Le désen­chan­te­ment des maires

Mon­tée des abs­ten­tions et nom­breuses dé­mis­sions de maires sont les symp­tômes vi­sibles d’un désen­chan­te­ment municipal.

La Manche Libre (Avranches) - - Actualités - Mi­chel Boi­vin

La crise des ter­ri­toires et la pres­sion in­di­vi­dua­liste font par­tie des causes ma­jeures de “la grève des urnes” et du re­non­ce­ment à la gou­ver­nance mu­ni­ci­pale. Ce désen­chan­te­ment touche do­ré­na­vant notre cadre dé­mo­cra­tique de base me­na­cé d’une im­plo­sion qui peut s’avé­rer gra­vis­sime à un mo­ment de fortes cris­pa­tions entre le lo­cal et le na­tio­nal, en même temps qu’au sein du lo­cal entre le com­mu­nal et l’in­ter­com­mu­nal.

Un abs­ten­tion­nisme gran­dis­sant

Les élec­tions mu­ni­ci­pales ont ré­sis­té un temps à la pous­sée abs­ten­tion­niste qui sé­vit de­puis la fin des an­nées 1980. Dans la Manche, l’abs­ten­tion­nisme municipal passe de 23,9% en 1989 à 33% en 2014. Il est d’au­tant plus éle­vé que les com­munes sont peu­plées. Dans les villes, l’abs­ten­tion­niste reste un ano­nyme. Dans les pe­tites com­munes, il passe en­core pour un mau­vais ci­toyen. Les mo­ti­va­tions des abs­ten­tion­nistes sont très di­verses. Elles peuvent ex­pri­mer leur mé­con­ten­te­ment à l’égard des élus lo­caux, leur dés­in­té­rêt vis-à-vis des af­faires com­mu­nales, leur sen­ti­ment d’un vote qui ne chan­ge­ra pas leur si­tua­tion. Elles montrent la dif­fi­cul­té pour les élus mu­ni­ci­paux à faire émer­ger l’in­té­rêt com­mun. Cette dif­fi­cul­té est d’au­tant plus grande que des élus incarnent eux-mêmes la dé­fense d’in­té­rêts par­ti­cu­liers voire per­son­nels.

Une explosion de dé­mis­sions

L’écharpe tri­co­lore de­vient un far­deau lourd à por­ter dans les mai­ries. Une pro­por­tion crois­sante de maires aban­donne la fonc­tion en plein man­dat. Entre avril 2014 et avril 2017, dans l’en­semble de la France, 1 021 maires dé­mis­sionnent contre 497 entre avril 2008 et avril 2012. Ces dé­mis­sions, qui ont plus que dou­blé en six ans, sont vo­lon­taires. Elles s’ajoutent aux dé­mis­sions d’ad­joints et de conseiller­s mu­ni­ci­paux éga­le­ment en explosion. A la co­horte des dé­mis­sion­naires s’ajoute la lé­gion des ab­sen­téistes. De nom­breux maires se plaignent de de­voir reporter des séances parce que le quo­rum n’est pas at­teint.

Les maires des pe­tites com­munes sont les plus nom­breux à je­ter l’éponge et à ex­pri­mer un “ras-le-bol”. Ces “pre­miers de cor­vée” évoquent l’étran­gle­ment fi­nan­cier ré­sul­tant d’une aug­men­ta­tion des charges com­mu­nales et d’une di­mi­nu­tion des do­ta­tions de l’etat, les pertes de com­pé­tences et d’au­to­no­mie des com­munes, les exi­gences sans cesse ac­crues des ad­mi­nis­trés, le cha­ra­bia ad­mi­nis­tra­tif.

La crise des ter­ri­toires

Les élus mu­ni­ci­paux, ayant plus su­bi qu’ac­com­pa­gné les pro­fondes trans­for­ma­tions de l’or­ga­ni­sa­tion des ter­ri­toires, ne cachent pas leur désar­roi après la rup­ture du pacte sur l’éga­li­té des ter­ri­toires. Face à la crise des fi­nances pu­bliques, l’etat a choi­si de ne plus cor­ri­ger les in­éga­li­tés ter­ri­to­riales. La com­pé­ti­tion entre les ter­ri­toires, au nom de l’idéo­lo­gie concurrent­ielle, mène à la mé­tro­po­li­sa­tion et à l’ac­cen­tua­tion des frac­tures ter­ri­to­riales. La po­li­tique de dé­cen­tra­li­sa­tion change de sens avec une ap­proche ma­na­gé­riale de l’ac­tion pu­blique. Elle n’a plus pour ob­jec­tif de rendre la dé­ci­sion lo­cale plus libre et ci­toyenne. Elle vise do­ré­na­vant à ra­tio­na­li­ser l’offre de ser­vices pu­blics. Elle ré­duit les com­munes ru­rales à des fonc­tions uti­li­taires comme la te­nue de l’état-ci­vil et la ges­tion du ci­me­tière. Rat­ta­chées de gré ou de force à une struc­ture in­ter­com­mu­nale, les com­munes de pe­tite taille perdent beau­coup de com­pé­tences. Leurs re­pré­sen­tants res­semblent de plus en plus à des fi­gu­rants s’in­quié­tant de la ré­duc­tion de leur ca­pa­ci­té d’ac­tion. Les maires sont de moins en moins des exé­cu­tants de po­li­tiques dé­ci­dées par les conseils mu­ni­ci­paux et de plus en plus des agents de mise en oeuvre de dé­ci­sions prises aux ni­veaux in­ter­com­mu­nal et na­tio­nal.

La pres­sion in­di­vi­dua­liste

Les maires, “à por­tée d’en­gueu­lades”, sont confron­tés à une re­cru­des­cence d’exi­gences in­di­vi­dua­listes en tout genre. Il leur est ré­cla­mé plus de pres­ta­tions et moins d’im­pôts. A un mo­ment dé­ma­go­gique où tout in­di­vi­du se sent lé­gi­time à s’ex­pri­mer sur tout su­jet lo­cal sans vé­ri­table connais­sance de la com­plexi­té de sa ges­tion, les maires éprouvent les pires dif­fi­cul­tés à te­nir un dis­cours res­pon­sable et à être écou­tés. Ils savent d’ex­pé­rience que les condi­tions sont très loin d’être réunies pour l’avè­ne­ment d’une vé­ri­table dé­mo­cra­tie participat­ive mo­bi­li­sant tous les ci­toyens spon­ta­né­ment pour construire le bien com­mun en connais­sance de cause.

Le désen­chan­te­ment municipal est étroi­te­ment lié à la grande trans­for­ma­tion de la com­mune de ci­toyens in­té­res­sés par la vie lo­cale en une com­mune d’in­di­vi­dus pré­oc­cu­pés par leur vie per­son­nelle. Ces der­niers exigent des ré­ponses im­mé­diates à leurs de­mandes. Ils se com­portent comme des clients ré­cla­mant, en échange de leurs im­pôts, des pres­ta­tions per­son­na­li­sées.

Les com­munes ru­rales sont ré­duites à la te­nue de l’état-ci­vil et à la ges­tion du ci­me­tière. Rat­ta­chées de gré ou de force à une struc­ture in­ter­com­mu­nale, les com­munes de pe­tite taille perdent beau­coup de com­pé­tences. Leurs re­pré­sen­tants res­semblent de plus en plus à des fi­gu­rants.

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