Les blo­cages du 17 no­vembre

Contre la hausse de l’im­pôt sur les car­bu­rants, des mil­liers d’au­to­mo­bi­listes lancent des ap­pels à ma­ni­fes­ter en voi­ture le 17 no­vembre. Qui sont-ils ?

La Manche Libre (Avranches) - - La Une - Char­lotte Hey­me­lot

Ils en ont ras-le-bol. Qui sont ceux qui ma­ni­fes­te­ront contre la hausse des prix des car­bu­rants ?

“Nous étions tous en co­lère cha­cun dans notre coin. Mais cette fois, on va sor­tir tous en­semble pour le dire”. A Saint-Lô, Laëtitia fait par­tie des mil­liers de Fran­çais exas­pé­rés par les hausses de taxes sur le car­bu­rant. Comme les autres, elle a pla­cé son gi­let jaune en évi­dence sur le ta­bleau de bord de sa voi­ture. Sym­bole de son cour­roux, et signe de ral­lie­ment au mou­ve­ment d’am­pleur pré­vu le 17 no­vembre.

Ce sa­me­di-là, plu­sieurs cen­taines de mil­liers d’au­to­mo­bi­listes et mo­tards ont l’in­ten­tion de blo­quer des axes rou­tiers, par­tout à tra­vers le pays. La qua­dra­gé­naire, elle, compte ap­por­ter une mo­deste pierre à l’édi­fice. “A Saint-Lô, nous n’al­lons pas faire un énorme évé­ne­ment”. Un ou deux ronds-points, au maxi­mum, de­vraient être mo­men­ta­né­ment en­com­brés. “C’est le geste qui compte. C’est im­por­tant de faire quelque chose, même pe­tit, dans la ville pré­fec­ture de la Manche.”

Ce “quelque chose”, Laëtitia y tient. Mère de deux en­fants, elle par­court 40 ki­lo­mètres chaque jour pour al­ler et re­ve­nir du tra­vail. “Mon ma­ri, c’est 100 ki­lo­mètres.” Alors la hausse des prix, la fa­mille l’a sen­tie pas­ser. “Rien que pour le tra­vail, le bud­get car­bu­rant, c’est 350 € par mois. Ça fi­nit par coû­ter vrai­ment cher.”

L’ad­di­tion est tout aus­si cor­sée pour Al­phonse Sal­lé et sa femme. “Avec la hausse, j’ai dû ra­jou­ter 50 eu­ros par mois pour le car­bu­rant. Le bud­get men­suel est d’au moins 200 eu­ros.” Do­mi­ci­lié à Vire, le père de fa­mille doit s’adap­ter. “On économise le plus pos­sible. Les courses, par exemple, se li­mitent à l’es­sen­tiel.”

Comme Laëtitia, le tren­te­naire a eu en­vie de faire bou­ger les choses. A la mi-oc­tobre, il a ten­té sans suc­cès de ma­ni­fes­ter à la sta­tion es­sence du Le­clerc de Vire. Un “flop”, qu’il compte bien rat­tra­per le 17 no­vembre. Car cette fois, le mes­sage fait boule de neige. Sur les ré­seaux so­ciaux, les comp­teurs s’af­folent au­tour des dif­fé­rents “Coups de Pompe”, nom don­né aux ac­tions pré­vues sur les axes rou­tiers. “En créant un groupe sur Fa­ce­book, on s’at­ten­dait à ce qu’une cen­taine de per­sonnes ré­ponde. Au­jourd’hui (le 1er no­vembre), plus de 13 000 per­sonnes se disent in­té­res­sées par l’évé­ne­ment !”

“Ce mou­ve­ment ap­par­tient aux ci­toyens”

Qu’ils se connaissent ou non, les or­ga­ni­sa­teurs man­chois et cal­va­do­siens passent leurs jour­nées sur le web, à échan­ger au­tour des ras­sem­ble­ments à ve­nir. “C’est un énorme bou­lot”, ad­met Gilles Cas­tel. Mo­tard, le Caen­nais a l’ha­bi­tude des im­pres­sion­nants dé­fi­lés. “Contre les 80 km/ heure, on était 5 000 à Caen.” Mais pour lui comme pour les autres, le mou­ve­ment du 17 no­vembre est in­édit. “C’est quelque chose d’énorme, par le nombre po­ten­tiel de par­ti­ci­pants et par la di­men­sion na­tio­nale.” “Cette fois, tout le monde est concer­né, confirme Ma­thieu Po­tel, qui co­or­donne avec lui l’or­ga­ni­sa­tion d’une opé­ra­tion es­car­got au péage de Do­zu­lé, sur l’A13. Les mo­tos, les voi­tures, les ca­mions…” Parce que le car­bu­rant concerne la vie quo­ti­dienne des Fran­çais “toutes ca­té­go­ries confon­dues”, le groupe table sur une “union” mas­sive.

