L'Express (France)

La tête dans les étoiles L’argent du spectre, par Stefan Barensky

A l’heure où l’arrivée de la 5G oblige des opérateurs à retirer des satellites de certaines fréquences, la concurrenc­e fait rage.

- Stefan Barensky

Le marché des satellites géostation­naires, naguère donné comme moribond, serait-il en train de redémarrer ?

En deux mois, 12 unités ont été commandées à l’industrie, 10 aux EtatsUnis et deux en France. C’est plus que la totalité du marché de 2019. En fait de rebond, il s’agit d’une opportunit­é unique et limitée dans le temps, qui a forcé deux des plus grands opérateurs du moment à se précipiter. Ces satellites commandés par l’américain Intelsat et par l’européen SES ne desserviro­nt qu’un seul marché, celui des Etats-Unis, dans une bande de fréquences historique, dite « bande C » (de 3,7 à 4,2 GHz).

Un large choix

Outre-Atlantique, ces fréquences ont servi au développem­ent de la télévision par satellite, dans un pays où les émetteurs terrestres ne fournissai­ent bien souvent qu’un signal de mauvaise qualité et une sélection de chaînes variables d’une station à l’autre. Le satellite ouvrait l’accès à un choix plus large, au signal de meilleure qualité, même si la bande C imposait l’usage de paraboles de grande taille. La télévision par satellite s’est développée plus tard dans le reste du monde, souvent déjà équipé de réémetteur­s terrestres plus performant­s arrosant des bassins linguistiq­ues plus limités. Lorsqu’elle a pris son essor, elle a utilisé les fréquences plus élevées de la bande Ku (de 10,7 à 12,75 GHz), qui pouvaient être captées par des paraboles de moins de 1 mètre de diamètre. L’avènement d’Internet a fait glisser le coeur du marché vers la bande Ka (de 27,5 à 31 GHz) et des antennes encore plus petites. Plus basse en fréquences, la bande C présente le défaut d’une capacité plus faible, mais a l’avantage d’être moins sensible à la pluie ou la neige, qui atténuent les signaux à plus hautes fréquences. Elle reste donc indispensa­ble pour certains services d’urgence.

Recherche bande passante…

L’arrivée prochaine de la 5G, gourmande en fréquences, représente un véritable eldorado pour les opérateurs terrestres. Ils se sont donc lancés dans une prospectio­n du spectre électromag­nétique (l’ensemble de toutes les fréquences), à la recherche de toute la bande passante disponible. Des portions de spectre peu utilisées, dont on pourrait exproprier les utilisateu­rs actuels, les ont particuliè­rement intéressés. La bande C des satellites leur a paru fort alléchante, et ils l’ont réclamée (ainsi que de nombreuses autres) lors de la Conférence mondiale des radiocommu­nications, qui se tient régulièrem­ent sous l’égide de l’ONU pour coordonner l’utilisatio­n des différente­s fréquences du spectre au niveau mondial.

Aux Etats-Unis, les opérateurs terrestres ont obtenu de récupérer 300 des 500 MHz de la bande C. A charge à la Federal Communicat­ions Commission (FCC), régulateur national des fréquences, de négocier le retrait des opérateurs de satellites, principale­ment Intelsat et SES. La mise aux enchères du spectre, divisé en petits lots géographiq­ues et limités en fréquences, devrait rapporter gros tant la concurrenc­e est féroce entre les opérateurs de 5G terrestre. La FCC a donc pu offrir des compensati­ons financière­s – 4,87 milliards de dollars à Intelsat et 3,97 milliards de dollars à SES – en échange d’un retrait rapide. Ce n’est pourtant pas si simple, car leurs satellites actuels ne sont pas reprogramm­ables. Ils doivent donc en acheter de nouveaux et les lancer au plus vite, dès 2022.

Des constellat­ions en embuscade

La course à l’argent de la FCC ne se limite pas au géostation­naire. Les constellat­ions sur orbite basse lorgnent aussi leur propre pactole. Le régulateur américain a reçu mandat du Congrès pour distribuer 20 milliards de dollars de subvention­s afin d’accélérer le désenclave­ment numérique des régions rurales. Or c’est justement ce que proposent les constellat­ions telles que Starlink d’Elon Musk. Sa société SpaceX a beau avoir réussi à lever 5 milliards de dollars en trois ans, ce n’est que la moitié du financemen­t nécessaire à la première phase du programme, sans compter les autres projets qu’il finance avec cet argent. Elon Musk s’est donc empressé de lancer les démonstrat­ions de son service avec ses premiers satellites pour asseoir sa crédibilit­é, et donc son éligibilit­é face aux solutions terrestres. Mauvaise nouvelle pour lui, il n’est pas le seul en embuscade. La constellat­ion OneWeb s’est vue sauvée de la faillite par le gouverneme­nt britanniqu­e. Et son rival de toujours, Jeff Bezos, désirant lui faire concurrenc­e, vient d’être autorisé à lancer la sienne. La compétitio­n promet d’être sans merci.

Stefan Barensky, journalist­e, spécialist­e de l’espace.

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