LA SA­GA FA­CE­BOOK

L'Informaticien - - SOMMAIRE - Sté­phane Lar­cher

1 mil­liard d’uti­li­sa­teurs en moins de 10 ans ... p. 26

JEn moins de dix ans, Fa­ce­book est de­ve­nu l’une des en­tre­prises de technologi­e par­mi les plus puis­santes

du monde. Les chiffres au­tour de Fa­ce­book donnent le tour­nis à n’im­porte qui. De son mil­liard d’uti­li­sa­teurs à la va­lo­ri­sa­tion de 100 mil­liards lors de l’in­tro­duc­tion, Fa­ce­book est avant tout l’his­toire d’un homme très in­tel­li­gent, ul­tra am­bi­tieux et dont les se­crets n’ont pas en­core tous été dé­voi­lés.

amais dans l’his­toire une en­tre­prise n’au­ra fait l’ob­jet de tels com­men­taires en aus­si peu de temps. Son­gez en ef­fet que l’his­toire de Fa­ce­book a dé­jà fait l’ob­jet d’un film, six ans seule­ment après la créa­tion de l’en­tre­prise, réa­li­sé par l’un des maîtres du ci­né­ma ac­tuel, à sa­voir Da­vid Fin­cher, à qui l’on doit no­tam­ment Alien 3, Se­ven, The Game, Fight Club ou en­core Mille­nium. The So­cial Net­work ra­conte l’his­toire des dé­buts de Fa­ce­book jus­qu’à l’ins­tal­la­tion de l’en­tre­prise en Ca­li­for­nie avec l’ar­ri­vée des pre­mier in­ves­tis­seurs. Mark Zu­cker­berg s’est ex­pri­mé à plu­sieurs re­prises sur ce qu’il pen­sait du film en pre­nant soin à chaque fois de ré­pé­ter que tout ce­ci n’était que pure fic­tion. Le fon­da­teur consi­dère que le livre The Fa­ce­book Ef­fect ré­di­gé par Da­vid Fitz­pa­trick est plus conforme à la réa­li­té alors que Ac­ci­den­tal Bil­lio­naires ou en­core La Re­vanche d’un So­li­taire de Ben Mez­rich, qui ont ser­vi de trame au film ne se­raient pas réa­listes. Il ex­plique que c’est pour cette rai­son que ni Fa­ce­book, ni Zu­cker­berg n’ont sou­hai­té par­ti­ci­per à l’aven­ture. No­tons tout de même que Da­vid Fitz­pa­trick a été choi­si di­rec­te­ment par Mark Zu­cker­berg et ses équipes pour ré­di­ger ce livre. De ma­nière gé­né­rale, la com­mu­ni­ca­tion de Fa­ce­book avec les jour­na­listes est ex­trê­me­ment for­ma­tée, nous y re­vien­drons. D’ailleurs pour les be­soins de cet ar­ticle, nous avons contac­té quelques per­sonnes ain­si que l’agence de presse pour ob­te­nir une in­ter­view d’un di­ri­geant fran­çais. Si on nous a bien contac­té pour en­re­gis­trer notre de­mande, nous n’avons plus au­cune nou­velle de­puis. Es­sayons ici de dé­mê­ler le vrai du faux dans cette « his­toire ».

Plus nerd que geek

Mark Zu­cker­berg est né dans la ban­lieue de New York, près des rives de l’Hud­son, à Docks­fer­ry. Avec ses trois soeurs – une grande et deux pe­tites –, il gran­dit pai­si­ble­ment dans une mai­son où son père Ed­ward, den­tiste, exerce sa pro­fes­sion. Après avoir ma­nié le fleu­ret, le jeune Mark se tourne vers l’in­for­ma­tique. À par­tir de 12 ans, il avale un pre­mier livre et peu de temps après met en ré­seau l’en­semble des or­di­na­teurs fa­mi­liaux et crée une ver­sion en ligne du cé­lèbre jeu de so­cié­té Risk. Si cer­tains le qua­li­fient de geek, la dé­fi­ni­tion plus conforme est celle de « nerd » , c’est-à-dire un vé­ri­table fon­du de dé­ve­lop­pe­ment in­for­ma­tique, un do­maine qui va l’ab­sor­ber to­ta­le­ment. Les quelques ca­ma­rades de col­lège confirment cette pas­sion et ex­pliquent qu’il était vé­ri­ta­ble­ment sur­doué, choi­sis­sant no­tam­ment des do­maines d’ap­pren­tis­sage avec deux ou trois ans d’avance par rap­port à la nor­male. Cette boulimie d’in­for­ma­tique va avoir pour consé­quence d’iso­ler en­core plus un gar­çon dé­jà d’un na­tu­rel plu­tôt ti­mide. Alors qu’il est en­core au col­lège, il suit pour­tant les cours d’in­for­ma­tique du ly­cée, ce qui a pour ef­fet de le cou­per des autres, les uns le trou­vant trop en avance et les autres trop jeune. Tout ce­la n’a semble-t-il pas d’im­por­tance pour le sur­doué qui dé­cide d’al­ler tou­jours plus loin dans sa soif de connais­sances. Un pro­fes­seur par­ti­cu­lier est re­cru­té puis il va suivre un cours d’in­for­ma­tique pour adultes.

