Les opé­ra­teurs ré­flé­chissent à un ré­seau té­lé­com pa­neu­ro­péen

L'Informaticien - - IT & ENTREPRISE­S - Émi­lien Er­co­la­ni

COn les ap­pelle les opé­ra­teurs na­tio­naux, opé­ra­teurs « his­to­riques », ou en­core les opé­ra­teurs mo­no­po­lis­tiques. Néan­moins, leurs der­niers pri­vi­lèges se­ront abo­lis en 2020. Et d’ici-là, un pro­jet de ré­seau très haut dé­bit pa­neu­ro­péen pour­rait émer­ger…

e sont les Bri­tish Te­le­com (dé­sor­mais BT Group), Deutsche Te­le­kom, Te­le­com Italia, Te­le­fo­ni­ca et consorts. En France, on l’ap­pelle France Té­lé­com ou Orange. Ils ont créé et qui dé­tiennent, cha­cun dans leurs pays res­pec­tifs, le ré­seau « cuivre » lo­cal. Leur ac­ti­vi­té pre­mière fût bien en­ten­du la té­lé­pho­nie fixe et, au fil des an­nées, In­ter­net et la mo­bi­li­té, entre autres. En France, c’est en 1998 que les choses ont chan­gé : suite à la loi de 1996, l’opé­ra­teur PTT a dû s’ou­vrir à la concur­rence, en de­ve­nant le France Té­lé­com que l’on connaît au­jourd’hui. C’est cette ou­ver­ture à la concur­rence qui a tout cham­bou­lé. Au­jourd’hui, France Té­lé­com jouit en­core de son sta­tut « d’opé­ra­teur his­to­rique » et il est dans l’es­prit de tout-un-cha­cun, il de­meure char­gé d’une mis­sion de ser­vice pu­blic ; en réa­li­té France Té­lé­com est une en­tre­prise comme les autres, même si l’État reste un ac­tion­naire im­por­tant – un peu moins de 30 %. France Té­lé­com doit donc faire face à une si­tua­tion asy­mé­trique qui ré­vèle en lui une sorte de dua­li­té : ac­cep­ter et créer une concur­rence tout en étant le re­pré­sen­tant de la France dans les té­lé­coms. Un vé­ri­table casse-tête. Tou­te­fois, de­puis une quin­zaine d’an­nées, l’opé­ra­teur gère plu­tôt bien cette si­tua­tion. Glo­ba­le­ment, c’est le cas par­tout en Eu­rope pour les opé­ra­teurs « na­tio­naux », « his­to­riques ». Mais l’ou­ver­ture des portes de la concur­rence a per­mis l’ar­ri­vée d’ac­teurs tru­blions qui ont gri­gno­té au fur et à me­sure d’im­por­tantes parts de mar­chés à ces an­ciens géants tout puis­sants. Il est donc temps de ré­agir et ce, obli­ga­toi­re­ment avant 2020.

À sept ans de l’échéance

En juillet 2012, la com­mis­saire eu­ro­péenne char­gée de la so­cié­té nu­mé­rique, Nee­lie Kroes, a fait une an­nonce qui n’a ému que très peu de monde : contre toute at­tente, elle an­non­çait pour­tant que le ta­rif du dé­grou­page en Eu­rope ne bais­se­rait pas avant 2020. Pour­quoi est-ce im­por­tant ? En France, quand un opé­ra­teur sou­haite pro­po­ser un ser­vice Triple Play par exemple, il doit pas­ser par le ré­seau de France Té­lé­com, et par sa boucle lo­cale. Le dé­grou­page per­met que les si­gnaux té­lé­pho­niques ne soient plus gé­rés par l’opé­ra­teur his­to­rique, mais par l’opé­ra­teur tiers. Tou­te­fois, si l’uti­li­sa­teur ne paye plus France Té­lé­com, l’opé­ra­teur tiers continue de payer pour la lo­ca­tion de la paire de cuivre et du filtre ADSL. En France, le ta­rif en vi­gueur est de 9 eu­ros HT/mois/ ligne. L’opé­ra­teur tiers est donc res­pon­sable de la ligne de­puis la boucle lo­cale jus­qu’au NRA et au DSLAM. Ce­ci in­dique donc que jus­qu’en 2020, l’opé­ra­teur his­to­rique fran­çais conti­nue­ra de per­ce­voir ces 9 eu­ros, en guise de lo­ca­tion de la paire de cuivre. C’est aus­si cette si­tua­tion qui le condamne à être trai­té d’opé­ra­teur « mo­no­po­lis­tique », même si en dix ans, le ta­rif a en­vi­ron été di­vi­sé par deux. Cette dé­ci­sion a et au­ra de grandes ré­per­cus­sions. Tout d’abord, si Nee­lie Kroes avait im­po­sé la baisse du ta­rif, les opé­ra­teurs na­tio­naux au­raient été contraints de mi­ser sur d’autres tech­no­lo­gies, et en par­ti­cu­lier sur l’in­ves­tis­se­ment dans la fibre op­tique. On peut donc pa­ra­doxa­le­ment dire que dis­po­ser d’un bon ré­seau cuivre freine ces in­ves­tis­se­ments. Mais la dé­ci­sion prise dans les termes que nous connais­sons ne fait que tem­po­ri­ser : en 2020, les opé­ra­teurs de­vront fa­ta­le­ment trou­ver de nou­velles sources de re­ve­nus. « La baisse des marges des opé­ra­teurs at­teint ses li­mites » , pré­ve­nait Sté­phane Ri­chard, le PDG de France Té­lé­com, en juillet der­nier. L’autre consé­quence est le fruit d’une ré­flexion la­tente et ré­cur­rente qui n’a jamais réel­le­ment été abor­dée de ma­nière of­fi­cielle. Mais à sept ans de l’échéance de 2020, les opé­ra­teurs doivent com­men­cer à s’y pré­pa­rer. Et la créa­tion d’un opé­ra­teur té­lé­com pa­neu­ro­péen semble la so­lu­tion la plus viable pour faire face à la concur­rence de mul­tiples pe­tits concur­rents na­tio­naux.

