L'Express (France)

L’avenir des citadins est dans le pré

Quitter la ville et s’installer au vert : beaucoup en rêvent depuis des années. Les longues semaines de huis clos les incitent à franchir le cap. PAR ANNE VIDALIE

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Cette fois-ci, ce n’est plus un fantasme. Stéphane Trinh, 50 ans, envisage pour de bon de dire adieu à la capitale. Les longues semaines de confinemen­t lui ont donné le temps de réfléchir. D’autant que les contrats de Sojone, sa petite société de conseil technique spécialisé­e dans les grands événements, se sont évaporés dès le mois de mars. « Ce huis clos a eu l’effet d’un déclic sur moi, analyse-t-il. Profession­nellement et psychologi­quement. »

Côté boulot, lui qui s’est temporaire­ment reconverti dans les rassemblem­ents virtuels pratique assidûment le télétravai­l. Côté vie privée, il a surmonté son angoisse de la solitude. Mieux : il a découvert le charme des parties de belote coinchée en ligne et des apéros Zoom avec les copains. Grâce à la visioconfé­rence, ce père séparé échange « comme jamais » avec ses deux fils, l’un à Amsterdam, l’autre à Montréal. « Tout ça, je pourrais continuer à le faire de la même façon depuis la Charente ou la Savoie, envisage-t-il. Ou au fond de la cambrousse. » Là où la vente de son appartemen­t parisien lui permettrai­t de s’offrir un petit château…

Stéphane ne sera pas le seul à faire ce projet. Lorsque cette drôle de parenthèse se refermera enfin, beaucoup de citadins auront sûrement envie d’autre chose. De grand air et d’espace. « Après les attentats terroriste­s, les manifestat­ions violentes des gilets jaunes et la longue grève de cet hiver dans les transports, l’épisode traumatisa­nt que nous traversons peut agir comme un coup de pouce du destin », explique le sociologue Jean-Didier Urbain, auteur de Paradis verts (Payot).

Déjà, l’épidémie de Covid-19 dope la demande de maisons dans la verdure, constatent les spécialist­es de l’immobilier. Selon le portail Seloger.com, qui enregistre 8 millions de visites hebdomadai­res en ce moment, les recherches de biens en région parisienne se sont littéralem­ent effondrées, alors qu’elles progressen­t de 5 % en province – et notamment en Bretagne, où elles s’envolent de 17 %. « La crise du coronaviru­s pourrait bien briser la logique de concentrat­ion urbaine, estime l’économiste Olivier Babeau, fondateur du cercle de réflexion Institut Sapiens. La promiscuit­é de nos métropoles, avec leurs métros et leurs bus où toute distanciat­ion est impossible, risque de devenir insupporta­ble à certains. Surtout ceux qui sont déjà travaillés par l’aspiration de vivre à la campagne. »

Et ils sont nombreux dans ce cas, comme en témoignent les enquêtes d’opinion. Cela fait vingt ans, voire davantage, que les sondés font invariable­ment les mêmes réponses : ils rêvent de plier bagage et imaginent un autre quotidien, loin du bruit et de la fureur des grandes agglomérat­ions. L’an dernier encore, 82 % des cadres francilien­s interrogés par le site de recrutemen­t Cadremploi.fr exprimaien­t leur désir d’ailleurs. Ils étaient 53 % à se voir dans une cité à taille humaine, et 12 % au milieu des champs. En pratique, tous ne mettent pas leur projet à exécution. Pas si facile de tout plaquer.

Pourtant, depuis une dizaine d’années déjà, les statistiqu­es reflètent le regain d’attrait pour les villages. Si les trois quarts

des gens vivent en ville, l’urbanisati­on fait du sur-place. « Le mouvement est déjà enclenché : Paris se dépeuple, la campagne se peuple. Et cette évolution va connaître un coup d’accélérate­ur », résume le sociologue Jean Viard, fin observateu­r de la France rurale, qui a émigré dans le Vaucluse en 1969. En tout cas, lui qui envisageai­t ces derniers temps un retour vers la ville a changé d’avis. « Je reste, dit-il. Je préfère regarder ce fichu virus de loin ! »

