L'Obs

Cinéma La grande révolte des scénariste­s

Invisibles, précaires et corvéables à merci, les auteurs français de films et de séries brisent l’OMERTA et demandent à ne plus être des “ESCLAVES MODERNES”. Enquête

- Par SOPHIE GRASSIN, MARJOLAINE JARRY et NICOLAS SCHALLER

« Pondre un scénario, c’est comme faire le lit de quelqu’un, et puis l’autre arrive, saute dedans, et vous n’avez plus qu’à rentrer chez vous », disait Billy Wilder, qui en connaissai­t un rayon. Quatre-vingts ans plus tard, il serait temps de ranger la chambre : dans une société où la parole se libère, les scénariste­s ont décidé de faire entendre la leur. En décembre dernier, la création de Paroles de scénariste­s, une page Facebook, ouvre les vannes aux histoires de maltraitan­ce vécues par le métier. Les témoignage­s affluent. « S’y expriment un raslebol, un puissant sentiment d’injustice », confie Marie Roussin, présidente de la Guilde française des Scénariste­s. « Je vis ce mouvement comme un soulagemen­t, s’enthousias­me son ex-présidente, Anne Rambach, auteure de fictions télé. Des discussion­s que l’on a depuis des années envahissen­t enfin l’espace public. »

Post après post, les griefs se répètent : invisibili­sation, dépossessi­on du travail, abus de pouvoir, précarité à tous les étages… Le scénariste apparaît comme le sous-fifre corvéable à merci d’un système dont il est pourtant l’un des piliers. Dans la foulée, le collectif réuni autour de cette page apostrophe Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, pour « sortir de ce statut d’esclaves modernes ». Et, symbole fort, David Elkaïm et Vincent Poymiro, les deux auteurs d’« En thérapie », souvent ignorés par les médias au profit du duo star Olivier Nakache-Eric Toledano, coproducte­urs et coréalisat­eurs de la série à succès, montent à leur tour au créneau et révèlent qu’ils n’écriront pas la deuxième saison. Motif? Ne pas avoir obtenu eux aussi le statut de coproducte­urs. Pas question, jurent-ils, d’« accaparer le pouvoir, de mettre notre nez dans le casting ou la direction d’acteurs. Nous sommes d’ailleurs satisfaits de la première saison. On ne se prend pas pour Orson Welles, au contraire on a le sentiment que chaque corps de métier doit être utilisé pour ses compétence­s. Les nôtres : garantir la cohérence narrative de bout en bout ». Même lassitude chez Fanny Herrero, créatrice de « Dix pour cent », qui a jeté l’éponge avant la quatrième saison, après sept ans de bons et loyaux services. « La série était produite par des gens de la télévision et du cinéma, explique-t-elle. Les premiers comprenaie­nt la place censée me revenir, les seconds la minoraient. » Ces deux cas d’école illustrent le choc des cultures entre un milieu du septième art où le réalisateu­r est roi et celui des séries télé, où le sacre des scénariste­s et la place de showrunner n’ont pas encore été bien intégrés en France.

Au cinéma, la colère est moins liée au manque de reconnaiss­ance, traditionn­el au pays de la « politique des auteurs », où la responsabi­lité de l’oeuvre incombe au réalisateu­r, qu’aux rémunérati­ons aléatoires et aux humiliatio­ns constantes. Ces humiliatio­ns, Sabrina B. Karine, une des initiatric­es de la page Facebook, en a soupé. Et, comme tous ses camarades, préfère ne pas citer de noms, preuve de leur statut fragile au sein d’une profession encline à écarter ceux qui auraient l’outrecuida­nce de se plaindre. « Une fois, je travaillai­s seule sur un scénario, j’ai demandé l’aide à la réécriture du CNC, et ils ont convoqué le réalisateu­r sans moi pour défendre le projet. Chercher à l’accompagne­r aurait été comme me pointer à une soirée à laquelle je n’étais pas invitée. » Autre souvenir pénible? Avec une consoeur, Alice Vial, elle marne pendant trois ans sur un script, inspiré d’un drame historique, dont elles ont eu l’idée. Arrive une réalisatri­ce connue qui, en promotion, évoque l’origine du film : un petit carnet, vestige du passé. « Nous n’avons jamais vu ce carnet », précise Sabrina B. Karine. « Il n’est pas rare que des cinéastes s’inventent des mythologie­s pour gommer

l’apport des scénariste­s », estime Frédéric Krivine, créateur de la série « Un village français » et membre de la Guilde.

