Mee­ro : L’IA pour « dis­rup­ter » le mar­ché de la pho­to

L'Informaticien - - SOMMAIRE - CH­RIS­TOPHE GUILLEMIN

Qua­li­fiée de « Uber de la pho­to­gra­phie » , la start- up fran­çaise Mee­ro pour­suit sa crois­sance ful­gu­rante avec une ré­cente le­vée de fonds de 230 mil­lions de dol­lars. Son suc­cès, elle le doit à une tech­no­lo­gie de re­touche d’images ul­tra- ra­pide, ca­pable de trai­ter un re­por­tage com­plet en quelques mi­nutes. Ba­sés sur des briques D’IA, ses al­go­rithmes ont « ap­pris » à trai­ter les pho­tos comme le fe­rait un pro­fes­sion­nel de l’image. Une tech­no qui pour­rait bien­tôt être ac­ces­sible aux par­ti­cu­liers.

Comment li­vrer des reportages pho­to de qua­li­té ho­mo­gène, par­tout dans le monde, en moins de 24 heures ? « Seule l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle per­met de re­le­ver ce dé­fi. C’est grâce à L’IA que nous avons pu au­to­ma­ti­ser la re­touche d’images, une opé­ra­tion qui peut prendre plu­sieurs heures lors­qu’elle est faite à la main. Sur notre plate- forme, le

trai­te­ment d’un re­por­tage com­plet ne prend que quelques mi­nutes » , ex­plique Jean- Fran­çois Gou­dou, chef de la R& D chez Mee­ro.

La jeune pousse a eu l’idée d’in­jec­ter de L’IA dans la re­touche d’image en 2016. De­puis, sa crois­sance est ful­gu­rante. La start- up re­ven­dique plus de 31 000 clients dans une cen­taine de pays. Il s’agit no­tam­ment de voya­gistes en ligne, comme Boo­king ou Ex­pe­dia, des sites de res­tau­ra­tion, tels que De­li­ve­roo, ou des sites d’agences im­mo­bi­lières. Ces ac­teurs ont be­soin d’images basiques mais de bonne qua­li­té pour vendre leurs pro­duits. Il s’agit de cli­chés de chambres d’hô­tel, de plats de res­tau­rant ou d’ap­par­te­ments à vendre. Pour réa­li­ser ces reportages, Mee­ro tra­vaille avec plus de 58 000 pho­to­graphes. Une com­mu­nau­té mon­diale qui per­met à la plate- forme de li­vrer un re­por­tage toutes les 25 se­condes. Seule à pro­po­ser ce type de pres­ta­tion sur le mar­ché, la jeune pousse pré­sente un po­ten­tiel com­mer­cial qui n’a pas échap­pé aux in­ves­tis­seurs. En juin der­nier, Mee­ro a le­vé 230 mil­lions de dol­lars du­rant son troi­sième tour de table, to­ta­li­sant 300 mil­lions de dol­lars d’in­ves­tis­se­ment de­puis sa créa­tion. La start- up est ain­si en­trée dans le club très fer­mé des « li­cornes » , ces en­tre­prises in­no­vantes va­lo­ri­sées à plus de 1 mil­liard de dol­lars. Grâce à ces fi­nan­ce­ments, elle re­crute à tour de bras. De six cents sa­la­riés, elle de­vrait pas­ser à 1 200 col­la­bo­ra­teurs avant la fin 2019. L’ob­jec­tif est éga­le­ment d’op­ti­mi­ser ses al­go­rithmes de re­touche d’image,

pour qu’ils gagnent en­core en per­for­mance. « La tech­no­lo­gie nous est es­sen­tielle et consti­tue l’une des bases de notre ac­ti­vi­té qui vise à “dis­rup­ter ” le monde de la pho­to » , sou­ligne Tho­mas Re­baud, fon­da­teur de Mee­ro. « Elle nous per­met à la fois d’al­ler plus vite, car grâce à elle nous sommes en me­sure d’au­to­ma­ti­ser une par­tie des tâches ré­pé­ti­tives et fas­ti­dieuses qui font par­tie du mé­tier de pho­to­graphe, mais aus­si d’avoir des re­la­tions simplifiée­s avec nos clients grâce à notre plate- forme dé­diée et in­té­grée » .

