“Vous at­ten­dez que mon ca­davre tombe pour ve­nir m’ai­der ?”

Le Gre­nelle des vio­lences conju­gales en­tend mettre fin à ce fléau. Deux femmes nous ra­content leur his­toire.

La Manche Libre (Avranches) - - Societe -

“Notre ob­jec­tif est clair : dé­bar­ras­ser notre so­cié­té des vio­lences faites aux femmes.” Les pro­pos du pré­fet du Cal­va­dos Laurent Fis­cus sont aus­si lim­pides que dé­ter­mi­nés. Trop de femmes sont bles­sées­psy­cho lo­gi­que­ment, phy­si­que­ment et par­fois tuées par un homme de leur en­tou­rage, conjoint ou non. Le Gre­nelle des vio­lences conju­gales, dé­bu­té le 3 sep­tembre et qui s’étend jus­qu’au 25 no­vembre, en­tend ac­com­plir cette mis­sion. La Manche et le Cal­va­dos n’échappent pas à cette honte (voir nos Re­pères). Pour don­ner du cou­rage à toutes ces femmes qui souffrent en si­lence, deux d’entres elles, hé­ber­gées au Centre d’hé­ber­ge­ment et de ré­in­ser­tion so­ciale Louise Mi­chel de Cher­bourg et sou­te­nues par l’As­so­cia­tion Femmes, nous ont ra­con­té leur his­toire.

“Il s’ex­cu­sait après chaque coup, donc je res­tais”

San­drine*, ori­gi­naire d’Afrique, ar­rive en France il y a près de 10 ans pour ses études. Lors d’une soi­rée entre amis, elle fait la connais­sance d’un homme avec le­quel elle se met en couple un an plus tard. Mais les pro­blèmes ar­rivent très vite. Sa belle fa­mille ne sup­porte pas le fait qu’ils soient de mi­lieux so­ciaux dif­fé­rents. “Peu de temps après l’ac­cou­che­ment de mon pre­mier en­fant, ma bel­le­mère est ve­nue me frap­per à la mai­son, se sou­vient-elle. Il n’a rien fait pour s’y op­po­ser.” Après avoir pris ses dis­tances pen­dant quelques temps, elle re­vient vers lui. “C’est là que mon cal­vaire a com­men­cé. Je de­vais faire tous les tra­vaux mé­na­gers, m’oc­cu­per de la pe­tite... Et, lui, il ne fai­sait rien. Sur­tout, il dé­cou­chait ré­gu­liè­re­ment.” Un com­por­te­ment as­su­mé, au point d’ap­pe­ler ses mai­tresses dans le sa­lon fa­mi­lial en haut­par­leur. “En­suite, il me frap­pait. Mais comme il s’ex­cu­sait tou­jours après, je res­tais.”

“Nous avons le droit

d’être heu­reuses”

Mois après mois, les vio­lences tant psy­cho­lo­giques que phy­siques, no­tam­ment des viols conju­gaux, s’am­pli­fient. L’ar­ri­vée de leur se­cond en­fant ne change rien. “Je lui di­sais que ça leur fe­rait du mal psy­cho­lo­gi­que­ment, et qu’ils ris­quaient même de re­pro­duire ses com­por­te­ments quand ils se­raient grands. Il s’en fi­chait. Avant les en­fants, je le sup­por­tais. Mais de­puis leurs nais­sances, ce n’était plus pos­sible.” La ter­reur quo­ti­dienne at­teint son som­met quelques jours avant Noël 2018. Lorsque San­drine lui re­proche d’avoir sa­li la cui­sine qu’elle ve­nait de net­toyer, il s’em­porte comme ja­mais. “‘ Ton tra­vail c’est quoi dans cette mai­son ? Je suis l’homme !’, se sou­vient-elle en larmes. Il m’a en­suite frap­pé et cra­ché des­sus de­vant les en­fants.” L’en­vie de par­tir est de plus en plus forte, jus­qu’à ce jour de prin­temps où son bour­reau la brûle dé­li­bé­ré­ment avec de la nour­ri­ture sor­tie du four. “Je pen­sais tou­jours pou­voir comp­ter sur la po­lice si ça al­lait trop loin. J’ai ap­pe­lé et la per­sonne m’a dit ‘comme il est près de vous et que nous n’avons qu’une seule pa­trouille ré­fu­giez­vous quelque part ou ve­nez nous voir’. Je leur ai ré­pon­du ‘Vous at­ten­dez que mon ca­davre tombe pour ve­nir m’ai­der ?’” Quelque chose se brise en elle ce jour-là.