Synapse, son pre­mier lo­gi­ciel à 17 ans

Le jeune pro­dige pour­suit sa sco­la­ri­té à la Phi­lips Exe­ter Aca­de­my, un des meilleurs ly­cées des États-Unis, si­tué à Bos­ton à quatre heures de route de son do­mi­cile fa­mi­lial. Un an après son en­trée dans ce ly­cée de l’élite amé­ri­caine, le ly­céen de 17 ans crée son pre­mier lo­gi­ciel, Synapse. Ce pro­gramme pro­pose des mor­ceaux de mu­sique en fonc­tion des goûts mu­si­caux

et le lo­gi­ciel ren­contre im­mé­dia­te­ment le suc­cès. Des mil­liers de té­lé­char­ge­ments sont réa­li­sés en quelques jours et les grands de l’In­ter­net comme Mi­cro­soft ou AOL cherchent même à ra­che­ter le pro­gramme. On lui en pro­po­se­ra jus­qu’à 1 mil­lion de dol­lars, mais il re­fu­se­ra toutes ces offres pour fi­na­le­ment le mettre à dis­po­si­tion gra­tui­te­ment. L’ar­gent n’est pas sa pré­oc­cu­pa­tion, du moins à ce mo­ment. Il continue donc à étu­dier le plus sé­rieu­se­ment pour in­té­grer la plus an­cienne université des États-Unis et l’une des plus pres­ti­gieuses du monde : Har­vard et ses 23 000 élèves et 2 500 pro­fes­seurs, 30 000 can­di­dats chaque an­née pour 2 000 places, 45 prix No­bel et huit pré­si­dents amé­ri­cains, entre autres dis­tinc­tions. Ben Mez­rich dé­crit les an­nées étu­diantes de Zuck – l’un de ses sur­noms – comme celles d’un gar­çon très froid, maî­tri­sant ses émo­tions au-de­là du rai­son­nable et ayant des dif­fi­cul­tés d’adap­ta­tion so­ciale. No­tons tou­te­fois que ce por­trait s’il est confir­mé par cer­tains est éga­le­ment dé­men­ti par d’autres, qui ex­pliquent que Mark est certes as­sez ti­mide mais qu’il est sur­tout un très gros bos­seur, pé­tri d’am­bi­tion, et qu’il n’aime pas perdre son temps ni se pré­oc­cu­per de son look. Cer­tains ont long­temps glo­sé sur ses dif­fi­cul­tés re­la­tion­nelles avec les filles et donc sur le fait que Fa­ce­book (the­fa­ce­book à l’époque) au­rait été créé pour amé­lio­rer son « sco­ring » avec la gent fé­mi­nine. Cet as­pect est l’un des res­sorts du film The So­cial Net­work. Tout ce­la a de­puis fait long feu, le prin­ci­pal in­té­res­sé ré­vé­lant qu’il avait en réa­li­té ren­con­tré Pris­cil­la Chan – au­jourd’hui Ma­dame Zu­cker­berg – peu de temps après son en­trée à Har­vard.

Un soir de no­vembre 2003…

Outre Pris­cil­la, Mark Zu­cker­berg va faire une autre ren­contre dé­ci­sive à Har­vard. Il s’agit d’Eduardo Sa­ve­rin, un jeune homme d’ori­gine bré­si­lienne, is­su d’une fa­mille très riche et lui-même fort doué pour les af­faires, no­tam­ment en Bourse. M. Sa­ve­rin est un autre des per­son­nages clés de Fa­ce­book pour plu­sieurs rai­sons. Zu­cker­berg et Sa­ve­rin de­viennent ra­pi­de­ment très proches par­ta­geant les mêmes goûts.

