Et si cette crise sa­ni­taire per­met­tait de re­pen­ser l'ave­nir? Huit nor­mands vous ré­pondent

La Manche Libre (Avranches) - - Coronaviru­s -

Opi­nions Ils sont d'ho­ri­zons, d'âges et d'en­ga­ge­ments dif­fé­rents. Ils livrent leur opi­nion pour vous ai­der à vous construire le vôtre. ■■Bé­ren­gère Le­roux, com­mu­ni­cante à Gran­ville.

Cette crise nous a in­dé­nia­ble­ment of­fert une chose : du temps, sor­tir la tête hors de l'eau et en­tre­voir ce qui compte vrai­ment. La liste est longue : le manque des proches, pou­voir les ser­rer dans nos bras et leur dire à quel point on les aime. Pro­fes­sion­nel­le­ment, le re­gard et la consi­dé­ra­tion sur cer­taines pro­fes­sions a chan­gé, d'autres mé­tiers sou­vent mis de cô­té se sont trou­vés jus­te­ment re­va­lo­ri­sés. Les consom­ma­teurs ré­pon­dants pré­sents aux ini­tia­tives des pro­duc­teurs lo­caux avec une nou­velle ma­nière de consom­mer… même de ma­nière hy­bride, aug­men­tant la part de cir­cuit court dans le pa­nier tout en conser­vant du su­per­mar­ché. C'est au pied du mur qu'on voit mieux le mur ! Nos modes de vie ne vont pas chan­ger ra­di­ca­le­ment mais quand même un peu... Car une telle crise per­cute de plein fouet nos fonc­tion­ne­ments ac­tuels et, une fois que le sen­ti­ment d'in­quié­tude s'es­tom­pe­ra, elle nous don­ne­ra l'ins­pi­ra­tion et le cou­rage d'al­ler plus haut, dans une meilleure ver­sion de nous même.

■■Jacques Jour­dan, mu­si­cien à Saint-lô

N'es­pé­rant au­cune ré­demp­tion de la part du gou­ver­ne­ment en place, l'unique point po­si­tif qui, pour moi, se dé­ga­ge­ra à l'is­sue de cette épreuve se­ra notre ca­pa­ci­té à nous sen­tir, à nou­veau, des ci­toyens à part en­tière. Et qu'en­fin li­bé­rés, nous re­pren­drons pos­ses­sion de l'es­pace pu­blic. Afin que les so­lu­tions à nos pro­blèmes ne passent pas par des dé­ci­sions in­di­vi­duelles, mais par des ac­tions col­lec­tives qui ré­pondent aux be­soins et aux as­pi­ra­tions du plus grand nombre. Afin que la jus­tice pé­nale passe, si des man­que­ments graves à la ges­tion de cette crise sont avé­rés. Afin que la jus­tice so­ciale ad­vienne dans une juste ré­tri­bu­tion des sa­la­riés et par­ti­cu­liè­re­ment des femmes, très ex­po­sées pen­dant cette crise, et in­suf­fi­sam­ment payées. Afin que la jus­tice fis­cale soit en­fin une réa­li­té. Par le ré­ta­blis­se­ment de l'im­pôt sur la for­tune, la fin du CICE (Cré­dit d'im­pôt com­pé­ti­ti­vi­té em­ploi), le com­bat contre l'éva­sion et la fraude fis­cale. Ain­si les sa­la­riés, les PME, les TPE n'au­ront plus à payer pour ceux dont l'in­dé­cente for­tune au­to­rise tous les ex­cès et fait dé­faut au fi­nan­ce­ment de nos ser­vices pu­blics... ce que nous n'avons pu que consta­ter dans cette sé­quence d'hô­pi­taux dé­bor­dés. L'hu­main d'abord quoi qu'il en coûte !

■■Charles Yvon, chef d'en­tre­prise à Cher­bourg

La crise que nous tra­ver­sons dé­montre la per­ti­nence du vi­rage que beau­coup d'en­tre­prises nor­mandes ont pris de­puis long­temps ou sont en train de prendre : pri­vi­lé­gier notre ré­seau éco­no­mique lo­cal avec des cir­cuits courts. Se four­nir ici et pas à l'autre bout du monde ! Ce ré­seau per­met en ef­fet d'ac­croître la ré­ac­ti­vi­té, l'ef­fi­ca­ci­té et la bien­veillance dans les re­la­tions pro­fes­sion­nelles, et de di­mi­nuer notre im­pact éco­lo­gique. Par exemple, les poi­gnées des Pa­ra­pluies de Cher­bourg que je di­rige sont pro­duites dans le Co­ten­tin et nos meubles d'ex­po­si­tion à Bric­que­bec : il est ain­si plus fa­cile d'as­su­rer nos ap­pro­vi­sion­ne­ments. C'est un atout en terme de ré­ac­ti­vi­té et qua­li­té fi­nale de nos pro­duits et de ser­vices ren­dus. La crise du co­ro­na­vi­rus a ré­vé­lé notre dé­pen­dance, et donc notre fra­gi­li­té, vis à vis de pays très loin­tains, la Chine en pre­mier lieu évi­dem­ment. Une is­sue po­si­tive se­rait donc, je l'es­père un re­tour à cette éco­no­mie lo­cale qui contri­bue à un ren­for­ce­ment de l'éco­no­mie na­tio­nale et à construire un monde plus du­rable.