Dès le len­de­main, elle se confie à une bé­né­vole as­so­cia­tive qui or­ga­nise son dé­part vers un centre d’ac­cueil. Une li­bé­ra­tion - “mes en­fants dorment en­fin la nuit” - mais pas une fi­na­li­té. San­drine es­père dé­sor­mais re­trou­ver une sta­bi­li­té fa­mi­liale et re­prendre ses études. “Je tiens à dire aux femmes afri­caines ce­ci, ajoute-t-elle. Nous sommes très at­ta­chés aux tra­di­tions, comme ne pas di­vor­cer, ne pas por­ter plainte... Nos mères et grands-mères ont tou­jours su­bi en si­lence. Mais res­ter dans un foyer où l’on n’est pas épa­nouie, où nos en­fants sont im­pac­tés, ça ne sert à rien, il faut par­tir. Nous avons le droit, femmes, d’être heu­reuses.”

“Dé­jà pe­tite, mon père me bat­tait”

La spi­rale de la vio­lence et la dif­fi­cul­té à en sor­tir, Ma­ria* l’a aus­si vé­cue. “J’ai tou­jours connu la vio­lence, ra­conte-t-elle. Dé­jà pe­tite, mon père me bat­tait, puis plu­sieurs de mes conjoints m’ont bat­tue. Sous les coups du der­nier, j’ai failli y res­ter.” Ce der­nier homme est un étran­ger qu’elle ren­contre il y a 2 ans “lorsque j’ai­dais dans une as­so­cia­tion de sou­tien aux mi­grants”. Dé­jà mère de deux en­fants - “d’un homme qui n’a ja­mais été violent”, tient-elle à pré­ci­ser - son bour­reau est le plus char­mant des hommes, dans un pre­mier temps. Mais dès qu’il a ob­te­nu ses pa­piers pour res­ter en France, c’est la douche froide.

“Ça a com­men­cé par des mots puis ça a été les pre­mières gifles. Je n’avais plus le droit de par­ler avec mes amis. Dès que je tou­chais de l’ar­gent, il le pre­nait...” Il lui ouvre même l’ar­cade sour­ci­lière d’un coup de poing. Mais, to­ta­le­ment sous son em­prise et avec l’es­poir qu’il re­de­vienne ce­lui qu’elle avait connu, elle ne se rend pas aux ur­gences. A peine en touche-t-elle un mot à sa psy et re­fuse de por­ter plainte mal­gré ses conseils. “Je di­sais aux gens que j’avais pris une porte”, tout en se dou­tant qu’elle ne convain­quait pas grand monde. Rien ne change lors­qu’elle tombe en­ceinte. Alors, qu’elle se trouve à 3 mois de gros­sesse, il la ta­basse si vio­lem­ment que “je me suis vue mou­rir, se sou­vient Ma­ria. Je suis par­tie dès le len­de­main. Il a fal­lu qu’une as­so­cia­tion vienne me cher­cher, j’étais in­ca­pable de mar­cher.” Elle se dé­cide en­fin à por­ter plainte mais seule­ment sur l’in­sis­tance des per­sonnes ve­nues la sau­ver. “J’avais l’es­poir que ma fille puisse quand même avoir un jour un pa­pa”, ex­plique-t’elle. Hé­ber­gée de­puis le dé­but d’an­née par l’as­so­cia­tion, elle n’a pas pour au­tant l’es­prit libre : l’au­teur des coups ha­bite à quelques rues du centre ! Les dé­marches ju­di­ciaires pour l’éloi­gner sont en cours mais l’homme vient d’un pays en guerre et n’est pas ex­pul­sable. “Je ne com­prends pas la lon­gueur de la jus­tice, dé­plore Ma­ria. J’ai peur de le croi­ser quand je sors dans la rue. Ma plus grande crainte, c’est qu’il prenne ma fille et re­parte dans son pays.” (*) Les pré­noms ont été mo­di­fiés pour pré­ser­ver leur ano­ny­mat.

La Manche et le Cal­va­dos n’échappent mal­heu­reu­se­ment pas au fléau des vio­lences faites aux femmes. Le Gre­nelle inau­gu­ré le 3 sep­tembre a pour ob­jec­tif d’y mettre fin.

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