L'Obs

Ra­dio

De bonnes ondes pour les otages

- Par SO­PHIE GRASSIN et VÉ­RO­NIQUE GROUS­SARD Mali · France · Bogota · Ingrid Betancourt · Paris · Nigeria · Colombia · Afghanistan · Gérard Depardieu · York · Kuwait · F.C. Internazionale Milano · London · Clara Rojas · Lucie Aubrac · Holbrook · Park Jin-young · Yolanda Pulecio

Elle parle de son état de san­té, de la pri­son « à ciel ou­vert », des prières qui l’ont fait te­nir… Frêle sil­houette de 75 ans coi ée d’un voile blanc, So­phie Pé­tro­nin, tout juste li­bé­rée de quatre ans de cap­ti­vi­té au Ma­li, se confie à Serge Da­niel, de RFI (Ra­dio-France-In­ter­na­tio­nale). Elle le connaît sans l’avoir ja­mais vu : « J’écou­tais RFI. » Et les mots que lui dé­diait la sta­tion, de­mande le jour­na­liste, les a-t-elle re­çus? « Oui, bien sûr. Tous les ven­dre­dis… Au dé­but, une de vos col­la­bo­ra­trices a dit “Si elle en­tend ce mes­sage, j’es­père qu’il la ré­con­for­te­ra”. Alors dites-lui que oui, il m’a ré­con­for­tée. »

Cette gra­ti­tude pour le mé­dia qui les a rac­cro­chés à la vie, les « li­bé­rés » l’ex­priment tous. Sur le tar­mac de l’aé­ro­port de Bo­go­ta, In­grid Be­tan­court se rue sur Her­bin Hoyos, « [s]on frère d’âme », créa­teur de « las Voces del Se­cues­tro » (« les Voix du Kid­nap­ping »), cette libre an­tenne co­lom­bienne ou­verte aux fa­milles. Et à Pa­ris, elle file em­bras­ser les jour­na­listes de RFI : « Oh… Cette émis­sion sur les poèmes ja­po­nais, c’est toi… Je re­con­nais ta voix! » L’exo­tage au Ni­ge­ria Fran­cis Col­lomp, qui avait tant vi­bré en sui­vant le Tour de France, vou­dra, lui aus­si, mettre un vi­sage sur ces timbres fa­mi­liers. « C’est à leur li­bé­ra­tion que l’on s’en rend compte : on a été utiles », dit Cé­cile Mé­gie, di­rec­trice de RFI.

“UNE SEN­SA­TION DE SÉ­CU­RI­TÉ”

Di cile de l’ima­gi­ner, mais dans de nom­breux cas, au fin fond de la jungle, dans le dé­sert ma­lien, dans les ca­chots af­ghans, les ondes portent. In­grid Be­tan­court évoque dans son livre « Même le si­lence a une fin » (Gal­li­mard, 2010) le pre­mier mes­sage de sa « ma­man » : « Sa voix ve­lou­tée, son timbre, sa cha­leur, tout le plai­sir char­nel que j’avais eu à en re­trou­ver l’in­to­na­tion, une sen­sa­tion de sé­cu­ri­té et de bien-être m’avait en­va­hie. » Les ra­vis­seurs trouvent un in­té­rêt à four­nir aux otages ce lien vers l’ex­té­rieur. Qu’il s’agisse d’en ti­rer une ran­çon, de l’échan­ger ou de le tuer pour se­mer la ter­reur, « un otage n’a de va­leur qu’en vie,

rap­pelle Mi­chel Pey­rard, au­teur du do­cu­men­taire “Otage(s)”. Un pri­son­nier dé­pres­sif, en­fer­mé en lui-même, re­fu­sant de man­ger, c’est com­pli­qué ». Les gué­rille­ros avaient ain­si lais­sé « comme pal­lia­tif » une ra­dio à Cla­ra Ro­jas qui, kid­nap­pée avec In­grid Be­tan­court par les Farc (Forces ar­mées ré­vo­lu­tion­naires de Co­lom­bie), avait plon­gé dans une dé­tresse in­son­dable lors­qu’elle avait été pri­vée de son bé­bé né en cap­ti­vi­té (« Cap­tive », Plon, 2009). Mais ce qu’il donne un jour, un geô­lier peut le re­ti­rer le len­de­main pour as­seoir sa toute-puis­sance ou sé­vir.

