Jean- Ga­briel Ga­nas­cia, cher­cheur et en­sei­gnant : « L’ap­pré­hen­sion des concepts liés aux sciences hu­maines dans l’in­for­ma­tique est es­sen­tielle »

L'Informaticien - - SOMMAIR -

La confron­ta­tion entre les li­mites de l’in­tel­li­gence hu­maine et un pos­sible dé­pas­se­ment par l’In­tel­li­gence Ar­ti­fi­cielle fait par­tie des thèmes de re­cherche pré­fé­rés de Jean- Ga­briel Ga­nas­cia. Pro­fes­seur à Jus­sieu ( Pa­ris- VI), où il mène de­puis plu­sieurs an­nées des re­cherches sur l’I. A. au sein du la­bo­ra­toire in­for­ma­tique de Pa­ris ( LIP6), il vient de pu­blier sur ce su­jet « Le mythe de la Sin­gu­la­ri­té » aux Édi­tions du Seuil. Ar­du, mais pas­sion­nant.

COMMENT PEUT- ON DÉ­FI­NIR CE QUE VOUS AP­PE­LEZ DANS VOTRE OU­VRAGE LA SIN­GU­LA­RI­TÉ TECH­NO­LO­GIQUE ? ❚ Jean- Ga­briel Ga­nas­cia : C’est un concept is­su des re­cherches ma­thé­ma­tiques : une sin­gu­la­ri­té cor­res­pond à un ob­jet, un point, une va­leur, ou un cas par­ti­cu­lier qui est mal dé­fi­ni, et qui ain­si ap­pa­raît cri­tique. Il est no­tam­ment uti­li­sé dans la théo­rie des ca­tas­trophes de Re­né Thom. En phy­sique, une sin­gu­la­ri­té cor­res­pond à un chan­ge­ment brusque de com­por­te­ment, comme lors d’une tran­si­tion de phase – éva­po­ra­tion ou li­qué­fac­tion. Dans le do­maine de l’In­tel­li­gence Ar­ti­fi­cielle, la sin­gu­la­ri­té tech­no­lo­gique, théo­ri­sée entre autre dans les an­nées 60 par l’au­teur de science- fic­tion Ver­nor Vinge, sou­ligne les « avan­cées » de la tech­no­lo­gie qui, s’af­fran­chis­sant de toute li­mite hu­maine, se dé­ploie­rait d’elle- même in­dé­pen­dam­ment de l’homme : d’où la nais­sance de théo­ries concré­ti­sées au­jourd’hui par le trans­hu­ma­nisme et no­tam­ment des hommes comme Ray Kurz­weil, di­rec­teur scien­ti­fique de Google, qui prônent le dé­ve­lop­pe­ment d’une hu­ma­ni­té « aug­men­tée » et a prio­ri bien­heu­reuse. D’autres, et non des moindres, comme le phy­si­cien Ste­phan Haw­king ou en­core Elon Musk, le pa­tron de Tes­la, s’in­quiètent des dé­rives post- hu­ma­nistes que cette évo­lu­tion peut en­gen­drer. Des au­teurs et des scien­ti­fiques comme Hu­go de Ca­ris vont jus­qu’à op­po­ser des ar­te­facts su­pé­rieu­re­ment intelligen­ts, bap­ti­sés « ar­ti­lects » , qui fi­ni­ront par ré­duire les hu­mains en es­cla­vage. Le ma­thé­ma­ti­cien Isaac Asi­mov au­rait quant à lui théo­ri­sé dès 1956, dans une nou­velle in­ti­tu­lée « The last ques­tion » , l’his­toire d’un or­di­na­teur à la di­men­sion de l’Uni­vers qui par­vien­drait à ren­ver­ser la se­conde loi de la ther­mo­dy­na­mique en fai­sant dé­croître l’en­tro­pie ( NDLR : la­quelle

en­tro­pie étant le de­gré de désor­ga­ni­sa­tion d’un sys­tème). En­fin, le cy­ber­né­ti­cien Ke­vin War­wick, dans son ou­vrage « I, Cy­borg » , le­quel fait écho au « I, Ro­bot » d’Asi­mov, pré­tend que pour sur­vivre l’Homme de­vra se trans­for­mer en cy­borg, au­tre­ment dit un cy­ber- or­ga­nisme, ca­pable de s’im­plan­ter des puces sous la peau et de de­ve­nir un hy­bride mi- in­for­ma­tique mi- être hu­main. Cette évo­lu­tion de­vant se si­tuer en 2023. Cette ques­tion, née d’une in­quié­tude très per­cep­tible dans les an­nées 50, n’est en soi pas nou­velle.