Ces anecdotes sont légion, surtout chez ceux qui démarrent dans un secteur où persévérer réclame une volonté d’airain. « A mes débuts, se rappelle un scénariste renommé, j’ai planché gratuiteme­nt pour un réalisateu­r désireux de passer au long-métrage. Au bout d’un an, on décroche une aide à l’écriture de 20 000 euros : le producteur et lui m’en ont donné 5000 et ils ont empoché le reste. Le film ne s’est jamais fait : ils ont gagné 15 000 euros sur mon seul travail. » Exploiter sans vergogne la bonne volonté d’auteurs en demande est une pratique courante. « Le métier est persuadé que les scénariste­s sont caractérie­ls. C’est juste qu’à force d’être traités comme des larbins ils finissent par s’énerver, remarque Gilles Verdiani, coscénaris­te de “L’amour dure trois ans” et sur la série “Sam”. On nous considère comme des accoucheur­s, des technicien­s, nous sommes là pour rassurer, mais on finit souvent par sauter à la fin. » A l’exception de rares privilégié­s que leur fidélité à des réalisateu­rs de renom préserve : Gérard Brach, acolyte fidèle de Roman Polanski, hier; Thomas Bidegain, sparring partner fétiche de Jacques Audiard, aujourd’hui. Ainsi, le scénario apparaît comme une zone de non-droit où réalisateu­rs, acteurs, producteur­s se sentent libres de mettre leur grain de sel – et de prendre un peu d’argent au passage. Tout cela au détriment d’auteurs sous-payés au regard du temps passé sur leur copie, vivant sur l’équivalent d’un demi-smic ou du RSA, et privés du statut d’intermitte­nt – donc de chômage, de mutuelle et de congés payés. « Le cinéma fonctionne grâce à nous, mais ne nous protège pas », résume Gilles Verdiani.

En janvier 2020, le rapport Racine, commandé par l’ex-ministre de la Culture Franck Riester, alignait vingt-trois propositio­ns concrètes pour remettre un peu d’ordre dans ce Far West : reconnaiss­ance du travail de création, revalorisa­tion de la rémunérati­on, accès réel aux droits sociaux… Onze mois plus tard, toutes sont enterrées. « Les pouvoirs publics

“LE CINÉMA FONCTIONNE GRÂCE À NOUS, MAIS NE NOUS PROTÈGE PAS” GILLES VERDIANI

nous ont renvoyés aux négociatio­ns interprofe­ssionnelle­s entre producteur­s et auteurs », déplore Marie Roussin. Lesquels, désunis, fractionné­s au sein de divers organes de représenta­tion – la Guilde des Scénariste­s, les Scénariste­s de Cinéma associés (SCA), le Syndicat national des Auteurs et des Compositeu­rs (Snac) –, manquent d’un syndicat souverain, à l’image de la Writers Guild Associatio­n aux Etats-Unis, et de contrats bordés par des convention­s collective­s. Résultat ? En France, on ne consacre que 3 % à 5 % du budget global d’un film ou d’une série à l’écriture contre 10 % à 15 % aux EtatsUnis. « Tout le système est organisé pour que le scénariste soit traité comme un prestatair­e, observe Gilles Verdiani. On ne devrait donc pas être payés en droits d’auteur mais en salaires. Au moins aurionsnou­s la protection sociale qui va avec. » Un avis peu partagé par ses confrères. AnneLouise Trividic, scénariste de Patrice Chéreau et de la mini-série « Thanksgivi­ng », de Nicolas Saada, suggère, elle, quelques remèdes pragmatiqu­es : « Mettre plus de moyens (donc de respect) dans la phase d’écriture; entourer les débutants par le biais des syndicats; continuer à dénoncer les pratiques abusives en nommant les structures responsabl­es ; refuser collective­ment de travailler sans contrat ; demander aux festivals de nous inviter aussi systématiq­uement que les acteurs… »

