Dou­ce­ment mais sû­re­ment, les noms de rues se fé­mi­nisent

Long­temps ab­sents du pay­sage ur­bain, les noms de femmes ap­pa­raissent de plus en plus sur les pan­neaux de si­gna­li­sa­tion.

La Manche Libre (Avranches) - - Normandie - Pierre-Maxime Le­pro­vost

Marie Cu­rie, vous n’êtes plus seule ! Sous la pas­sion de l’éga­li­té, les femmes qui ont fait l’His­toire de France et du monde sont de plus en plus ex­fil­trées de l’ou­bli. Cé­lèbres mais pas toutes cé­lé­brées, les choses changent sous la double ac­tion des élus et des as­so­cia­tions de droits des femmes qui font de la dé­no­mi­na­tion des rues un en­jeu du rat­tra­page de l’éga­li­té homme-femme. Où quand la lutte des sexes passe aus­si par la lutte des plaques.

Plus de pin­sons et d’églan­tiers que de femmes ho­no­rées

C’est un fait : le pour­cen­tage de femmes qui ont don­né leur nom à des rues est très faible (voir Re­pères). Ce constat est tout d’abord l’hé­ri­tage de l’His­toire. Rois, ministres, militaires, au­teurs de théâtre, écri­vains, scien­ti­fiques... Tous ces états ou mé­tiers ont été l’apa­nage des hommes pen­dant des siècles. Evi­dem­ment, les choses ont chan­gé. La moi­tié - et même un peu plus - de la po­pu­la­tion n’est pas éloi­gnée des cercles de pou­voir. L’icône Marie Cu­rie a ou­vert une brèche. Le XXe siècle fut ce­lui de la li­bé­ra­tion de la femme avec des ac­quis ma­jeurs comme le droit de vote, l’ac­cès à l’IVG ou l’ac­cès sim­pli­fié au sa­la­riat. Avec une place plus vi­sible dans la so­cié­té et une aug­men­ta­tion des femmes mar­quant l’His­toire, tout est en donc place pour qu’elles soient plus vi­sibles sur les plaques de rues. Or, dif­fi­cile de dé­tri­co­ter l’His­toire.

Une in­éga­li­té dif­fi­cile

à rat­tra­per

En ef­fet, tous les élus con­tac­tés nous l’ont dit : s’il est fa­cile de bap­ti­ser une nou­velle rue, il est plus com­pli­qué de chan­ger le nom d’une an­cienne. Et les villes ne créent pas des rues tous les quatre ma­tins. “Des dé­bats ont eu lieu pour chan­ger le nom de cer­taines rues, mais c’est dif­fi­cile”, concède le maire de Saint-Lô Fran­çois Brière. Un chan­ge­ment d’adresse postale en­gendre de nom­breux in­con­vé­nients ad­mi­nis­tra­tifs pour ses ha­bi­tants... Les obs­tacles sont nom­breux et sont même pires pour les en­tre­prises. “Je prends l’exemple de la Rue Ha­vin, cer­tains nous ont sol­li­ci­té pour chan­ger son nom, dé­ve­loppe l’édile. Nous avons un ca­viste qui s’ap­pelle La Cave Ha­vin. Il de­vrait alors chan­ger son nom, son lo­go... Ce n’est pas le rôle d’une mu­ni­ci­pa­li­té de mettre en dan­ger des fonds de commerce.” Ré­sul­tat, si cer­taines villes ne de­mandent qu’à bap­ti­ser leurs fu­tures rues de femmes illustres, elles ne peuvent se fé­mi­ni­ser pour l’ins­tant. “Nous avons plu­sieurs noms en tête que nous sou­hai­tons ho­no­rer, ex­plique le maire de Vire-Nor­man­die Marc An­dreu-Sa­ba­ter. Mais il n’y en a pas de nou­velles rues à l’ho­ri­zon, c’est donc en stand-by.” Cer­tains noms de rue sont pour­tant neutres. Fleurs, arbres, di­rec­tions... “C’est dom­mage de ne pas dé­bap­ti­ser ces rues là, nous ex­plique le Co­mi­té Droit des Femmes de la Manche. Nous pen­sons que ce­la pour­rait être la so­lu­tion”. Il est vrai que peu de pin­sons ou d’églan­tiers ont mar­qué l’His­toire de France. Mais là en­core, un ar­gu­ment est avan­cé par les élus, ce­lui de la co­hé­rence d’en­semble des noms. Faune et de flore sont sou­vent à l’hon­neur dans des ha­meaux ou des lo­tis­se­ments entiers. “Si on change, on doit tout chan­ger, dé­ve­loppe Fran­çois Brière. Mettre une femme au mi­lieu d’arbres ou d’ani­maux, c’est comme lui don­ner le nom d’une pe­tite im­passe où d’un bout de route iso­lée. Ce ne se­rait pas lui faire hon­neur.”

