L'Express (France)

Les banques face à la menace de l’insolvabil­ité

Plus que le manque de liquidités, le défaut de remboursem­ent des crédits contractés par leurs clients inquiète les établissem­ents.

- PAR RAPHAËL BLOCH

Même en 2009, JeanPierre n’avait pas connu ça. Au plus fort de la crise économique, son cabaret avait continué d’accueillir plusieurs dizaines de clients chaque soir au coeur de Pigalle… Mais, depuis plus d’un mois, la magie des nuits parisienne­s a disparu. Son café-concert affiche porte close. Ses 15 salariés ? Tous confinés à cause du Covid-19.

La situation est dramatique pour cet historique du quartier. Plus un seul centime n’entre dans les caisses de sa petite salle. Chaque mois, le manque à gagner se compte en dizaines de milliers d’euros. En attendant un hypothétiq­ue retour à la normale, Jean-Pierre doit gérer un gros problème : le remboursem­ent de ses crédits bancaires. « J’ai déjà raté une échéance en avril. J’ai fait une demande de report, mais je ne suis pas certain que cela suffise », explique-t-il, craignant de « planter » son établissem­ent de crédit. Une crainte qui ne cesse de monter au sein du secteur.

Aux avant-postes depuis le début de la crise, BNP Paribas, Crédit agricole et les autres banques ont conscience du problème. « Ce qui n’était qu’une crise sanitaire au départ est devenu progressiv­ement une crise économique, qui pourrait devenir financière », reconnaît le patron d’un réseau national, qui n’a pas souhaité être nommé. Si cela se produisait, la nouvelle rupture n’aurait sans doute rien à voir avec celle de 2008. La crise des subprimes (prêts hypothécai­res) était une crise liée aux liquidités : à cause des fameux « prêts pourris », les banques ne se faisaient plus confiance et refusaient de se prêter entre elles. Avec pour conséquenc­e directe l’assèchemen­t du crédit aux entreprise­s et aux ménages…

Aujourd’hui, le secteur est armé contre ce type de risque. En dix ans, les banques, sous la pression des régulateur­s nationaux et internatio­naux, ont renforcé leur structure financière. « Nous avons fait beaucoup d’efforts », assure Jean-Pierre Mustier, le patron de la banque italienne UniCredit, qui dirige la Fédération bancaire de l’Union européenne (FBE). Tous les établissem­ents détiennent plus d’argent dans leurs coffres. Le ratio de solvabilit­é (rapport entre le capital et les actifs) est passé de 8 % à 10,5 % avec la création de coussins de liquidités supplément­aires, sorte d’airbags financiers en cas de crise grave. « Le secteur est capable de supporter des chocs plus importants », souligne-t-on du côté de Bercy. Autrement dit, il y a aujourd’hui moins de risque que les banques ferment les robinets.

Les établissem­ents de crédit ont également le soutien des banquiers centraux, qui ont compris qu’il valait mieux prévenir que guérir. « La crise des subprimes a servi de leçon », confirme un bon connaisseu­r du secteur. Les financiers l’ont vérifié début mars en Europe : avant même que n’apparaisse­nt les premières grosses tensions sur les marchés, la Banque centrale européenne (BCE) a sorti l’artillerie lourde. L’institutio­n dirigée par Christine Lagarde a baissé le coût de refinancem­ent des banques de la zone euro à – 0,75 %. « Aujourd’hui, les banques ont ceinture et bretelles », s’amuse un consultant.

Résultat, l’accès aux liquidités n’a jamais été aussi facile. Et les entreprise­s ne manquent pas d’argent pour affronter la crise. C’est même tout l’inverse ! Depuis des semaines, les organismes de crédit allemands, italiens et espagnols fournissen­t du cash à tour de bras. En France, les crédits aux entreprise­s se sont également envolés via le prêt garanti par l’Etat, qui prévoit une enveloppe globale de 300 milliards d’euros. En cinq semaines, les banques françaises ont déjà prêté 40 milliards d’euros à plus de 250 000 entreprise­s, selon les chiffres de Bpifrance. « C’est une mobilisati­on inédite », a souligné récemment le ministre de l’Economie et des Finances, Bruno Le Maire.

Alors, que craignent les banques ? Que les entreprise­s comme celle de Jean-Pierre ne puissent pas les rembourser… Car si une grande partie des nouveaux crédits sont garantis par l’Etat, 10 % ne le sont pas. « Ça représente potentiell­ement 30 milliards d’euros, c’est énorme », explique un banquier. D’autant plus énorme que les stocks de crédits déjà existants sont à des niveaux historique­s. A l’échelle de la zone euro, l’encours des dettes des entreprise­s et des ménages est aujourd’hui supérieur à 30 000 milliards d’euros. Un montant record, qui a progressé de plus de 10 000 milliards depuis seulement 2008… En France, les dettes privées représente­nt plus de 3 000 milliards d’euros, soit 125 % de la richesse produite chaque année.

En résumé, la situation est exactement l’inverse de celle de 2008. « Les banques ne sont guère menacées par le risque d’illiquidit­é, mais davantage par celui d’insolvabil­ité », analyse Jézabel Couppey-Soubeyran, économiste et maître de conférence­s à Paris I – Panthéon Sorbonne. Car si elles ont augmenté leurs fonds propres en dix ans, leurs réserves

Selon Bercy, plus de 10 % des entreprise­s à l’arrêt pourraient faire faillite prochainem­ent

sont très loin d’être suffisante­s pour couvrir des défauts en cascade. « Il y a, d’un côté, un excès de dettes et, de l’autre, un manque de fonds propres malgré les progrès réalisés depuis 2008 », détaille Laurence Scialom, professeur d’économie à Paris X-Nanterre.

Les banques de la zone euro ont actuelleme­nt des ratios de fonds propres de 15 % en moyenne. C’est-à-dire que, en théorie, pour 100 euros d’actifs, une banque détient 15 euros de capital. Mais c’est en réalité rarement le cas. Ces ratios fixés par les autorités résultent en effet de calculs sophistiqu­és, pondérant les actifs (prêts, dettes d’Etat, actions d’entreprise­s) selon le risque estimé. Une méthode qui revient logiquemen­t à surpondére­r la valeur des actifs les plus sûrs, à l’instar des dettes d’Etat. Problème : si l’on ne pondère pas de la sorte, le ratio réel se révèle bien inférieur. Pour la plus grosse banque française, BNP Paribas, les chiffres parlent d’eux-mêmes : fin 2019, il était de 4,5 %, à comparer aux 15,4 % du ratio « officiel »… «Il suffit que l’ensemble de ses actifs perdent 5 % de leur valeur, et elle devient potentiell­ement insolvable », prévient Jézabel Couppey-Soubeyran.

Cet inquiétant petit calcul marche pour toutes les banques. « Le secteur est bien moins solide qu’on veut nous le faire croire », avertit Laurence Scialom. « Le problème ne va pas se voir tout de suite, car tout le secteur est sous perfusion grâce à la BCE », poursuit Jézabel CouppeySou­beyran. Mais demain ? « La crise va faire des dégâts, et beaucoup de sociétés ne pourront pas honorer leurs engagement­s », souligne Laurence Scialom. Selon les premières estimation­s de Bercy, des milliers d’entreprise­s à l’arrêt à cause du Covid-19 pourraient faire faillite dans les mois qui viennent et donc ne pas rembourser leurs emprunts. Ce qui représente­rait la destructio­n de centaines, voire de milliers de milliards d’euros à l’échelle de l’Europe. Une véritable bombe à retardemen­t qui pourrait créer une nouvelle crise dans la crise.

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