■■Pierre Au­bril, agri­cul­teur à Ra­ve­no­ville

Jo­li mois de mai : les pom­miers sont en fleurs, les belles nor­mandes passent dans un ta­pis d'herbe bien vert. Tou­jours, le prin­temps ar­rive après l'hi­ver. Tou­jours après les guerres nous nous sommes re­le­vés. Après le pas­sage du co­vid 19, on se re­lè­ve­ra si nous res­tons so­li­daires et libres. Res­tons so­li­daires. Il fau­dra bien ac­cep­ter plus d'im­pôts en re­voyant la fis­ca­li­té fran­çaise dont L'IFI (im­pôt sur la for­tune im­mo­bi­lière), les avan­tages fis­caux, l'exode fis­cale. En ef­fet, nous avons be­soin de ser­vices pu­blics de qua­li­tés au plus près des ha­bi­tants, dont prin­ci­pa­le­ment les ser­vices de se­cours et mé­di­caux ain­si que l'édu­ca­tion. Tout ce­la au­ra un prix et nous de­vons l'as­su­mer. Res­tons libres. Pour ce­la, il faut être le plus au­to­nome, in­dé­pen­dant pos­sible. Dé­tour­nons-nous des grands groupes mul­ti­na­tio­naux qui ne pensent qu'à ré­mu­né­rer leurs ac­tion­naires. Re­trou­vons une Eu­rope forte de ses ré­gions avec leurs iden­ti­tés et leurs proxi­mi­tés pour être ca­pable d'au­to­suf­fi­sance. Dé­tour­nons-nous des grandes concen­tra­tions ur­baines. Nous de­vrons donc vivre au­tre­ment ce qui n'est pas in­com­pa­tible avec une vie heu­reuse.

■■So­nia Kri­mi, dé­pu­tée de la Manche

Cette pa­ren­thèse a ap­por­té de bonnes choses dans nos vies. D'abord al­ler à l'es­sen­tiel ! Sans pré­li­mi­naires, sans élé­ments de lan­gage, oser dire ce qu'on pense. Se concen­trer sur le plus im­por­tant : se soi­gner, se nour­rir, se dé­pla­cer... L'es­sen­tiel pour vous c'est quoi ? L'ave­nir de notre pla­nète, un toit, un tra­vail, des va­cances, le re­gard des autres, l'amour de vos proches. Ré­flé­chis­sez, vous avez en­core quelques jours. En­suite, faire dif­fé­rem­ment. Notre sou­ve­rai­ne­té mé­di­cale, ali­men­taire et éco­no­mique est à pen­ser au­tre­ment dans nos po­li­tiques pu­bliques de de­main. Nous n'avons pas le choix. Ar­rê­ter d'être les agneaux du trop rai­son­nable, du po­li­ti­que­ment cor­rect, de l'im­mo­bi­lisme s'ap­puyant

sur l'ar­gu­ment de la conti­nui­té ré­pu­bli­caine. En­fin, être libre. Libre de s'ha­biller comme vous vou­lez, libre de vous lais­ser al­ler, libre de ne plus se ma­quiller, libre de ne plus faire sem­blant, libre de toutes les tra­cas­se­ries so­ciales. Chas­ser de votre vie ceux qui vous éloignent de votre li­ber­té. La li­ber­té est le seul che­min du bon­heur. Alors trou­vons-le.

■■Pa­trick Fis­sot, his­to­rien à Ca­ren­tan

Un peu d'his­toire. On a par­fois com­pa­ré la crise du co­vid 19 avec la grippe es­pa­gnole de l'été à l'hi­ver 1918, qui tua da­van­tage que la Pre­mière Guerre mon­diale. A l'époque, en avait-on ti­ré des en­sei­gne­ments pour chan­ger le monde ? Non ! Tiens, jus­te­ment, la guerre... puisque le Pré­sident de la Ré­pu­blique a fi­lé la com­pa­rai­son, af­fir­mant que “nous sommes en guerre”. On ima­gine donc notre après­guerre. La com­pa­rai­son avec 1944/1945 est ten­tante à quelques jours des cé­lé­bra­tions du 76e an­ni­ver­saire de la fin de la se­conde guerre mon­diale en Eu­rope. On se sou­vient qu'à cette époque, les vieilles dé­mo­fi­na­le­ment cra­ties eu­ro­péennes avaient fi­na­le­ment dû cé­der la place à la dic­ta­ture so­vié­tique et au sys­tème amé­ri­cain. Deux mo­dèles en rem­pla­çaient alors un autre, dé­jà mo­ri­bond de­puis les an­nées 20. Au­jourd'hui, les équi­libres in­ter­na­tio­naux semblent va­ciller : ab­sence de gou­ver­nance mon­diale ef­fi­cace, ren­for­ce­ment de l'etat-na­tion, fer­me­ture des fron­tières, crise dé­mo­cra­tique, dé­clin de la do­mi­na­tion et du mo­dèle amé­ri­cains, mon­tée des ré­gimes au­to­ri­taires comme la Chine et la Rus­sie qui se posent en al­ter­na­tives. Il ap­pa­raît évident que les an­ta­go­nismes d'hier vont se ren­for­cer, sans pour au­tant que naisse un “nou­veau monde”, comme en 1945.