Hé­ber­gée sur le Cloud d’ama­zon

Comment fonc­tionne la plate- forme Mee­ro ? Tout d’abord, avant d’être un ou­til de re­touche d’image, il s’agit d’un ser­vice de mise en re­la­tion entre des en­tre­prises et des pho­to­graphes. Les en­tre­prises postent des com­mandes de reportages sur la plate- forme : « Be­soin d’un shoo­ting de tel hô­tel, pour tel jour. » La de­mande est alors en­voyée à des pho­to­graphes sé­lec­tion­nés pour leur lo­ca­li­sa­tion géo­gra­phique et leurs com­pé­tences. En­suite, les pho­to­graphes prennent les cli­chés, qu’ils ex­portent sur la plate- forme. Cette der­nière as­sure éga­le­ment les paie­ments. « Ce n’est pas si simple, car nous de­vons gé­rer un grand nombre de mon­naies, de taxes et de time zones. Tech­ni­que­ment, cette in­ter­na­tio­na­li­sa­tion dans plus de cent pays a été un chal­lenge » , sou­ligne Joyd Sousa, CTO de Mee­ro.

En back- of­fice, la plate- forme re­pose no­tam­ment sur le fra­me­work Sym­pho­ny 3, et sur Ama­zon Au­ro­ra, mo­teur de base de don­nées re­la­tion­nelle com­pa­tible avec MYSQL. Le mat­ching entre les pho­to­graphes et les clients ex­ploite quant à lui Elas­tic­search, dont l’un des avan­tages est « d’être AWS ma­na­gé » , ex­plique- t- on chez Mee­ro. Car la start- up héberge 100 % de sa plate- forme sur le Cloud d’ama­zon. « C’est le lea­der du secteur. Ama­zon S3 offre d’ex­cel­lentes per­for­mances, une sca­la­bi­li­té très ra­pide et une pré­sence in­ter­na­tio­nale » , pour­suit Joyd Sousa. Ini­tia­le­ment, les pho­to­graphes ex­por­taient leurs reportages sur les ser­veurs de Mee­ro qui se char­geaient en­suite de les trans­fé­rer vers AWS. Mais de­puis un peu plus d’un an, le trans­fert des pho­to­gra­phies s’ef­fec­tue di­rec­te­ment sur le Cloud d’ama­zon, tout comme le té­lé­char­ge­ment des clients. « Nous ne réa­li­sons plus que l’au­then­ti­fi­ca­tion des uti­li­sa­teurs de­puis nos ser­veurs. Nous avons ain­si ga­gné en per­for­mances, car un re­por­tage peut pe­ser très lourd. Un shoo­ting en 4K peut par­fois grim­per jus­qu’à 400 ou 500 Go ! La ges­tion de l’hé­ber­ge­ment mais aus­si du trans­fert de ces don­nées est donc cru­ciale » , sou­ligne Joyd Sousa.

Co­lo­ri­mé­trie, géo­mé­trie et HDR

Les pho­to­graphes ex­portent leur re­por­tage en vrac, sans clas­ser les pho­tos ni les re­tou­cher. Tout le post- trai­te­ment est pris en charge par la plate- forme, ce qui per­met­trait de ga­gner entre trois et quatre heures de tra­vail fas­ti­dieux, as­sure- t- on chez Mee­ro. Une fois les pho­tos ré­cep­tion­nées, la plate- forme va com­men­cer par les clas­ser. « Nos al­go­rithmes vont re­grou­per les pho­tos en fonc­tion du su­jet pho­to­gra­phié,

