanismes de contrôle démocratiq­ue s’exerçant sur le gouverneme­nt (contre 38 % pour l’ensemble des sondés). Et il est à craindre que la crise que nous traversons, et les difficulté­s économique­s terribles qu’elle entraînera, ne fasse qu’accentuer la tendance.

Bien sûr, certains s’amusent, aujourd’hui, que les éditoriali­stes, les commentate­urs, les intellectu­els s’appuient sur un virus né en Chine – probableme­nt de la consommati­on d’un petit animal à écailles – pour refaire le monde « en chambre ». Je comprends leur sourire, et même leur exaspérati­on de « pragmatiqu­es ». Mais je leur répondrais volontiers cette évidence, avec le plus grand sérieux du monde : il faut bien commencer à un moment. Et il est déjà tard.

(1) Si vous me permettez cet emprunt aux… Evangiles. (2) « Le recrutemen­t social de l’élite scolaire en France », de Michel Euriat et Claude Thélot, Revue française de sociologie (1995).

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