Fa­ce­book va vé­ri­ta­ble­ment dé­mar­rer par une ab­sence de fonc­tion­na­li­té au sein des trom­bi­no­scopes de Har­vard. En ef­fet, ils sont cloi­son­nés par mai­sons où logent les étu­diants et il n’est pos­sible d’ac­cé­der qu’aux images des ha­bi­tants de sa propre ré­si­dence, pas aux autres. Le se­cond as­pect est que ces pho­tos prises sur le vif à l’ar­ri­vée des élèves ne les mettent pas en va­leur et il est im­pos­sible de les chan­ger. Un soir de no­vembre 2003, pen­dant que l’es­sen­tiel des étu­diants fait la fête, Zu­cker­berg et ses amis res­tent dans leur chambre à par­ta­ger quelques bières. Voi­là ce qu’il écrit sur son blog. « 21h48 : bon, j’ai un peu bu, je ne vais pas vous men­tir. On est mar­di et il n’est même pas 22h. Et alors ? J’ai ou­vert le trom­bi­no­scope de Kirk­land sur le PC. Le moins que l’on puisse dire est que cer­taines pho­tos sont fran­che­ment ignobles ! » L’idée est donc que cha­cun puisse ac­cé­der aux pho­tos et, en plus, il lance un concours de beau­té un peu spé­cial puis­qu’il ac­cole des pho­tos d’ani­maux à cô­té de por­traits d’étu­diants – et d’étu­diantes – en de­man­dant de vo­ter pour la meilleure des deux. Le site en ques­tion s’ap­pelle Fa­ce­mash. Pour ob­te­nir toutes les pho­tos de tous les étu­diants, il convient de pi­ra­ter le ser­veur du cam­pus. Pas dif­fi­cile du point de vue tech­nique pour un in­for­ma­ti­cien du ni­veau de Zu­cker­berg mais au­tre­ment plus dé­li­cat du point de vue ju­ri­dique. Pen­dant huit heures, le tra­vail se pour­suit et le 2 no­vembre 2003 voit la nais­sance de Fa­ce­mash. En quelques heures, c’est l’ef­fer­ves­cence sur le cam­pus. Car le pro­gramme per­met de choi­sir entre deux per­sonnes (hommes ou femmes) le­quel a le meilleur look : 22 000 votes sont en­re­gis­trés en quelques heures et tous les ser­veurs d’Har­vard sautent. La bonne blague se trans­forme en cau­che­mar puisque le brillant élève est me­na­cé d’ex­clu­sion. Fi­na­le­ment, il écope d’un simple aver­tis­se­ment. La prin­ci­pale vic­time de cette his­toire se­ra Joe Green. Cet ami de Mark qui a par­ti­ci­pé à l’aven­ture Fa­ce­mash su­bi­ra les foudres de son père qui lui in­ter­di­ra de tra­vailler avec Zu­cker­berg. Le fils do­cile obéi­ra, ce qu’il continue à re­gret­ter car si son ami­tié avec Mark Zu­cker­berg a per­du­ré, il n’a pas par­ti­ci­pé à la construc­tion de Fa­ce­book et les dol­lars qui vont au­jourd’hui avec…

De Fa­ce­mash à The­fa­ce­book

Pour Zu­cker­berg, tout a vé­ri­ta­ble­ment com­men­cé ce 2 no­vembre et dans les se­maines qui ont sui­vi. Il est vite de­ve­nu l’idole du cam­pus et tout le monde vou­lait dé­sor­mais sa­voir qu’elle était la pro­chaine idée. Par­mi toutes ces per­sonnes fi­gurent les jumeaux Ty­ler et Ca­me­ron

Wink­le­voss. Ces deux brillants jeunes hommes sont beaux, riches et com­pé­ti­teurs in­ter­na­tio­naux en avi­ron : ils par­ti­ci­pe­ront à deux re­prises aux Jeux olym­piques (2008 et 2012) et ils ont une belle idée pour un site in­ter­net : Har­vard Con­nec­tion, un site de mise en re­la­tion des élèves du cam­pus. Le seul hic, mais de taille, est qu’ils ne connaissen­t stric­te­ment rien à l’in­for­ma­tique. Ils choi­sissent donc Zu­cker­berg pour dé­ve­lop­per leur site, le­quel ac­cepte. Mais ils ne lui font rien si­gner et Mark ne les in­forme pas non plus qu’il tra­vaille sur son propre pro­jet. The­fa­ce­book est en chan­tier. Pour les 1 000 dol­lars ap­por­tés, Eduardo Sa­ve­rin gagne 30 % des parts. Trois se­maines après son lan­ce­ment, 6 000 uti­li­sa­teurs sont ins­crits et en moins de deux mois, neuf nou­velles uni­ver­si­tés amé­ri­caines sont connec­tées. Pour sa pre­mière in­ter­view té­lé­vi­sée sur CNBC, Zu­cker­berg re­ven­dique 100 000 uti­li­sa­teurs. Bien en­ten­du, il veut al­ler plus loin mais il faut de l’ar­gent. Sa­ve­rin continue à fi­nan­cer mais la di­ver­gence s’ins­talle entre les deux car Sa­ve­rin vou­drait voir un re­tour sur in­ves­tis­se­ment ra­pide, no­tam­ment par la pu­bli­ci­té. Zu­cker­berg ne veut pas de ce­la, es­ti­mant qu’il convient d’abord de gran­dir et gran­dir en­core jus­qu’à se rendre in­con­tour­nable avant de ten­ter de ré­cu­pé­rer les sommes in­ves­ties puis ga­gner de l’ar­gent. À l’ins­tar de Bill Gates trente ans plus tôt, Mark Zu­cker­berg quitte Har­vard pour se rendre en Ca­li­for­nie – de fait Zuck n’est pas di­plô­mé de Har­vard tout comme Bill Gates, le­quel ob­tien­dra sim­ple­ment un di­plôme ho­no­ri­fique vingt-cinq ans après avoir cla­qué la porte pour fon­der Mi­cro­soft.

