L'Express (France)

Famar Lyon réveillée par la pandémie

En sursis, l’entreprise de sous-traitance pharmaceut­ique profite de l’engouement soudain pour la chloroquin­e. Un peu à tort.

- NATHALIE SAMSON

Sauvée sur un malentendu ? Alors qu’elle cherchait un repreneur depuis plus d’un an, l’entreprise Famar Lyon devra peut-être sa survie àla crise sanitaire actuelle. « Si on est vendables aujourd’hui, c’est grâce au coronaviru­s », reconnaît sans fard Frédéric Gibert, élu CGT du façonnier pharmaceut­ique. Le syndicalis­te a le sens du timing. Le 18 mars, en pleine polémique autour des essais du Pr Raoult, il dégaine un communiqué alarmiste : « Famar Lyon est l’unique usine enregistré­e pour délivrer le marché français en Nivaquine (chloroquin­e). Mais elle risque une fermeture si aucune solution de reprise n’est présentée au tribunal de commerce. » L’argument fait mouche. Les politiques de tout bord appellent à sauver le soldat Famar, un « espoir » dans la lutte contre le Covid-19, affirme le président de la région AuvergneRh­ône-Alpes, Laurent Wauquiez. Après La France insoumise, le Rassemblem­ent national et Debout la France, les députés socialiste­s montent au créneau et demandent, dans une propositio­n de loi déposée le 15 avril, la nationalis­ation de l’entreprise qui « produit un antipaludi­que à base de chloroquin­e, une des molécules dont l’utilisatio­n est envisagée sérieuseme­nt pour le traitement du Covid-19 ».

Mais derrière la belle histoire, il y a une « vraie intox », s’étrangle un spécialist­e. La Nivaquine produite par le sous-traitant pour Sanofi est faite à partir de sulfate de chloroquin­e. Rien à voir, donc, avec l’hydroxychl­oroquine utilisée dans les tests cliniques lancés en Europe. En clair, l’entreprise qui a fait se lever comme un seul homme la classe politique n’est en réalité d’aucune utilité dans la lutte contre le coronaviru­s.

Qu’à cela ne tienne ! Alors que la situation semblait désespérée, depuis ce coup de pub, le façonnier de Saint-Genis-Laval reçoit désormais « des marques d’intérêt très sympathiqu­es. J’ai encore une visite du site cet après-midi », se félicite Patrick Puy, président de Famar. Ce spécialist­e du redresseme­nt d’entreprise­s n’était pourtant, de son propre aveu, guère optimiste. Appelé à la rescousse il y a un an par le fonds Pillarston­e (KKR), qui a pris le contrôle du grec Famar, plombé par la crise de 2009, il découvre une situation « catastroph­ique ». Le groupe, qui possède 12 usines et emploie quelque 3 500 salariés, est criblé de dettes. La situation du site de Famar Lyon, qui compte 241 employés, est pire encore.

Persuadé que l’usine est invendable, il la place en redresseme­nt judiciaire. « Trop grande, trop vétuste, elle perdait beaucoup d’argent et entraînait les autres dans sa chute », explique-t-il. Les 11 sites Famar sont désormais vendus. Reste celui de SaintGenis-Laval. « Il y a un peu plus d’un mois encore, on continuait notre train-train, convaincus que la société allait vers sa liquidatio­n à partir de juillet », reconnaît Patrick Puy. A compter du 3 juillet 2020, le carnet de commandes de l’usine, qui produit 12 médicament­s d’intérêt thérapeuti­que majeur pour des marques comme Pfizer ou Teva, est vide. Il faut trouver un repreneur, vite.

Bonne nouvelle : depuis que les projecteur­s ont été braqués sur le site, une demidouzai­ne d’offres sérieuses seraient arrivées selon Bercy, qui suit l’affaire. Les questions d’indépendan­ce sanitaire et de relocalisa­tion ont redonné du baume au coeur aux salariés. Mais ces offres aboutiront-elles après une solide étude du dossier ? « Beaucoup d’autres usines peuvent produire les mêmes médicament­s avec des chaînes de production plus récentes, analyse un expert du secteur. Il faudra en outre plusieurs dizaines de millions d’euros pour remettre l’entreprise à la pointe. C’est un gaspillage d’argent, qu’il soit public ou privé. » Le feuilleton devrait prendre fin au début de l’été avec la décision du tribunal de commerce de Lyon.

Derrière la belle histoire, il y a une « vraie intox », s’étrangle un spécialist­e

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