par exemple une chambre ou un plat. En­suite, ils vont fu­sion­ner les pho­tos si­mi­laires ayant une ex­po­si­tion lu­mi­neuse dif­fé­rente. Nous de­man­dons en ef­fet à nos pho­to­graphes de prendre plu­sieurs cli­chés iden­tiques mais avec dif­fé­rentes ex­po­si­tions afin que tous les dé­tails puissent être ren­dus vi­sibles » , confie Jean- Fran­çois Gou­dou. Il s’agit ici de la tech­nique HDR ( High Dy­na­mique Range), bien connue des pho­to­graphes pro­fes­sion­nels comme ama­teurs. Cette tech­nique offre un ren­du de très bonne qua­li­té en mé­lan­geant plu­sieurs pho­tos ( 3 cli­chés au mi­ni­mum) d’une scène iden­tique, mais avec des ex­po­si­tions dif­fé­rentes. En les fu­sion­nant, la pho­to fi­nale est cen­sée pré­sen­ter l’ex­po­si­tion op­ti­male pour l’en­semble des élé­ments qui la com­pose. Les dé­tails des zones les plus sombres comme les plus claires peuvent ain­si être af­fi­chés.

L’IA de la plate- forme pour­suit son trai­te­ment par la co­lo­ri­mé­trie en tra­vaillant no­tam­ment sur la ba­lance des blancs. Cette étape vise à don­ner plus de vi­va­ci­té aux cou­leurs mais aus­si à confé­rer une cer­taine ho­mo­gé­néi­té aux images, afin que l’en­semble du re­por­tage soit co­hé­rent. Si né­ces­saire, un trai­te­ment géo­mé­trique est éga­le­ment réa­li­sé afin de cor­ri­ger la dé­for­ma­tion des lignes ver­ti­cales cau­sée par les prises au grand- angle, ce qui est très cou­rant dans la pho­to­gra­phie im­mo­bi­lière ou de voyage. Un lé­ger re­ca­drage est par­fois éga­le­ment in­té­gré au pro­ces­sus. No­tons que le trai­te­ment porte sur l’en­semble de l’image, sans prise en compte d’élé­ments spé­ci­fiques, comme un ca­na­pé, un lit ou une table. « Ce­la né­ces­si­te­rait du dé­tou­rage au­to­ma­tique d’ob­jets, ce qui se­rait beau­coup trop com­plexe » , in­dique- t- on chez Mee­ro. Pour ga­gner en per­for­mances, la plate- forme ne traite pas toutes les images de la même fa­çon. Elle ex­ploite plu­sieurs pa­ra­mé­trages pré­dé­fi­nis, bap­ti­sés « set de re­touche » . Chaque ty­po­lo­gie de clients dis­pose de son propre « set » . Il existe ain­si un set de re­touches pour les pho­tos im­mo­bi­lières et de voyage, un autre pour le cu­li­naire et en­core trois sets, pour le « Life Style » , le « cor­po­rate » et l’e- com­merce.

Des pho­tos ven­deuses mais pas tru­quées

La plate- forme de Mee­ro doit pro­duire des pho­tos réa­listes, au plus proche de ce que verrait l’oeil hu­main. « Même si le but est de mettre en va­leur les pro­duits de nos clients, nos pho­tos doivent res­ter fi­dèles à la réa­li­té. Il ne s’agit en au­cun cas de pho­tos tru­quées » , tient à sou­li­gner Jean- Fran­çois Gou­dou. Pas d’ar­ti­fices pour rendre le ciel trop bleu ou la mer trop tur­quoise : « Il ne s’agit pas de pho­tos fla­shy, mais d’images belles à re­gar­der, avec un ton juste, ce qui est bien en­ten­du très sub­jec­tif. » Pour que les al­go­rithmes de la pla­te­forme soient ca­pables de trou­ver ce

