Comment Fa­ce­book es­père conqué­rir le co­los­sal mar­ché in­dien

L'Express (France) - - Sommaire - RESHMA MA­THIAS

Econ­duit à plu­sieurs re­prises, le groupe de Mark Zu­cker­berg s’as­so­cie au mil­liar­daire Mu­kesh Am­ba­ni. Ob­jec­tif : contour­ner les obs­tacles que le pays dresse de­vant les Ga­fam.

L’Inde lui avait cla­qué la porte au nez à plu­sieurs re­prises. Pas grave. Mark Zu­cker­berg est re­ve­nu par la fe­nêtre. Le 22 avril der­nier, le pa­tron de Fa­ce­book a an­non­cé que son en­tre­prise al­lait in­ves­tir 5,2 mil­liards d’eu­ros dans la jeune so­cié­té in­dienne Jio Plat­forms. Ar­ri­vé dans le sous-conti­nent en 2006, le ré­seau social amé­ri­cain réa­lise ain­si le plus gros in­ves­tis­se­ment de son his­toire après le ra­chat de la mes­sa­ge­rie WhatsApp, en 2014, pour 17,5 mil­liards.

Lan­cée il y a un an, Jio Plat­forms n’est pas une start-up comme les autres : elle vaut

dé­jà plus de 63 mil­liards d’eu­ros et consti­tue le nou­veau fer de lance du tout-puis­sant conglo­mé­rat Re­liance In­dus­tries de Mu­kesh Am­ba­ni, l’homme le plus riche d’Asie. En­ga­gé de­puis quelques an­nées dans une re­con­ver­sion pro­fonde de ses ac­ti­vi­tés, ce groupe fa­mi­lial spé­cia­li­sé dans la pé­tro­chi­mie fait au­jourd’hui le pa­ri des té­lé­coms et du com­merce en ligne.

Un pro­fil de par­te­naire idéal pour Fa­ce­book, qui pei­nait jus­qu’ici à se dé­ployer en Inde, pays où l’on consi­dère tou­jours que le vé­ri­table fon­da­teur du ré­seau social est Di­vya Na­ren­dra, l’Amé­ri­cain d’ori­gine in­dienne qui cô­toyait Mark Zu­cker­berg sur les bancs de Har­vard et qui ac­cuse ce­lui-ci de lui avoir vo­lé son bé­bé. Pays, par ailleurs, qui n’a de cesse d’en­tra­ver le dé­ve­lop­pe­ment des Ga­fam (Google, Apple, Fa­ce­book, Ama­zon et Mi­cro­soft) en les obli­geant, par exemple, à sto­cker lo­ca­le­ment les don­nées per­son­nelles des uti­li­sa­teurs in­diens pour pou­voir les taxer en con­sé­quence. Ou en in­ter­di­sant l’ou­ver­ture de com­merces mo­no­marques d’ori­gine étran­gère, rai­son pour la­quelle ce mar­ché gi­gan­tesque ne compte tou­jours au­cun Apple Store, ce dont la marque à la pomme se dé­sole chaque jour.

Ces der­nières an­nées, le pa­tron de Fa­ce­book a culti­vé une ami­tié de fa­çade avec le Pre­mier mi­nistre in­dien, Na­ren­dra Mo­di. Les deux hommes se sont vus plu­sieurs fois, à New Del­hi et à Pa­lo Al­to (Ca­li­for­nie), au siège du groupe, sans que ce­la ne dé­bouche jus­qu’à pré­sent sur une avan­cée tan­gible. Bien au contraire. En 2016, au mo­ment pré­cis où Mu­kesh Am­ba­ni s’ap­prê­tait à don­ner nais­sance à l’opé­ra­teur Jio, l’au­to­ri­té in­dienne de ré­gu­la­tion des té­lé­coms di­sait non à Free Ba­sics, le pro­jet de Fa­ce­book consis­tant à of­frir aux po­pu­la­tions les plus pauvres du sous-conti­nent un ac­cès à In­ter­net gra­tuit et li­mi­té à quelques par­te­naires com­mer­ciaux. Un épi­sode vé­cu comme une hu­mi­lia­tion par Zu­cker­berg.