Femme cé­lèbre lo­cale ou na­tio­nale ?

Des ef­forts sont néan­moins en­tre­pris par de nom­breuses villes pour don­ner aux femmes une plus grande re­con­nais­sance. C’est le cas de Cher­bourg qui s’est en­ga­gé en avril der­nier à bap­ti­ser toutes les rues d’un fu­tur quar­tier par des noms de femmes. Fran­çoise Sa­gan, Ger­maine Til­lion, Bar­ba­ra ou en­core Mill­vi­na Dean, der­nière sur­vi­vante du Ti­ta­nic se­ront gra­vées dans le métal. A Saint-Lô, 4 femmes ont fait l’ob­jet d’une dé­no­mi­na­tion de­puis 2014. L’ac­trice Ma­de­leine Des­de­vises, na­tive de la ville, mais aus­si la Juste par­mi les Na­tions Clé­men­tine Ménage, la résistante Su­zanne Sa­valle et la dan­seuse étoile Ly­cette Dar­son­val sont les heu­reuses élues. En pa­ral­lèle, 4 hommes ont aus­si eu droit à leur rue : à dé­faut de pa­ri­té his­to­rique, en voi­ci une contem­po­raine. Les choix res­pec­tifs de Cher­bourg et Saint-Lô sont d’ailleurs in­té­res­sants à ana­ly­ser. Entre noms de femmes à l’au­ra in­ter­na­tio­nale et personnali­tés an­crées dans le ter­ri­toire et donc sou­vent peu connues au-de­là de ce­lui-ci, ce sont deux phi­lo­so­phies qui s’af­fichent. “De très nom­breuses femmes ont été tout à fait mé­ri­tantes tant au ni­veau lo­cal que na­tio­nal”, note Marc An­dreu-Sa­ba­ter, par­ti­san d’un équilibre entre les deux. Fran­çois Brière a fait le choix du lo­cal “pour que les per­sonnes qui, pas­sant de­vant et ne con­nais­sant pas im­mé­dia­te­ment le nom, s’in­ter­rogent et se ren­seignent. Les noms re­te­nus doivent faire sens au re­gard de l’his­toire du ter­ri­toire.”

La pa­rade : les lieux d’ac­cueil du pu­blic

Pour com­plé­ter cette vo­lon­té et ne pas dé­bap­ti­ser des rues pour au­tant, cer­tains élus ont trou­vé une autre pa­rade avec les lieux d’ac­cueils de pu­blic. Cette al­ter­na­tive a été uti­li­sée à Vire en no­vembre 2018. Le nou­veau pôle de san­té a été dé­si­gné du nom de Ma­de­leine Hé­bert, femme re­con­nue Juste par­mi les Na­tions. Gran­ville a fait de même avec son nou­veau groupe sco­laire bap­ti­sé le 31 août au nom de Si­mone Veil. Un choix qui va to­ta­le­ment dans le sens d’une ré­flexion por­tée par le co­mi­té Manche Droit des Femmes pour qui il est “hors de ques­tion de don­ner un nom de femme juste pour le prin­cipe et se don­ner bonne conscience.”

Il y a donc du tra­vail pour les his­to­riens contem­po­rains, d’al­ler cher­cher dans les pages d’His­toire les noms des femmes qui se sont illus­trées dans leur époque. L’in­fo­gra­phie ci-dessous pré­sente quelques noms fé­mi­nins illustres dé­jà par­fai­te­ment iden­ti­fiés.

Vire compte une pe­tite di­zaine de rues qui portent des noms de femmes illustres lo­ca­le­ment comme au de­là. C’est no­tam­ment le cas d’Yvonne Tal­bot, à l’ori­gine du ly­cée Cu­rie.

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