« Voi­là trois ans et deux cent qua­tre­vingt-deux jours que So­phie Pé­tro­nin a été en­le­vée à Gao… » Le 2 oc­tobre 2020, le ma­ti­na­lier de RFI tient ce dé­compte si­nistre pour la der­nière fois. Des mois plus tôt, la di­rec­tion de la sta­tion s’était in­ter­ro­gée, comme le dé­taille Cé­cile Mé­gie : « Par quel ca­nal la tou­cher? En man­dingue ? En fran­çais ? Et, sur­tout, quel dis­po­si­tif tien­dra sur la dis­tance, car le pire se­rait de de­voir l’in­ter­rompre ? » La chaîne pu­blique est sou­cieuse de ne pas in­ter­fé­rer dans les né­go­cia­tions, de « ne pas non plus être ins­tru­men­ta­li­sée à [son] in­su, avec le risque de faire mon­ter les en­chères » : « Des vies sont en jeu. On ne de­mande pas l’au­to­ri­sa­tion, on pré­vient le Quai-d’Or­say et la fa­mille. Sans réaction de leur part, on y va. » Quand le nom d’un pri­son­nier re­vient sur

RFI comme un leit­mo­tiv, « ça fait pres­sion, c’est in­dé­niable. On l’as­sume, même si ce n’est pas l’ob­jec­tif », re­con­naît la di­rec­trice de la sta­tion. En li­sant une longue lettre écrite à son pe­tit-fils, la mère de Cla­ra Ro­jas avait pris l’opi­nion à té­moin pour faire li­bé­rer la mère et l’en­fant. Mi­chel Pey­rard, pri­son­nier en Af­gha­nis­tan, se sou­vient pré­ci­sé­ment de l’ins­tant où il a en­ten­du son nom sor­tant du tran­sis­tor. RFI or­ga­ni­sait une jour­née de sou­tien, avec des in­ter­ven­tions de Gé­rard De­par­dieu, Lu­cie Au­brac… « Et là, j’ai été sai­si de sen­ti­ments contra­dic­toires : la ter­reur (va-t-on me re­ti­rer ma ra­dio ? Me sanc­tion­ner ?) et la re­con­nais­sance (on ne m’a pas tout à fait ou­blié). »

LA PER­FU­SION DES PRI­SON­NIERS

En 2007, à quelques jours de Noël, Lo­ren­zo, le fils d’In­grid Be­tan­court, vient en­re­gis­trer un mes­sage en es­pa­gnol dans le stu­dio de RFI, sous le re­gard d’une ar­ma­da de jour­na­listes et de pho­to­graphes. De­puis New York, sa soeur, Mé­la­nie, prend le re­lais. Dans une lettre de douze pages, leur mère, alors sé­ques­trée de­puis plus de cinq ans, a don­né ses ins­truc­tions, car elle capte la BBC et RFI : « Trois mes­sages heb­do­ma­daires, les lun­dis, mer­cre­dis et ven­dre­dis, rien de trans­cen­dant […], ce qu’ils au­ront en­vie d’écrire en vi­tesse dans le style “ma­man, au­jourd’hui, je vais dé­jeu­ner avec Ma­ria”, je n’ai be­soin de rien de plus. » Ces pe­tits riens du quo­ti­dien, peu­plés d’en­fants qui gran­dissent très vite et si loin d’eux, ce sont la per­fu­sion des pri­son­niers. C’est une voix fluette de 8 ans, celle de Mi­chael Hol­brook Pen­ni­man Jr., qui, de­puis Pa­ris, re­mon­tait le mo­ral de son père, un homme d’a aires dé­te­nu à l’am­bas­sade amé­ri­caine du Ko­weït. Mi­ka est de­ve­nu une pop star, la bande a été éga­rée. Her­vé Ghes­quière et Sté­phane Ta­po­nier guet­taient, eux aus­si, en Af­gha­nis­tan, ces mes­sages ré­col­tés chaque se­maine au­près de leurs proches par Cé­cile Mé­gie. Tan­dis que France-In­ter, pour sou­te­nir Edouard Elias et Di­dier Fran­çois, en­le­vés alors qu’ils cou­vraient le conflit sy­rien, avait di usé, comme au­tant de bou­teilles à la mer, des nou­velles égre­nées par des grands-pa­rents, une com­pagne, un frère… « Ici non­na, bon­jour mon ché­ri, com­ment vas-tu ? Est-ce que tu es bien cou­vert? Est-ce que tu manges à ta faim? »; « Nous avons fê­té di­gne­ment les 80 ans de ton père. Même le vieux chat Groz­ny at­tend ton re­tour. » Non, ce n’est pas Ra­dio-Londres. Quoique… Se­lon une ru­meur te­nace, en Co­lom­bie, des mes­sages en morse se ca­chaient dans les beats de bat­te­rie des mu­siques des­ti­nées aux mi­li­taires sé­ques­trés.