En 2018, nou­velle dé­con­ve­nue : at­ta­chée au prin­cipe de neu­tra­li­té d’In­ter­net, l’Inde dit non à Aqui­la, l’idée de Fa­ce­book de créer du ré­seau dans les cam­pagnes au moyen de drones fonc­tion­nant à l’énergie so­laire, en li­mi­tant là en­core la na­vi­ga­tion de l’in­ter­naute à un nombre ré­duit de sites pré­sé­lec­tion­nés. En 2019, re­be­lote. Cette fois, c’est non à Li­bra, la cryp­to­mon­naie que Zu­cker­berg rêve de faire cir­cu­ler dans le monde en­tier.

Si le pa­tron de Fa­ce­book a re­non­cé de­puis long­temps à la Chine, il n’a pas l’in­ten­tion de voir lui échap­per le deuxième géant d’Asie (1,35 mil­liard d’ha­bi­tants). L’Inde consti­tue d’ores et dé­jà son pre­mier mar­ché dans le monde, avec 350 mil­lions d’abon­nés à Fa­ce­book, 400 mil­lions à WhatsApp et 80 mil­lions à Ins­ta­gram. C’est beau­coup. Mais le po­ten­tiel de dé­ve­lop­pe­ment de­meure fa­ra­mi­neux. Se­lon le por­tail al­le­mand Sta­tis­ta, 525 mil­lions d’In­diens ont sur­fé sur In­ter­net en 2019 et ils se­ront 666 mil­lions d’ici à 2023. A cet ho­ri­zon, le nombre d’uti­li­sa­teurs pos­sé­dant un smart­phone pour­rait ap­pro­cher les 700 mil­lions.

En s’ar­ri­mant à l’homme d’af­faires le plus puis­sant du sous-conti­nent, cé­lèbre pour le gratte-ciel dé­li­rant qu’il ha­bite de­puis 2010 en plein coeur de Mum­bai et sym­bole de la col­lu­sion avec le monde po­li­tique, Fa­ce­book a peut-être en­fin trou­vé son sé­same. Mu­kesh Am­ba­ni a la ré­pu­ta­tion d’avoir uti­li­sé sa for­tune pour ai­der le na­tio­na­liste Na­ren­dra Mo­di à ac­cé­der au pou­voir au terme de cam­pagnes élec­to­rales par­ti­cu­liè­re­ment coû­teuses (1,7 mil­liard d’eu­ros en 2014, 3,3 mil­liards en 2019). Un re­cord dans ce pays qui compte le plus grand nombre de pauvres de la pla­nète.

Ces deux per­son­nages ont en com­mun d’être ori­gi­naires de l’Etat du Gu­je­rat, et si la marque Jio est en train d’étendre ses ten­ta­cules à une vi­tesse spec­ta­cu­laire, c’est que Mu­kesh Am­ba­ni ne ta­rit pas d’éloges sur « Di­gi­tal In­dia », le pro­gramme gou­ver­ne­men­tal lan­cé en 2015 pour dé­ve­lop­per le nu­mé­rique en Inde. En échange, Na­ren­dra Mo­di a ac­cep­té en sep­tembre 2016 d’af­fi­cher son vi­sage sur des pages en­tières de pu­bli­ci­té dans les jour­naux pour le lan­ce­ment de Jio, au dé­part simple opé­ra­teur de té­lé­pho­nie mo­bile à prix cas­sés. L’af­faire a fait scan­dale, mais ce n’était qu’un dé­but.

En oc­tobre 2018, l’Inde a ain­si dé­ci­dé d’aug­men­ter de 10 % les droits de douane sur les im­por­ta­tions de ma­té­riels équi­pant les an­tennes re­lais de té­lé­pho­nie mo­bile, sauf celles en pro­ve­nance de Co­rée du Sud, pays où, pré­ci­sé­ment, se four­nit Jio ! En 2019, en­fin, Mo­di a re­fu­sé d’in­ter­ve­nir dans une ba­garre ju­di­ciaire ho­mé­rique au­tour de la hausse ré­tro­ac­tive de la re­de­vance que les opé­ra­teurs té­lé­coms paient chaque an­née à l’Etat. En tant que nou­vel en­trant, Jio s’est trou­vé consi­dé­ra­ble­ment avan­ta­gé par rap­port aux opé­ra­teurs his­to­riques, tels que Vo­da­fone Idea ou Bhar­ti Air­tel, qui ont dû ver­ser plus de 10 mil­liards d’eu­ros au tré­sor pu­blic, met­tant leur sur­vie en jeu.