■■Anne Bois­sel, pré­si­dente de Isi­gny-oma­ha

Cette épreuve met au grand jour les li­mites d'un monde glo­ba­li­sé vide de pa­trio­tisme éco­no­mique et de bon sens po­li­tique et ci­toyen. Confron­té dans un pre­mier temps au stress du manque des pro­duits de pre­mière né­ces­si­té, le consom­ma­teur a re­dé­cou­vert avec bon­heur l'im­por­tance de ses com­mer­çants de proxi­mi­té et de ses pro­duc­teurs lo­caux. Si­dé­ré, le pa­tient a com­pris qu'il était dan­ge­reux pour sa san­té d'at­tendre mé­di­ca­ments et ma­té­riels de soin fa­bri­qués à l'autre bout de la pla­nète, et s'est ques­tion­né au pas­sage sur le bi­lan car­bone. L'évi­dente ré-in­dus­tria­li­sa­tion Fran­çaise semble faire consen­sus dans nos conver­sa­tions, dans les mé­dia et sur les ré­seaux so­ciaux. Sur ce su­jet, nous pou­vons es­pé­rer l'uni­té na­tio­nale ! Cette épreuve re­met au goût du jour la né­ces­saire sou­ve­rai­ne­té d'un pays. Nous ne de­vrons plus nous per­mettre d'être aus­si dé­pen­dants et dé­faillants. Qui dé­ci­de­ra de ce chan­ge­ment ? Le consom­ma­teur-ci­toyen ! Car après les larmes et les an­goisses de cette crise, il au­ra conscience du pou­voir de ses choix au quo­ti­dien pour que soit as­su­rée une vie meilleure tout en par­ti­ci­pant au main­tien et à la créa­tion d'em­plois.

■■Ca­si­mir Mus­zyns­ki, mé­de­cin à Cou­tances

Des fruits po­si­tifs sor­ti­ront-ils de cette crise ? Oui si le Pré­sident de la Ré­pu­blique bouge. Lui seul en a le pou­voir. Em­ma­nuel Ma­cron fait ré­fé­rence au Con­seil Na­tio­nal de la Ré­sis­tance pour re­le­ver la France. S'il ne réus­sit pas cette pi­rouette po­li­tique ce se­ra un saut pé­rilleux pour sa ré­élec­tion. Car l'éten­due des dé­gâts et des res­pon­sa­bi­li­tés est sous ses yeux. Il ne peut plus s'échap­per en di­sant “on ne sa­vait pas”. Pour rap­pel, le dé­but ac­tif de fer­me­tures des hô­pi­taux gé­né­raux re­monte à plus de 30 ans ! On le paye en 2020 : l'aus­té­ri­té im­po­sée aux hô­pi­taux pu­blics pro­voque la pé­nu­rie de tout, ma­té­riel et per­son­nel. La san­té n'a pas de prix mais un coût, dixit les tech­no­crates. Ces “tech­nos” qui na­viguent entre le pu­blic et le pri­vé... Leurs re­com­man­da­tions n'ont au­cun scru­pule. La san­té coûte 11% du PIB ? Alors on pri­va­tise, ex­ter­na­lise, dé­lo­ca­lise. La crise du Co­vid-19 au­ra per­mis de faire écla­ter au grand jour cette au­top­sie-là. Au po­li­tique de s'en em­pa­rer pour chan­ger, le peuple en­tier le ré­clame, n'en­ten­dez-vous pas ?

Bé­ren­gère Le­roux, com­mu­ni­cante à Gran­ville, Jacques Jour­dan, mu­si­cien à Saint-lô. Charles Yvon, en­tre­pre­neur à Cher­bourg, Pierre au­bril, agri­cul­teur à Ra­ve­no­ville.

So­nia Kri­mi, dé­pu­té de la Manche, Pa­trick Fis­sot, his­to­rien à Ca­ren­tan. Anne Bois­sel, pré­si­dente d'isi­gny-oma­ha In­ter­com, Ca­si­mir Mus­zyns­ki, mé­de­cin à Cou­tances.

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