Les gars de Red­mond sont deve­nus fous !

En 2005, il quitte donc Bos­ton pour Pa­lo Al­to dans la Si­li­con Val­ley. Il ne re­vien­dra plus et les di­ver­gences avec Eduardo Sa­ve­rin, res­té à New York, de­vien­dront dé­fi­ni­tives. Ce­pen­dant, il faut de l’ar­gent. C’est là qu’in­ter­vient Sean Par­ker, un vieillard de… 25 ans, créa­teur de Naps­ter. Avec l’ar­ri­vée de ce per­son­nage à la ré­pu­ta­tion sul­fu­reuse, les rêves de gran­deur de Zu­cker­berg vont prendre en­core plus d’im­por­tance car Par­ker va com­prendre im­mé­dia­te­ment le po­ten­tiel du site et va réus­sir à le vendre à des in­ves­tis­seurs de la Val­ley. Le pre­mier d’entre eux se­ra Pe­ter Thiel, le fon­da­teur de PayPal. À la mi-2005, Fa­ce­book – qui a rem­pla­cé The­fa­ce­book se­lon la sug­ges­tion de Sean Par­ker, 25 000 dol­lars étant mo­bi­li­sés pour ache­ter le nom de do­maine – a dé­jà 3 mil­lions d’uti­li­sa­teurs. Mais dans l’es­prit de Zuck ce n’est que le dé­but. Une ving­taine de sa­la­riés, quelques pubs et l’ar­gent des pre­miers in­ves­tis­seurs per­mettent d’al­ler plus loin. Beau­coup plus loin. Les in­ves­tis­se­ments vont donc aug­men­ter de par­tout. Mi­cro­soft, no­tam­ment, in­ves­ti­ra 250 mil­lions de dol­lars pour 5 % du ca­pi­tal. À l’époque, cer­tains pré­ten­dront que « les gars de Red­mond » sont deve­nus fous. Ce n’est qu’au mo­ment de re­faire les comptes lors de l’in­tro­duc­tion en Bourse que l’on s’aper­ce­vra de la jus­tesse de l’in­ves­tis­se­ment, les 5 % va­lant alors près de 5 mil­liards, soit une mul­ti­pli­ca­tion par 40 fois en quatre ans. Quant à Pe­ter Thiel, il a bé­né­fi­cié sans doute de l’un des plus fa­meux jack­pots de l’his­toire du ca­pi­ta­lisme car après avoir in­ves­ti 500 000 dol­lars puis pris 7 % du ca­pi­tal, il re­ven­dra l’es­sen­tiel de ses ac­tions res­tantes à l’été 2012 pour ré­cu­pé­rer 400 mil­lions de dol­lars alors que le cours est au plus bas. Les an­nées pas­sèrent et Fa­ce­book pour­sui­vit alors son as­cen­sion ful­gu­rante pour culmi­ner à plus de 1 mil­liard de membres avant la fin de l’an­née 2012. Étant pré­ci­sé que la na­tion la plus peu­plée du monde n’au­to­rise pas la créa­tion d’un compte sur ce site… L’in­tro­duc­tion en Bourse n’a pas été aus­si glo­rieuse que d’au­cuns au­raient pu l’es­pé­rer mais a tout de même consti­tué la plus grande in­tro­duc­tion d’une va­leur tech­no­lo­gique de l’his­toire de la Bourse amé­ri­caine, l’en­tre­prise le­vant 12 mil­liards de dol­lars (2 mil­liards pour Google en 2004), pour une va­lo­ri­sa­tion de 100 mil­liards de dol­lars – 68 mil­liards au­jourd’hui.<

Sean Par­ker, créa­teur de Naps­ter, et qui fe­ra ve­nir Mark Zu­cker­berg dans la Si­li­con Val­ley.

Dus­tin Mos­ko­vitz, co-fon­da­teur, a quit­té Fa­ce­book en 2008 mais a gar­dé de bonnes re­la­tions avec "Zuck".

Ch­ris Hu­ghes, un des quatre fon­da­teurs de Fa­ce­book.

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