PER­SON­NEL­LE­MENT, VOUS Y CROYEZ ? ❚ C’est une ques­tion com­plexe. Je suis un scien­ti­fique, mais j’ai aus­si une for­ma­tion de phi­lo­sophe. Je pense qu’une telle évo­lu­tion, dans ses ex­cès, n’est pas sou­hai­table. Mais un site comme 2045. com si­tue le basculemen­t entre les ca­pa­ci­tés des ma­chines et celles de l’Homme en 2045… D’autres le si­tuent dès 2029. Je pense en tant que scien­ti­fique qu’il faut dé­pas­sion­ner un peu ce dé­bat. Pour au­tant, de réelles ques­tions phi­lo­so­phiques se posent, no­tam­ment celles de l’éthique.

EN TANT QUE MEMBRE DU CO­MI­TÉ DE PI­LO­TAGE DU MOU­VE­MENT UNI­VER­SEL POUR LA RES­PON­SA­BI­LI­TÉ SCIEN­TI­FIQUE ET PRÉ­SIDENT DU CO­MI­TÉ D’ÉTHIQUE DU CNRS VOUS ÊTES AC­TI­VE­MENT EN­GA­GÉ DANS LA RES­PON­SA­BI­LI­TÉ MO­RALE ET ÉTHIQUE DES SCIEN­TI­FIQUES : CES QUES­TIONS SONT- ELLES IM­POR­TANTES DANS L’ÉVO­LU­TION DE L’IA ? ❚ Bien sûr. Toutes ces ques­tions re­viennent à la cé­lèbre ci­ta­tion « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » , de Fran­çois Ra­be­lais. C’est d’au­tant plus vrai dans le do­maine de l’In­tel­li­gence Ar­ti­fi­cielle où cer­tains font mine de craindre une prise de pou­voir par des ma­chines do­tées d’une in­tel­li­gence su­pé­rieure à l’Homme… Ce­la étant, res­tons zen ! L’IA rend au­jourd’hui beau­coup plus de ser­vices qu’elle ne fait cou­rir un vé­ri­table dan­ger à l’Hu­ma­ni­té. QUELLES SONT LES GRANDES AVAN­CÉES DE L’IA AU­JOURD’HUI ? ❚ De grandes en­tre­prises de l’In­ter­net, et non des moindres ( Google, No­kia, Lin­ke­dIn…), ont in­ves­ti dans une « Uni­ver­si­té de la Sin­gu­la­ri­té » créée en 2006. Ce n’est pas par ha­sard. L’IA brasse de telles masses de don­nées pour cal­cu­ler, si­mu­ler et agré­ger avec une in­tel­li­gence propre dont les ma­chines se sont do­tées via les mé­ca­nismes d’ap­pren­tis­sage ma­chine, que les géants de l’In­ter­net se de­vaient de se pen­cher sur son fu­tur proche ou loin­tain. Pour si­mu­ler et mettre en place ces mé­ca­nismes d’ap­pren­tis­sage, nous sommes al­lés cher­cher du cô­té de la psy­cho­lo­gie hu­maine – la re­pro­duc­tion de fa­cul­tés d’ap­pren­tis­sage au ni­veau des ma­chines –, mais aus­si de la plas­ti­ci­té sy­nap­tique, c’es­tà- dire l’évo­lu­tion des connexions neu­ro­nales au sein du cer­veau ; en­fin, cer­tains ont pri­vi­lé­gié l’étude de l’évo­lu­tion des es­pèces, ou bien l’or­ga­ni­sa­tion des so­cié­tés ani­males – four­mis, abeilles, etc. Tout ce­ci a été étu­dié et mo­dé­li­sé avec des ap­proches ma­thé­ma­tiques éla­bo­rées, et ce­la a don­né lieu aux ré­seaux de neu­rones for­mels, aux al­go­rithmes gé­né­tiques, aux arbres de dé­ci­sion… Or, ces fa­cul­tés d’ap­pren­tis­sage des ma­chines sont ali­men­tées par des quan­ti­tés d’in­for­ma­tions consi­dé­rables, ou Big Da­ta : cer­tains scien­ti­fiques craignent, comme je l’ex­plique dans mon livre, que le com­por­te­ment de ces ma­chines ne ré­sulte plus du pro­gramme que les hommes au­ront écrit, mais des connais­sances qu’elles construi­ront elles- mêmes, par in­duc­tion au­to­ma­tique, à par­tir d’in­for­ma­tions gla­nées dans des bi­blio­thèques vir­tuelles ou des en­tre­pôts de don­nées.

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