Mu­tua­li­ser les in­fra­struc­tures

C’est ré­cem­ment à Bruxelles que cette idée a été re­lan­cée. Et ra­pi­de­ment, les bé­né­fices d’un tel chan­tier se font voir dont le pre­mier et pro­ba­ble­ment le plus im­por­tant : réa­li­ser d’im­por­tantes éco­no­mies d’échelles en mu­tua­li­sant les in­fra­struc­tures. C’est au cours d’une réunion pri­vée me­née par Joa­quin Al­mu­nia, le com­mis­saire eu­ro­péen à la concur­rence, que l’idée est re­ve­nue sur la table. Les di­ri­geants de France Té­lé­com, Deutsche Te­le­kom, Te­le­com Italia et Te­le­fo­ni­ca étaient pré­sents. Mieux : tous semblent être

fa­vo­rables à la nais­sance d’un tel ac­teur, même si les pre­miers pro­blèmes sont dé­jà en­tre­vus. « Les ob­jec­tions ne vien­dront pas de Bruxelles, mais des ré­gu­la­teurs na­tio­naux » , ex­plique une per­sonne « proche du dos­sier », dont les pro­pos sont rap­por­tés par le Fi­nan­cial Times. Ce­pen­dant, le porte-pa­role de Joa­quin Al­mu­nia, An­toine Co­lom­ba­ni, a ra­pi­de­ment dé­men­ti et nous ex­pli­quait que « s’il y a bien eu une ren­contre, elle était pré­vue pour dis­cu­ter des termes gé­né­raux sur la concur­rence en Eu­rope et sur la conso­li­da­tion (…). C’est en ré­ponse aux ar­gu­ments qui af­firment que nous avons be­soin de plus de conso­li­da­tion que Joa­quin Al­mu­nia a sou­li­gné qu’il ap­par­tient à la Com­mis­sion Eu­ro­péenne de veiller à ce que les fu­sions dans le sec­teur té­lé­com ne nuisent pas à la concur­rence. La vé­ri­té, c’est qu’il n’existe pas au­jourd’hui de vé­ri­table mar­ché unique des té­lé­coms en Eu­rope. »

Vers un ré­gu­la­teur eu­ro­péen ?

Les dis­cus­sions sur ce su­jet ont donc bien eu lieu mais « Joa­quin Al­mu­nia n’a ni ini­tié, sug­gé­ré ou ap­prou­vé un hy­po­thé­tique par­tage des ré­seaux » , continue-t-il, avant d’ex­pli­quer que dans tous les cas, « la Com­mis­sion Eu­ro­péenne éva­lue sys­té­ma­ti­que­ment les ef­fets sur la concur­rence au cas par cas » . En­core plus pru­dent, Sté­phane Ri­chard a lui aus­si te­nu à ré­pondre suite à l’ar­ticle du Fi­nan­cial Times, ar­guant, sûr de lui, qu’ « il n’a jamais été ques­tion de construire un ré­seau pa­neu­ro­péen. J’étais à cette réunion en dé­cembre et je peux vous dire qu’il n’a pas du tout été ques­tion de construire un ré­seau uni­fié pa­neu­ro­péen » , avant d’ajou­ter que « ju­ri­di­que­ment et tech­ni­que­ment ça n’au­rait pas grand sens » . Il consi­dère aus­si que « ce­la sup­po­se­rait une perte de sou­ve­rai­ne­té en ma­tière de ré­gu­la­tion et de ges­tion de la concur­rence qui n’est pas à l’ordre du jour » .

En fi­nir avec le roa­ming en Eu­rope

Pour le pa­tron de France Té­lé­com, le com­bat n’est pas là, mais sur un autre su­jet : « Si l’on ne veut pas que l’Eu­rope soit à la traîne en ma­tière de très haut dé­bit, mo­bile et fixe avec la fibre », une « prise de conscience est né­ces­saire » . Il semble plai­der pour un ré­gu­la­teur eu­ro­péen car au­jourd’hui, « il n’y a pas au­jourd’hui d’Eu­rope des té­lé­coms, le mar­ché reste mor­ce­lé, il y a 27 pays, 27 ré­gu­la­teurs » . Se­lon lui, « il fau­dra un jour s’at­ta­quer à l’Eu­rope des té­lé­coms, faire dis­pa­raître les frontières donc les ré­gu­la­teurs, même si je sais que ça fe­rait de la peine à M. Si­li­ca­ni » ( NDLR : le pré­sident de l’Ar­cep, le « gen­darme » fran­çais des té­lé­coms). Ce se­rait tou­te­fois une bonne idée de com­men­cer par là, cher­cher le moyen d’uni­fier un peu les dif­fé­rents mar­chés eu­ro­péens afin de sup­pri­mer cer­taines aber­ra­tions, en com­men­çant par le roa­ming en Eu­rope.

Pour Joa­quin Al­mu­nia, com­mis­saire eu­ro­péen à la concur­rence, il ap­par­tient à la Com­mis­sion Eu­ro­péenne de veiller à ce que les fu­sions dans le sec­teur té­lé­com ne nuisent pas à la concur­rence.

Sté­phane Ri­chard, PDG de France Té­lé­com, es­time que si l’on ne veut pas que l’Eu­rope soit à la traîne en ma­tière de très haut dé­bit, mo­bile et fixe avec la fibre, une prise de conscience est né­ces­saire.

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