Le ré­sul­tat de ces échanges de bons pro­cé­dés éclate au­jourd’hui au grand jour : trois ans après sa nais­sance, Jio s’im­pose comme le n° 1 des té­lé­coms en Inde, avec 32 % de part de mar­ché et 388 mil­lions d’abon­nés à la té­lé­pho­nie, l’In­ter­net mo­bile, la fibre op­tique, la mu­sique et la vi­déo en ligne. Et ce n’est pas fi­ni. Le gou­ver­ne­ment Mo­di ac­com­pagne main­te­nant

Mu­kesh Am­ba­ni dans la pour­suite de sa nou­velle lu­bie : prendre le contrôle du com­merce élec­tro­nique, mar­ché ju­teux dont les ana­lystes de Cre­dit suisse es­timent qu’il pour­rait pe­ser « 1 000 mil­liards de dol­lars d’ici à 2023 ». L’ho­ri­zon que Fa­ce­book, jus­te­ment, a en ligne de mire en Inde.

Le mar­ché du e-com­merce est te­nu par les géants amé­ri­cains Ama­zon et Wal­mart (qui a dé­bour­sé 16 mil­liards de dol­lars il y a deux ans pour s’em­pa­rer du lea­der in­dien Flip­kart), ain­si que par l’opé­ra­teur in­dien de paie­ment en ligne Paytm, qui a pour ac­tion­naires le chi­nois Ali­ba­ba et le ja­po­nais SoftBank. D’où l’ini­tia­tive de New Del­hi, en fé­vrier 2019, d’in­ter­dire aux pla­te­formes de e-com­merce à ca­pi­taux étran­gers de pra­ti­quer des ventes au ra­bais.

Quelques jours plus tôt, Am­ba­ni avait dé­voi­lé son in­ten­tion de rap­pro­cher les ac­ti­vi­tés té­lé­coms et grande dis­tri­bu­tion de Re­liance In­dus­tries sous le nom de « JioMart ». Ob­jec­tif : créer une pla­te­forme élec­tro­nique géante ca­pable de mettre en re­la­tion les consom­ma­teurs in­diens avec les 10 400 ma­ga­sins du groupe et les 30 mil­lions de com­merces de proxi­mi­té na­tio­naux. Si Fa­ce­book vient se gref­fer des­sus, WhatsApp pour­ra en­fin de­ve­nir un moyen de paie­ment dé­ma­té­ria­li­sé, comme l’est la mes­sa­ge­rie WeC­hat en Chine. Aus­si­tôt après l’an­nonce de leur as­so­cia­tion, Fa­ce­book et JioMart ont du reste dé­mar­ré dans la ban­lieue de Mum­bai une opé­ra­tion pi­lote en ce sens, à l’aide de WhatsApp Pay, un ou­til de tran­sac­tion sur té­lé­phone qui peine à ob­te­nir l’au­to­ri­sa­tion de la Ban­que de ré­serve in­dienne pour se dé­ployer.

En Inde, on sou­rit des com­men­taires de l’Oc­ci­dent sur ce deal qui ou­vri­rait grand les portes à Fa­ce­book. « Ne nous y trom­pons pas, c’est Jio le grand ga­gnant dans cette af­faire », af­firme Ra­jeev Du­bey, rédacteur en chef du jour­nal Bu­si­ness To­day, en ré­fé­rence à la dette qui plombe Re­liance In­dus­tries. Dans la fou­lée de Fa­ce­book, deux fonds d’in­ves­tis­se­ment amé­ri­cains, Sil­ver Lake et Vis­ta Equi­ty, ont à leur tour pris des parts dans Jio Plat­forms dé­but mai. Au to­tal, Mu­kesh Am­ba­ni a le­vé l’équi­valent de 7,4 mil­liards d’eu­ros en trois se­maines. Il n’em­pêche, Fa­ce­book vient aus­si de mar­quer un point. Un gros point.

Si Fa­ce­book a re­non­cé à la Chine, il ne veut pas voir lui échap­per le deuxième géant d’Asie

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