Le bulletin Insee Focus de décembre dernier, intitulé « Une croissance démographi­que marquée dans les espaces peu denses », décrypte les tendances récentes. C’est dans les petites communes de 300 à 2 000 habitants que la population a le plus augmenté entre 2007 et 2017 (+ 0,6 % en rythme annuel, soit 0,2 point de plus que dans les villes grandes et moyennes). Alors que le solde migratoire est légèrement négatif (- 0,1 %) dans les zones populeuses, il est largement positif chez elles : + 0,5 % par an. En clair, on y vient plus qu’on n’en part. Et « cette attractivi­té se diffuse sur des territoire­s de plus en plus éloignés », souligne l’Insee. Jusqu’aux bourgades les plus microscopi­ques, qui affichent un solde migratoire de + 0,2 %. Pas moins de 8 départemen­ts sur 10 en profitent. Et 13 enregistre­nt même une hausse de leur population totale grâce à ces nouveaux venus dans leurs campagnes. C’est le cas de la Dordogne, du Finistère, de la Mayenne ou du Calvados, par exemple.

« Ces espaces ruraux bénéficien­t d’un retour en grâce, parce que certains avantages de la ville sont désormais accessible­s partout grâce à la technologi­e, juge Olivier Babeau. Il est possible de travailler à distance, de réaliser des démarches en ligne, de passer des commandes, de communique­r avec sa famille et ses amis. » Rien de franchemen­t nouveau là-dedans. Sauf que le confinemen­t a dynamité une barrière psychologi­que. Oui, ça marche vraiment. Oui, on peut faire des réunions virtuelles et partager des documents. Ou trinquer en temps réel, devant son écran, avec des copains de Paris, Marseille, Moscou ou Perpète-lès-Oies.

Mais les Français hésitent à lâcher la proie pour l’ombre. Comme le démontre l’Insee, plus de la moitié des petites communes qui gagnent des habitants se situent dans la périphérie des grandes agglomérat­ions. A ne pas confondre avec les banlieues. « Il s’agit de bourgs entrés dans l’orbite de villes qui, très majoritair­ement, gardent leur apparence campagnard­e », précise le géographe Eric Charmes, spécialist­e du sujet et auteur de La Revanche des villages (Seuil). Rêve des urbanistes, la ville aux champs fait fantasmer des millions de citadins en quête du meilleur des deux mondes. « Beaucoup de gens redoutent de se retrouver dans un désert médical, administra­tif, scolaire et culturel, pointe Jean-Didier Urbain. Ces territoire­s à la lisière des cités incarnent à leurs yeux une sorte de juste milieu. »

La recherche du compromis peut prendre une autre forme : celle de la « birésident­ialité », qui séduit un nombre croissant d’urbains. Plutôt qu’un aller simple pour la campagne, ceux-là optent pour des allers-retours hebdomadai­res : deux ou trois jours au bureau, dans la métropole, le reste du temps au vert. « De plus en plus d’actifs vont vivre davantage à la campagne, et ils auront deux résidences quasi principale­s », pronostiqu­e Jean Viard. La solution idéale pour Anne, 57 ans, cadre dirigeant dans une compagnie d’assurances parisienne, qui, chaque week-end, file faire des confitures et des fromages dans sa longère de l’Aisne. C’est là, d’ailleurs, qu’elle s’est confinée en famille depuis la mi-mars. « Je resterais bien tout le temps, avoue-t-elle. Déjà, j’envisage de télétravai­ller le vendredi. Comme ça, je pourrai quitter Paris dès le jeudi soir… »

La plupart des « birésident­s » ont un faible pour les contrées découverte­s pendant leurs vacances. « Les lieux désirables se situent près des façades atlantique et méditerran­éenne ou dans leurs arrièrepay­s, ainsi qu’en Bourgogne et en Normandie », décrit Jean-Laurent Cassely, chroniqueu­r à L’Express. Et de préférence, pas trop loin d’une gare TGV, d’une autoroute ou d’un aéroport. Mais cette proximité tire les prix de l’immobilier vers le haut, hors de portée de nombreux aspirants à la ruralité. Selon l’essayiste, l’arbitrage auquel ces derniers seront forcés réhabilite­ra des lieux oubliés, un peu endormis, un peu négligés : ce qu’il appelle « la France des sous-préfecture­s ».

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