IN­SUF­FLER DE L’ÉNER­GIE

Ce rôle de ra­dio des otages, RFI ne l’a pas in­ven­té. Elle s’est ins­pi­rée des sus­men­tion­nées « Voces del Se­cues­tro ». Les nuits du sa­me­di au di­manche, les fa­milles des cen­taines de pri­son­niers des Farc fai­saient la queue au té­lé­phone, es­pé­rant ob­te­nir quelques mi­nutes de di­rect. Pour in­su er de l’éner­gie à sa fille, Yo­lan­da Pu­le­cio, la mère d’In­grid Be­tan­court, cam­pait, en plus, à « la Car­ri­le­ra », une émis­sion di usée chaque jour à l’aube. Tou­jours to­ni­fiante au mi­cro, quitte à s’e on­drer en sor­tant du stu­dio.

L’e on­dre­ment, Os­car Tu­lio Liz­ca­no l’a tu­toyé. A ce mo­ment-là, il a re­çu de ses an­ciens étu­diants cette in­jonc­tion : « Cou­rage, pro­fes­seur, ne vous lais­sez pas mou­rir. » D’un coup, au fin fond de la jungle, le voi­là qui ar­rache les pages d’un ca­hier, ins­crit sur cha­cune un pré­nom : Bea­triz, Al­fon­so, Car­los…, les fixe aux arbres. Ces pages fi­gurent ses élèves, qu’il… in­ter­roge : « “Al­ber­to, que sa­vez-vous d’Ho­mère? De García Mar­quez?” Et je me ré­pon­dais à moi-même, ra­conte-t-il à Mi­chel Pey­rard. Don­ner des cours aux arbres a été fon­da­men­tal pour re­trou­ver la pa­role. » Et res­ter du cô­té des vi­vants.

 ??  ?? Ba­ma­ko (Ma­li), le 9 oc­tobre 2020. Au len­de­main de sa li­bé­ra­tion, So­phie Pé­tro­nin ré­pond au jour­na­liste de RFI Serge Da­niel, qu’elle écou­tait en cap­ti­vi­té.
Ba­ma­ko (Ma­li), le 9 oc­tobre 2020. Au len­de­main de sa li­bé­ra­tion, So­phie Pé­tro­nin ré­pond au jour­na­liste de RFI Serge Da­niel, qu’elle écou­tait en cap­ti­vi­té.
 ??  ?? Lo­ren­zo Del­loye-Be­tan­court adresse un mes­sage à sa mère, In­grid, le 4 avril 2008. RFI a ré­gu­liè­re­ment ou­vert son an­tenne aux fa­milles des otages des Farc.
Lo­ren­zo Del­loye-Be­tan­court adresse un mes­sage à sa mère, In­grid, le 4 avril 2008. RFI a ré­gu­liè­re­ment ou­vert son an­tenne aux fa­milles des otages des Farc.
 ??  ?? Le 2 juillet 2008. In­grid Be­tan­court, tout juste li­bé­rée, se jette dans les bras du jour­na­liste Her­bin Hoyos, créa­teur d’une émis­sion qui l’a ré­con­for­tée du­rant six ans.
Le 2 juillet 2008. In­grid Be­tan­court, tout juste li­bé­rée, se jette dans les bras du jour­na­liste Her­bin Hoyos, créa­teur d’une émis­sion qui l’a ré­con­for­tée du­rant six ans.

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