« ton juste » , ils ont ana­ly­sé plu­sieurs di­zaines de mil­lions de pho­tos grâce à des fonc­tions de ma­chine lear­ning. « Nous nous sommes ba­sés sur l’ex­per­tise de vé­ri­tables édi­teurs et re­tou­cheurs d’images, dont c’est le mé­tier. Ils continuent d’ailleurs de tra­vailler pour la plate- forme, car il y a tou­jours un contrôle hu­main en fin de pro­ces­sus » , pour­suit Jean- Fran­çois Gou­dou. Dans cer­tains cas, les re­tou­cheurs hu­mains peuvent ef­fa­cer des élé­ments gê­nants du dé­cor, comme par exemple une pou­belle dans un jar­din ou un tuyau d’ar­ro­sage non ran­gé. Mais ce­la reste mar­gi­nal. L’ap­pren­tis­sage des al­go­rithmes conti­nue bien en­ten­du au fur et à me­sure que de nou­veaux reportages sont trai­tés par la plate- forme. Chaque se­maine, les al­go­rithmes sont mis à jour grâce aux fonc­tions de ma­chine lear­ning. Près de 95 % des trai­te­ments sont dé­jà ju­gés cor­rects. Mais il de­meure par­fois des ha­los ou des cré­ne­lages sur cer­tains contours d’ob­jets. Même si ces dé­fauts ne sont pas tou­jours vi­sibles, Mee­ro en­tend bien les cor­ri­ger avec les fu­tures ver­sions de ses al­go­rithmes. No­tons que la tech­no­lo­gie de Mee­ro est le fruit d’un « gros dé­ve­lop­pe­ment in­terne » , ba­sé tout de même sur des briques open- source exis­tantes, comme le fra­me­work Ten­sor­flow, ou­til de ma­chine lear­ning dé­ve­lop­pé par Google.

Une plate- forme bien­tôt ou­verte aux par­ti­cu­liers

Au- de­là de l’op­ti­mi­sa­tion de sa tech­no­lo­gie, Mee­ro compte pour­suivre sa crois­sance en at­ti­rant de nou­veaux clients et uti­li­sa­teurs. « L’e- com­merce est un des do­maines que nous ex­plo­rons de­puis quelques mois. C’est un mar­ché où les grands ac­teurs dis­posent dé­jà de leurs stu­dios pho­to. Nous nous po­si­tion­nons sur ce mar­ché, là où les be­soins ne sont pas en­core cou­verts » , confie Jean- Fran­çois Gou­dou.

« Dans les mois à ve­nir, nous pro­po­se­rons de nou­veaux ser­vices et ou­tils à l’usage de nos pho­to­graphes et nous ou­vri­rons éga­le­ment nos pres­ta­tions aux par­ti­cu­liers » , confie Tho­mas Re­baud. Se­lon le fon­da­teur de la start- up, la tech­no­lo­gie de re­touche d’images pour­rait en ef­fet in­té­res­ser les par­ti­cu­liers. Les mo­da­li­tés et le ca­len­drier de cette ou­ver­ture au grand pu­blic ne sont ce­pen­dant pas en­core fi­na­li­sés. En at­ten­dant, les par­ti­cu­liers pour­ront très pro­chai­ne­ment de­ve­nir « clients » de la plate- forme. Ils pour­ront, comme les en­tre­prises, com­man­der des images au­près des pho­to­graphes pro­fes­sion­nels. Il s’agi­ra no­tam­ment de cou­vrir des ma­riages, bap­têmes et autres évé­ne­ments per­son­nels, conclut- on chez Mee­ro. ✖

Exemple de trai­te­ment d'image hô­te­lière par la plate- forme Mee­ro ( avant / après) à des­ti­na­tion des sites de voyages.

Sur chaque image, une de­mi- dou­zaine d’opé­ra­tions sont ap­pli­quées : co­lo­ri­mé­trie, fu­sion HDR, re­ca­drage, ex­po­si­tion...

Grâce à la le­vée de fonds de 230 mil­lions de dol­lars, Mee­ro compte faire pas­ser ses ef­fec­tifs de 600 à 1200 col­la­bo­ra­teurs avant la fin 2019.

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