Pro­me­nade in­so­lite : un bran­card pour l’His­toire

Conser­vé pen­dant soixante-quinze ans dans un an­cien ga­rage : à Sainte-Mère, le bran­card des ci­me­tières pro­vi­soires.

La Manche Libre (Avranches) - - Decouverte - Alain Fergent

C’est un ob­jet qui dit la guerre, les bles­sures et la souf­france. C’est un ob­jet qui dit sur­tout la mort. Il ra­conte la sombre his­toire des ci­me­tières pro­vi­soires au len­de­main du D-Day.

Le puits au mi­lieu du ci­me­tière

Mi­chel Le­ca­the­li­nais, 75 ans cet été - il est né le 17 juillet 1944 à Hau­te­ville-la-Gui­chard, une se­maine avant l’opé­ra­tion Co­bra -, l’avait conser­vé chez lui, dans les ré­serves de son ga­rage au­to. Et puis en cette an­née de com­mé­mo­ra­tion, l’an­cien ga­ra­giste de Sainte-Mère-Eglise a dé­ci­dé d’en faire don à la com­mune. Il y a quelques se­maines, un soir que les ha­bi­tants s’étaient réunis au­tour de leur maire Jean Qué­tier pour évo­quer la mé­moire des ci­me­tières pro­vi­soires, l’an­cien maire ad­joint de la pre­mière com­mune li­bé­rée de France par les pa­ras de la 82e Air­borne est ar­ri­vé à la réunion com­mé­mo­ra­tive avec son bran­card. C’est l’un de ceux qui ont trans­por­té les ca­davres dans les champs im­pro­vi­sés en ci­me­tières. Sur un pe­tit film d’époque qu’on a re­trou­vé de­puis, on voit les sol­dats amé­ri­cains trans­por­ter leurs morts et ceux d’en face. Sou­vent, les pri­son­niers de guerre furent em­ployés à creu­serles tombes. Des ha­bi­tants des alen­tours ai­dèrent à la si­nistre tâche. Les trois ci­me­tières pro­vi­soires de Sainte-Mère ont été ceux de plus de dix mille sol­dats, dont un mil­lier d’al­le­mands. On parle au to­tal pour la pé­riode de quelque 13 000 com­bat­tants en­ter­rés, dont les deux tiers à par­tir de 1948 furent ra­pa­triés dans leur pays d’ori­gine. Jean Que­tier, le maire de Sainte-Mère, en est per­sua­dé : si sa com­mune est au­jourd’hui l’épi­centre du sou­ve­nir de la li­bé­ra­tion, c’est aus­si et sur­tout en rai­son des ci­me­tières pro­vi­soires qui y furent “amé­na­gés”. Sur l’un d’eux trans­for­mé en­suite en ter­rain de foot, on dé­cou­vrit bien des an­nées plus tard qu’il avait été ins­tal­lé au­tour d’un puits pro­fond de plus de dix mètres, dont on avait long­temps igno­ré l’exis­tence !

Le bran­card dans le bric à brac !

Le bran­card de Mi­chel n’est pas le sien. C’est ce qu’il a vou­lu dire en l’of­frant à la com­mune pour le 75e an­ni­ver­saire du D-Day. “Il ap­par­tient à l’His­toire, à notre mé­moire col­lec­tive. Je n’en n’étais que le dé­po­si­taire”. Le bran­card garde sur sa toile beige la trace du sang des sol­dats. Mi­chel Le­ca­the­li­nais l’avait re­trou­vé dans le dé­bar­ras du ga­rage qu’il avait ache­té à Léon Bes­se­lièvre en 1973, en ar­ri­vant à Sainte-Mère. “Il y avait tout un tas de vieux ma­té­riels mi­li­taires, dont ce bran­card. On a tout je­té sauf le bran­card. Léon m’avait conseillé : ce­lui-là, vous de­vriez le conser­ver”. Et voi­là com­ment, 75 ans plus tard, la toile qui trans­por­ta les ca­davres du D-Day est re­mon­tée à la sur­face des sou­ve­nirs. Mi­chel Le­ca­the­li­nais qui a con­nu l’exode sur les routes de la Manche et s’est sou­ve­nu, tout ga­min, des tombes de sol­dats al­le­mands en est par­ti­cu­liè­re­ment ému. “Quand je vois au­jourd’hui des vé­té­rans, j’es­saie de les ima­gi­ner 75 ans en ar­rière, quand ils avaient 20 ans. Et ce­la me glace le sang. Il leur fal­lait un sa­cré cou­rage à ces gars-là”.

A ceux qui ont trans­por­té leurs ca­ma­rades au champ d’hon­neur, le bran­card re­lique du D-Day se souvient de leur his­toire. Comme un éter­nel et vi­brant hom­mage.

Mi­chel Le­ca­the­li­nais, an­cien ad­joint au maire de Sainte-Mère-Eglise, fête cette se­maine son 75e an­ni­ver­saire. Il est né le 17 juillet 1944 et, pour le 75e, a fait don à la com­mune de Sainte-Mè­reE­glise de ce bran­card uti­li­sé pour trans­por­ter les morts dans les ci­me­tières pro­vi­soires. Il l’avait conser­vé dans les ré­serves de son an­cien ga­rage au­to­mo­bile.

En 1944 dans un des ci­me­tières pro­vi­soires.

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