Re­trai­tés, ac­tifs, par­ti­cu­liers et pro­fes­sion­nels de la route : les pro­fils des po­ten­tiels ma­ni­fes­tants sont di­vers. Tous couvent un “ras-le-bol” gran­dis­sant de­puis des mois. Prix du gaz, ta­bac, ra­dars em­bar­qués, li­mi­ta­tion à 80 km/heure… L’ac­cu­mu­la­tion n’est, se­lon eux, plus to­lé­rable. “2018 est l’an­née d’at­teinte au por­te­feuille, ré­sume Gilles Cas­tel. La hausse du prix de l’es­sence, c’est l’al­lu­mette qui a al­lu­mé la mèche”. “Si le feu a pris, c’est parce que le pays tout en­tier est dans une grande souf­france”, es­time Laëtitia, à Saint-Lô. Une souf­france ag­gra­vée se­lon elle par le “mé­pris du gou­ver­ne­ment en­vers les pe­tits”. “Le fos­sé est de­ve­nu trop grand entre les riches et la classe moyenne”, abonde An­dré Ro­bin, de Ville­dieu-les-Poêles. A 27 ans et en re­cherche d’em­ploi, le jeune homme ne sup­porte plus ce sen­ti­ment d’être igno­ré. “Le 17 no­vembre, on va mon­trer qu’on existe.” Pas ques­tion, non plus, de se voir vo­ler le mou­ve­ment par des par­tis po­li­tiques. A Saint-Lô, Ville­dieu, Vire, Guil­ber­ville, Bayeux ou Caen, tous les ras­sem­ble­ments se veulent apo­li­tiques. “Cer­tains nous ac­cusent d’être is­sus de l’ex­trême-droite. Sur­tout pas !”, tient à pré­ci­ser Ma­thieu Po­tel. “C’est vrai que le mes­sage an­ti-élites est sou­vent ce­lui des ex­trêmes, ad­met Laëtitia. Mais ce mou­ve­ment n’ap­par­tient qu’à nous, les ci­toyens.”

Ni les po­li­tiques, ni les syn­di­cats ne sont donc les bien­ve­nus. Les “cas­seurs” non plus. “Notre dé­marche est com­plè­te­ment non-vio­lente, af­firme Gilles Cas­tel. Nous veille­rons à ce qu’au­cune dé­gra­da­tion ne soit com­mise.” Quant à ceux qui vou­draient en dé­coudre avec les forces de l’ordre, “ils se­ront im­mé­dia­te­ment blo­qués par notre ser­vice de sé­cu­ri­té”.

Ma­jeure, la ques­tion de la sé­cu­ri­té sus­cite les in­ter­ro­ga­tions. Comment évi­ter les dé­bor­de­ments, en par­ti­cu­lier sur des axes rou­tiers par dé­fi­ni­tion sen­sibles ? “Nous sommes mo­tards, et nous avons le sa­voir-faire”, as­sure Gilles Cas­tel. Un brin pro­vo­ca­trice, son équipe ré­fute toute illé­ga­li­té de son pro­jet. “Nous n’al­lons pas blo­quer le péage de Do­zu­lé. Nous al­lons sim­ple­ment payer notre pas­sage en pièces et en chèques…”

Loin d’être amu­sées, les Pré­fec­tures de la Manche et du Cal­va­dos tiennent à rap­pe­ler les obli­ga­tions de cha­cun. “En cas d’in­ci­dent, la res­pon­sa­bi­li­té des par­ti­ci­pants se­ra en­ga­gée”, sou­ligne Gil­bert Man­ciet, di­rec­teur de ca­bi­net à la Pré­fec­ture de la Manche.

Opé­ra­tions es­car­got, blo­cages ou en­com­bre­ments, une voie d’ac­cès pour les vé­hi­cules de se­cours de­vra obli­ga­toi­re­ment être dé­ga­gée.

Si les consignes ne semblent pas être aux in­ter­pel­la­tions sys­té­ma­tiques, les forces de l’ordre se­ront évi­dem­ment pré­sentes et prêtes à in­ter­ve­nir.

Les or­ga­ni­sa­teurs l’as­surent : ils veulent eux aus­si évi­ter tout dé­bor­de­ment. “Nous sommes dans un bon es­prit”, af­firme Sa­mi, qui blo­que­ra à Guil­ber­ville, sur l’A84. A condi­tion d’être en­ten­dus. “Si le gou­ver­ne­ment ne re­cule pas, d’autres ac­tions sont pré­vues. Et elles se­ront beau­coup moins bon en­fant.”

De nom­breux axes rou­tiers dans la Manche et le Cal­va­dos pour­raient être per­tur­bés par des opé­ra­tions “es­car­got” le sa­me­di 17 no­vembre. Plu­sieurs villes pour­raient éga­le­ment être vi­sées par des blo­cages.

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