Les ef­fets du “po­pu­lisme” ita­lien

La Manche Libre (Cherbourg) - - LA UNE - par Fran­çois Ké­ro­nic

“La belle vie, c’est fi­ni.” “Aux im­mi­grés clan­des­tins, je dis : pré­pa­rez-vous à faire vos va­lises, pré­pa­rez-vous po­li­ment, se­rei­ne­ment, tran­quille­ment, pa­ci­fi­que­ment, mais pré­pa­rez­vous.” Qui a pu faire une telle déclaration cette se­maine en Eu­rope ? Le lea­der d’une for­ma­tion d’ex­trême-droite ? Certes. Mais c’est bien plus que ce­la : le mi­nistre de l’In­té­rieur ita­lien, Mat­téo Sal­vi­ni – le co-pré­sident du gou­ver­ne­ment is­su de la coa­li­tion for­mée en fin de se­maine der­nière par les deux par­tis (ou al­liances de par­tis), le Mou­ve­ment 5 étoiles (M5S) et la Ligue, por­tés en tête par les élec­tions du 4 mars. Ap­pa­rem­ment, tout les op­po­sait, ils sont pour­tant par­ve­nus à éta­blir un pro­gramme com­mun de re­dres­se­ment éco­no­mique et de dis­sua­sion mi­gra­toire qui fait hur­ler les au­to­ri­tés eu­ro­péennes, les Al­le­mands et les mar­chés fi­nan­ciers… Or quand on en­tend le mi­nistre de l’In­té­rieur du gou­ver­ne­ment ita­lien te­nir de tels pro­pos, ceux­ci ont une tout autre por­tée que lors­qu’il s’agit du Hon­grois Vik­tor Or­ban ou du Po­lo­nais Mo­ra­wie­cki, aus­si­tôt mis au ban de l’Union eu­ro­péenne, avec le qua­li­fi­ca­tif hon­teux de “po­pu­liste” et d’ex­tré­miste.

Ef­fets im­mé­diats

Car l’Ita­lie est la troi­sième éco­no­mie de l’Union, l’un des pays fon­da­teurs du Mar­ché com­mun et de la zone eu­ro, un voi­sin de l’Al­le­magne et de la France qui en­voie 73 dé­pu­tés au Par­le­ment eu­ro­péen (contre 74 pour la France et 96 pour l’Al­le­magne). L’ar­ri­vée au pou­voir de la coa­li­tion “po­pu­liste” ita­lienne au­ra plu­sieurs ef­fets im­mé­diats (sans pré­ju­ger de l’ave­nir im­pré­vi­sible de ce gou­ver­ne­ment) : en pre- mier lieu, ce­la li­bère la pa­role des autres gou­ver­ne­ments “po­pu­listes” eu­ro­péens, Da­ne­mark, Au­triche, Hon­grie, Po­logne, Ré­pu­blique tchèque, Slo­va­quie (peut-être même Slo­vé­nie) ; et ce­la em­pêche les gou­ver­ne­ments pro-eu­ro­péens de les mettre à l’écart sauf à pro­vo­quer des ré­ac­tions na­tio­na­listes en re­tour, sans né­gli­ger l’in­fluence que ce­la peut avoir sur les opi­nions pu­bliques. En se­cond lieu, la po­li­tique an­non­cée par les Ita­liens au­ra un ef­fet dis­sua­sif sur les cen­taines de mil­liers de mi­grants en puis­sance qui at­tendent leurs “pas­seurs” pour tra­ver­ser le Mé­di­ter­ra­née. Ceux-là savent dé­sor­mais qu’ils ne sont plus les bien­ve­nus sur le conti­nent eu­ro­péen. Et lorsque l’Ita­lie va se pré­sen­ter de­vant ses par­te­naires dans quelques jours pour re­né­go­cier les ac­cords de Du­blin, ce­la pro­met d’être beau­coup plus ru­gueux que par le pas­sé. Ces ac­cords pré­voyaient en ef­fet que le pre­mier pays où dé­barquent les mi­grants en as­sume la res­pon­sa­bi­li­té – ce qui a trans­for­mé la Si­cile en im­mense camp de ré­fu­giés. Il est hau­te­ment im­pro­bable que l’Ita­lie conti­nue à jouer à ce jeu-là. Et les Eu­ro­péens, à com­men­cer par les Al­le­mands, vont de­voir re­con­si­dé­rer leur po­li­tique mi­gra­toire. Que se pas­se­rait-il s’ils s’avé­raient in­ca­pables d’y par­ve­nir ? C’est très simple. Dans un an exac­te­ment, au mois de mai 2019, se tien­dront les pro­chaines élec­tions au Par­le­ment eu­ro­péen. L’ac­tuelle ma­jo­ri­té de centre gauche pro-eu­ro­péenne pourrait bien être éli­mi­née au pro­fit d’une nou­velle ma­jo­ri­té, la­quelle, pro­lon­geant les tendances ac­tuelles à tra­vers le conti­nent, s’af­fi­che­rait “eu­ros­cep­tique” et “sou­ve­rai­niste”. Cette fois, les ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes pour­raient être ébran­lées. On de­vine l’onde de choc.

Mat­téo Sal­vi­ni.

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