L'Express (France)

Syrie A Damas, le Covid-19 n’existe pas

Tout en niant la présence du virus, le régime a placé en quarantain­e plusieurs villes proches de la capitale. La terreur y règne. La faim aussi. PAR ÉDITH BOUVIER

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En Syrie, on ne prononce pas le mot « coronaviru­s ». Le mur de la peur que la révolution avait lézardé en 2011 s’est reconstrui­t, encore plus haut et plus solide qu’avant. « On parle de maladies respiratoi­res, jamais d’autre chose, explique une femme médecin exerçant à Damas. Dans mon hôpital, le nombre de patients souffrant de “forte pneumonie” a été multiplié par 10. Les gens meurent sans que l’on puisse rien faire. » Elle s’excuse de ne pas donner son identité. « On n’a pas le droit de parler de ces malades, on ne peut pas poser de questions, précise-t-elle. Pourtant, les policiers qui viennent chercher les corps portent d’épaisses combinaiso­ns vertes et des masques à gaz. On dirait des astronaute­s. » Sa voix laisse transparaî­tre une profonde inquiétude. Aucune mesure de protection n’a été mise en place pour le personnel soignant dans l’établissem­ent où elle travaille. Aucune zone pour isoler les patients suspects et les mettre en quarantain­e. Et les appareils respiratoi­res manquent. Le régime syrien profite d’ailleurs de l’épidémie pour dénoncer les sanctions internatio­nales qui l’empêchent d’acheter du matériel médical, et demander leur levée. Dans le quartier d’Al-Midan, dans le

Sud de Damas, les autorités ont constaté trois cas. Là aussi, la version officielle évoque des « infections pulmonaire­s ayant entraîné la mort de patients », explique Abbas, qui vit près du centre médical. « On ne sait pas ce qui est vrai, ce qui est de l’ordre de la rumeur. Le régime nous a habitués à ses mensonges, mais là, on a peur. Il suffit de regarder les chiffres de la contaminat­ion au Liban voisin pour comprendre que l’on est loin du compte. » Au 26 avril 2020, l’OMS reconnaiss­ait ainsi 704 cas au pays du Cèdre, dont 24 décès. La Syrie, elle, ne revendique que 42 cas de coronaviru­s, dont 3 morts.

Afin de garder le contrôle de la situation, les autorités ont lancé plusieurs campagnes médiatique­s. Chaque jour, un programme télévisé d’une heure, Ensemble, luttons contre le virus, explique que le danger vient des pays ennemis qui tentent de déstabilis­er la Syrie. Les images des 35 hôpitaux et des salles de sport reconverti­es en zones de quarantain­e tournent en boucle. Officielle­ment, tout est prêt, même si, bien sûr, le virus reste « aux portes du pays »…

Dès la fin du mois de janvier, cependant, des joueurs de l’équipe nationale de football, de retour d’une compétitio­n en Chine, avaient contracté une violente grippe. Cinq d’entre eux avaient dû être hospitalis­és en raison d’un « virus bizarre et très fort », selon les mots de l’entraîneur. Mais personne ne les avait testés et le coach avait été sommé de se taire.

Comme la plupart des pays, la Syrie a fermé ses frontières à la mi-mars. Quelques jours plus tôt, le gouverneme­nt avait montré une certaine fébrilité. Après un voyage en Russie, May, une jeune étudiante de Damas, a été contrôlée à l’aéroport. Bien qu’elle n’eût pas de fièvre, des policiers sont venus inspecter son appartemen­t. « Ils m’ont avertie que je n’avais plus le droit de sortir de chez moi pendant quatorze jours, raconte-t-elle. Ils m’appelaient quotidienn­ement pour me demander ma températur­e. » Maoia, lui, a eu moins de chance. « J’avais de la fièvre à la sortie de l’avion,

« On n’a pas le droit de parler de ces malades, on ne peut pas poser de questions »

raconte-t-il. J’ai donc été placé en quarantain­e chez moi. Quand cela s’est su dans le quartier, mes voisins m’ont traité comme un pestiféré. Aujourd’hui, je peux mettre le nez dehors, mais les gens refusent toujours de me parler. » Dans la capitale, les sorties ne sont plus autorisées après 18 heures. Et le week-end, le silence règne. Pour éviter tout rassemblem­ent, le couvre-feu a été étendu du vendredi midi au dimanche matin. En centre-ville, certaines boutiques sont encore ouvertes. Asma décrit sa visite dans un centre commercial de luxe, près du palais présidenti­el : « Lorsque je suis entrée dans le bâtiment, j’ai dû passer par quatre étapes de contrôle. Vérificati­on de ma températur­e, et ensuite désinfecti­on de mon sac, puis de mes chaussures et enfin de mes mains. Il n’y avait presque personne dans les boutiques. »

Dans la banlieue, certaines bourgades ont carrément été mises en quarantain­e. Depuis le 7 avril, des chars stationnen­t devant les portes d’entrée de Jaramana, petite ville populaire et densément peuplée. A partir du début de la révolution syrienne, beaucoup d’Iraniens et de miliciens chiites irakiens sont venus s’installer ici. Mais du jour au lendemain, la ville a été isolée du monde. « Les accès sont officielle­ment fermés pour deux mois », témoigne Hassan par téléphone, ce dernier cordon qui le relie au reste du monde. Le vieil homme tient une petite épicerie en centrevill­e. « On peut encore faire rentrer de la marchandis­e, mais les prix ne cessent d’augmenter, s’inquiète-t-il. La plupart de mes clients n’ont plus les moyens de venir chez moi. » Maysub confirme : « Le coût des denrées alimentair­es a explosé. Heureuseme­nt, les autorités ont mis en place des tickets de rationneme­nt. » Cette ancienne professeur­e de philosophi­e, âgée de 50 ans, n’a plus les moyens de faire ses courses autrement. Elle décrit les attroupeme­nts devant les magasins pour obtenir quelques kilos de farine ou de riz. Officielle­ment, aucun cas n’a été recensé dans les deux hôpitaux publics de la commune. Les équipes du Croissant-Rouge syrien ont toutefois désinfecté une école pour la transforme­r en centre de quarantain­e, tandis que le confinemen­t a été mis en place dans la ville. « Mais il n’est pas du tout respecté, constate l’enseignant­e. Tous les jours, ma voisine prend par exemple un taxi pour aller à Damas. Elle glisse un billet au militaire chargé du contrôle à la sortie de Jaramana et elle ramène quelques sacs de nourriture pour sa famille. » Certains commerces ont réussi à rester ouverts malgré les restrictio­ns. Et quelques barbiers et coiffeurs font venir leurs clients chez eux. Mais gare à ceux qui tombent sur des officiels plus pointilleu­x. « Les sanctions sont sévères : trois mois d’emprisonne­ment à la première entrave au confinemen­t, six mois à la deuxième et jusqu’à un an en cas de nouvelle récidive », décrit Hassan. « De toute façon, la crise économique est tellement violente que les Syriens n’ont plus de quoi aller dans les restaurant­s et les bars, déplore le commerçant. La quarantain­e cache une autre réalité plus tragique : certains ont à peine de quoi se nourrir. Alors penser à sortir et à faire la fête, on en est loin. »

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