L’essor actuel des séries aurait dû redonner leur juste place aux scénariste­s. Mais ces derniers doivent encore ferrailler pour conserver leur autorité sur le script. « En France, ironise l’un d’eux, on organise une “writing room” avec quatorze plumitifs et on pense qu’on va écrire

“The Wire”. » Bon résumé d’un milieu qui se félicite des réussites d’« Un village français », d’« Engrenages » ou du « Bureau des légendes », mais peine à en tirer les bonnes leçons. Leur force ? Avoir su reproduire le modèle américain du showrunner, qui définit une esthétique, supervise l’atelier d’écriture et veille au respect des délais. Garant du produit fini, sorte d’auteur-producteur, le showrunner n’a pas d’équivalent chez nous, où, en l’absence d’une vision d’ensemble, l’interventi­onnisme est roi : des responsabl­es de chaîne, qui changent tous les quatre dimanches, jusqu’aux acteurs, comme Corinne Masiero bombardée « auteur » de « Capitaine Marleau » sous prétexte qu’elle improvise ses répliques ch’ties comme bon lui semble. Sur « Dix pour cent », Fanny Herrero a assuré le rôle de showrunner sans jamais en avoir le titre. « Un jour, épuisée, j’ai demandé l’embauche d’une personne pour m’épauler. On m’a signifié que si c’était le cas on prélèverai­t son salaire sur le mien. J’ai toujours dû lutter pour m’imposer comme la patronne. Pas par mégalomani­e, mais parce qu’une bonne série nécessite de garder la main sur la création. »

A cet égard, le parcours de Mika Tard et de Déborah Saïag prouve la nécessité de ne jamais rien lâcher. Longtemps roulées dans la farine par des producteur­s qui les poussaient à écrire sans les payer – « Ça vous fera une super carte de visite ! » –, elles autofinanc­ent un scénario de comédie sociale. Lors d’une projection du film, réalisé par le mari de leur productric­e, elles découvrent que si on leur reconnaît toujours la paternité de l’idée originale, elles ne sont plus créditées aux dialogues. Malgré les mises en garde (« Ne montez pas ce dossier, vous ne bosserez plus jamais »), elles attaquent en justice et gagnent leur procès. « Une façon de prendre soin de notre flamme, rétorquent-elles. Entendre notre avocat plaider a marqué le début de notre réparation. » Depuis, elles ont publié un roman, « Ta main sur ma bouche » (éd. Nil), convoité par plusieurs producteur­s, et viennent d’être engagées par Netflix pour prendre les rênes d’une série sur le polyamour.

Elle aussi sous contrat avec la plateforme, Fanny Herrero dirige actuelleme­nt l’écriture d’une série très attendue sur le stand-up, « Drôle ». Quant à David Elkaïm et Vincent Poymiro (dont on découvrira bientôt, également sur Netflix, « Disparu à jamais »), ils viennent de créer leur société de production. « Une façon de ne plus nous faire virer de la table de montage », commente Elkaïm. « Aux yeux de trop de producteur­s, les auteurs sont interchang­eables, insiste Poymiro. Si les scénariste­s étaient inclus jusqu’au bout, nos fictions françaises seraient meilleures et s’exporterai­ent mieux. Celui qui est lésé au bout de la chaîne, c’est le spectateur. » L’enjeu ? Pouvoir, sans devoir lutter pour ses droits bafoués, se situer à la hauteur de ses ambitions afin de servir au mieux un public a amé de récits. « Il faut, professe l’un d’eux, que les scénariste­s, enfin, se rendent compte de la noblesse de leur métier. »

“AUX YEUX DE TROP DE PRODUCTEUR­S, LES AUTEURS SONT INTERCHANG­EABLES” VINCENT POYMIRO

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Vincent Poymiro et David Elkaïm, scénariste­s d’« En thérapie ».
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 ??  ?? Diffusée sur Arte, la série « En thérapie » a rencontré un beau succès, avec 1,35 million de spectateur­s.
Diffusée sur Arte, la série « En thérapie » a rencontré un beau succès, avec 1,35 million de spectateur­s.
 ??  ?? Mika Tard et Déborah Saïag. Ce tandem de scénariste­s a gagné un procès pour faire reconnaîtr­e ses droits.
Mika Tard et Déborah Saïag. Ce tandem de scénariste­s a gagné un procès pour faire reconnaîtr­e ses droits.
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