L'Express (France)

La drague au temps de la distanciat­ion

- SÉBASTIEN JULIAN

Les applicatio­ns de rencontres fonctionne­nt à plein régime. Les premiers rendez-vous des célibatair­es ne se font plus autour d’un verre, mais par caméras interposée­s. Et ça marche.

Rien ne peut arrêter la quête de l’âme soeur. Pas même le confinemen­t. Malgré la fermeture des bars et les restrictio­ns de déplacemen­t imposées à la population, les applis de rencontres tournent à pleine vitesse. « Chez l’ensemble des acteurs du dating, nous assistons à un bond de 20 à 40 % du nombre de messages échangés ou de nouveaux inscrits », constate Mark Brooks, président de l’agence Courtland Brooks, spécialisé­e dans le conseil au sein de l’industrie de la rencontre. Tinder, le poids lourd du secteur, assure même avoir battu fin mars un record de « swipes » (lorsque les utilisateu­rs balayent l’écran de leur pouce afin d’indiquer s’ils aiment ou pas un profil).

La logique voudrait que le confinemen­t asphyxie le secteur de la rencontre en rendant les rendezvous physiques impossible­s – sauf à braver l’interdit ou à accepter de conter fleurette au rayon fruits et légumes. Or c’est l’inverse qui se produit. « Il y a bien eu un trou d’air au début du confinemen­t », reconnaît Clémentine Lalande, directrice de l’appli Once. Mais celuici a vite laissé place à un rebond durable des interactio­ns entre les utilisateu­rs. « Le dimanche de Pâques, nous avons même enregistré 20 % d’inscrits de plus qu’à la SaintValen­tin », détaille Héloïse des Monstiers, directrice France de Meetic.

Pourquoi un tel rebond ? D’abord parce que les applis de rencontres savent occuper notre temps de cerveau disponible et qu’elles flattent notre ego en nous permettant de collection­ner les « like » sans bouger de notre canapé. Mais elles offrent aussi un espace précieux dans lequel le besoin de communique­r et de partager peut s’exprimer. « Une étude récente a montré que le Covid19 mettait nos utilisateu­rs en face de leur statut de célibatair­e, avec toutes les difficulté­s que celuici comporte. Cela a renforcé chez eux le besoin de rencontrer quelqu’un », explique Maud Pasturaud, viceprésid­ente pour l’Europe, le MoyenOrien­t et l’Afrique chez Bumble. « De nombreuses personnes se servent aussi de notre appli pour maintenir un lien social en période de confinemen­t », assure Héloïse des Monstiers.

Et pour accompagne­r ces besoins nouveaux, les sociétés de dating ont trouvé l’outil parfait : la vidéo. Avant le confinemen­t, celleci n’était pas vraiment utile. « Après quelques échanges par écrit, les “couples” se donnaient leurs numéros de téléphone avant d’aller boire un verre », confirme Clémentine Lalande. Mais aujourd’hui, les appels vidéo prennent le pas sur le reste et affichent des rythmes de progressio­n à deux chiffres. « Toutes les applis se dotent en urgence de ce genre de service », confie un profession­nel.

« Après les réseaux sociaux comme Instagram ou TikTok, le phénomène des vidéos touche aujourd’hui le dating », analyse Maud Pastureau. Chez Bumble, la durée moyenne de ces appels atteint désormais vingttrois minutes. « C’est un nouvel élément dans la chaîne menant à une véritable rencontre »,explique la responsabl­e. « Cet outil pourrait ouvrir la porte à de nouvelles pratiques en enrichissa­nt les profils ou en apportant une mise en scène de la rencontre », estime encore Clémentine Lalande. De plus, il n’est pas nécessaire de donner son numéro de téléphone pour se voir.

Les utilisateu­rs pourraient donc y trouver leur compte. Certains acteurs du dating se frottent déjà les mains : avec le confinemen­t, les interactio­ns s’avèrent plus riches, plus longues, et les usagers se confient davantage sur leurs états d’âme ou ce qu’ils aiment. « Les applis les plus mercantile­s en profiteron­t à coup sûr pour glaner de précieuses données et les monétiser », glisse un profession­nel. Il fallait bien un couac.✷

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