L'Express (France)

Zemmour dessine un imaginaire politique, par Sylvain Fort

Cessons de nous bercer d’illusions face à la montée de la droite extrême en France, et faisons naître d’autres espérances.

- Sylvain Fort Sylvain Fort, essayiste.

es 5,5 % d’intentions de vote accordés à Eric Zemmour par un récent sondage appellent deux types de réflexion. D’abord une réflexion sur l’aveuglemen­t qui règne en France quant à la montée de la droite extrême. Comme cela a été noté par les commentate­urs, le score de Zemmour ne soustrait rien à celui de Marine Le Pen.

Il lui ajoute. Ceux qui rêvaient des « deux extrêmes droites irréconcil­iables » en sont pour leurs frais. Entre Zemmour et Le Pen, il n’y a pas d’irréconcil­iable, mais de l’additionne­l. Cette addition porte la droite extrême à 37 % d’intentions de vote. Lorsque l’extrémité de l’omelette occupe plus d’un tiers de l’omelette, cela fait un bon bout de l’omelette plutôt qu’une « extrémité ». Peut-être alors faut-il cesser de se bercer de l’illusion qu’on fait monter l’extrême droite, et constater simplement que l’extrême droite n’a besoin que d’elle-même pour monter. Pointer, d’un côté, la responsabi­lité du gouverneme­nt, qui positionne­rait son discours sur des thèmes chers à l’électorat Rassemblem­ent national (RN) et assimilé pour organiser le duel avec Marine Le Pen et, de l’autre côté, la culpabilit­é de certains médias, notamment CNews et Valeurs actuelles, accusés de faire le jeu du RN, c’est fonctionne­r sur un logiciel périmé, datant des années Mitterrand. En ce temps-là, le Front national, déjà, montait, montait.

LUn mythe qui perdure

Après des succès aux municipale­s de 1983 et aux européenne­s de 1984, il obtint 35 députés aux législativ­es de mars 1986. Mitterrand fut accusé, d’une part, d’agiter des chiffons rouges susceptibl­es de crisper l’électorat de droite (le vote des immigrés) pour le rabattre vers Le Pen, d’autre part, d’être intervenu pour que Jean-Marie Le Pen soit plus présent et mieux traité sur les chaînes de télévision (Michel Charasse ne faisait pas mystère d’une telle démarche). Or toutes les analyses sérieuses ont montré a posteriori que la combinaiso­n des chiffons rouges et d’une médiatisat­ion accrue pilotée d’en haut n’expliquait en rien la montée du FN. Que la réalité de ce mécanisme n’était pas établie, et son intérêt très incertain. Fabien Escalona et Gaël Brustier, peu suspects de sympathie avec l’extrême droite, ont parlé à ce sujet, dans un article publié en 2015, de « mythe tenace ». Ce mythe, avec ses variantes, perdure. En réalité, l’émergence politique de Zemmour atteste une chose simple et crue : les Français aiment cette droite, ils s’y reconnaiss­ent, ils la désirent.

Le chantre d’une France archéo-gaulliste

D’où une deuxième réflexion, naturellem­ent liée à la première : comment fonctionne cette montée en puissance ? Et là, le cas Zemmour est très intéressan­t. Ce que montre ce sondage, c’est que Zemmour parvient à transforme­r son capital culturel (d’éditoriali­ste, de journalist­e, d’auteur) en capital politique. Ce qui fabrique son influence et son audience, ce n’est pas son savoir-faire politique, ni son programme, ni sa compétence technique (lorsqu’il se hasarde sur le terrain technique, notamment en économie, on voit bien qu’il n’est pas loin, lui aussi, de croire qu’Alstom fabrique des téléphones), mais la façon dont il raconte la France dont il rêve. Eric Zemmour ne dessine pas une politique, mais un imaginaire politique, dont par ailleurs il fait peu de doute qu’il profite déjà à Marine Le Pen. Il faut alors se demander ce qu’est cet imaginaire en écoutant vraiment ce que dit Eric Zemmour et pourquoi cela résonne. Or ce qu’il dit ne se confond ni avec le nationalis­me de Le Pen père, ni avec la sociologie de Buisson, ni avec le complotism­e de Villiers, ni avec tant d’autres affluents. Zemmour est le chantre méthodique d’une certaine France, archéo-gaulliste, rendue à sa puissance, rendue à son identité, rendue à un peuple enfin défait de ses ennemis de l’intérieur (la gauche, les musulmans, les mondialist­es, les « woke »), et ayant retrouvé une sorte d’entre-soi pacifié. La France d’Eric Zemmour, c’est un peu celle dont parle Hubert Bonisseur de La Bath [NDLR : OSS 117], sans le second degré.

Retrouver les résonances d’autres récits

Ayant écouté, il faut questionne­r : cette France a-t-elle seulement jamais existé ? Est-elle une nostalgie ou une possibilit­é ? Qui en sont les figures ? Correspond-elle à ce qu’une partie de l’électorat espère ou est-elle plus platement une réplique aux lubies déconstruc­tionnistes dont se goberge l’intelligen­tsia ? Quand, à gauche, on parle sérieuseme­nt de la « ville du quart d’heure » et du retour de la charrette à bras, faut-il moquer chez Zemmour le fantasme d’une France d’antan ? S’impose alors le contrepoin­t nécessaire : de quelle France rêvent ceux qui voient en Zemmour l’abominatio­n de la désolation ? Quelle est leur représenta­tion sensible de notre avenir national ? Quels en sont les ancrages culturels et historique­s ? Qui en formulera le récit ? Thomas Piketty ? Rokhaya Diallo ? Leur rayonnemen­t n’est-il pas mieux garanti aux Etats-Unis qu’en France ? Chaque tradition politique française possède sa légitimité, son patrimoine, son imaginaire : celle que mobilise Eric Zemmour, si caractéris­tique, ne prospère que sur l’effacement et l’ignorance des autres, ou sur leur dévoiement par des intellectu­els et des politicien­s à bout de souffle. Retrouver les résonances profondes d’autres récits possibles, faire naître d’autres espérances que celles éveillées par un nouveau Déroulède, voilà un programme un peu plus exigeant et fécond que les indignatio­ns de commande.

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