Il y a 50 ans, la Normandie vi­vait mai 68 Ré­cit d’un ter­ri­toire di­vi­sé

C’était il y a 50 ans, mais toute la France en parle en­core. Dans la Manche, mai 68 a aus­si ques­tion­né, et op­po­sé.

La Manche Libre (Granville) - - Histoire -

C’est une vague que peu de gens ont vu ve­nir. D’abord à Nan­terre, puis à la Sor­bonne et par­tout en France, les évé­ne­ments de mai 1968 ont ren­ver­sé la va­peur d’une France dont les as­pi­ra­tions al­laient ra­di­ca­le­ment chan­ger. Dans la Manche, si les ma­ni­fes­ta­tions se sont prin­ci­pa­le­ment concen­trées sur Cher­bourg, les dé­bats, les re­ven­di­ca­tions et les ques­tion­ne­ments se sont in­vi­tés à chaque table et dans toutes les rues.

En France, la grève gé­né­rale com­mence le 13 mai. A Pa­ris, un dé­fi­lé ras­semble des cen­taines de mil­liers de per­sonnes et un mil­lion dans le reste de la France. Les images de vio­lence choquent les Fran­çais. 3 500 per­sonnes dé­filent contre la “ré­pres­sion po­li­cière contre les étudiants” dans les rues de Cher­bourg. A Saint-lô, 2 000 fonc­tion­naires, en­sei­gnants et ou­vriers ma­ni­festent en centre ville. “Les ora­teurs de­mandent qu’une so­lu­tion ra­pide et ef­fi­cace soit trou­vée aux pro­blèmes de l’edu­ca­tion na­tio­nale, per­met­tant d’as­su­rer l’emploi de tous les jeunes en­trant dans la vie ac­tive”, re­late La Manche Libre.

La Manche se­couée

Les grèves s’étendent au pays en­tier et les ou­vriers oc­cupent les usines. Par­mi les 2 mil­lions de gré­vistes, les che­mi­nots de Cher­bourg. “Le monde a été sur­pris, avouons-le, par l’in­ten­si­té du mou­ve­ment, à com­men­cer par les in­té­res­sés eux-mêmes”, peut-on lire dans La Manche libre du 19 mai 1968. “Pour ces gar­çons et ces filles, l’uto­pie n’est plus le bie­nêtre ma­té­riel mais la per­fec­tion de l’homme”.

A Saint-hi­laire-du-har­couët, les élèves du ly­cée tech­nique dé­cident d’oc­cu­per sym­bo­li­que­ment le ci­né­ma et d’ou­vrir une concer­ta­tion avec leurs pro­fes­seurs. Ils ne quit­te­ront les lieux qu’au pe­tit ma­tin. Au 21 mai, 12 000 sa­la­riés ont ces­sé le tra­vail dans l’ag­glo­mé­ra­tion de Cher­bourg, où 3 000 per­sonnes dé­filent jus­qu’à l’hô­tel de ville. Le len­de­main, à Gran­ville, on dé­compte 2 000 ma­ni­fes­tants contre le gou­ver­ne­ment. Après quelques jours de grève, les bu­reaux de ta­bac ne donnent plus qu’un pa­quet de ci­ga­rettes par per­sonne, mais l’es­sence n’est pas ra­tion­née.

Au ly­cée Le Ver­rier à Saint-lô, les élèves tiennent une réunion im­pro­vi­sée : à l’una­ni­mi­té, ils sont contre une grève des cours et les Ter­mi­nales es­timent qu’ils se­raient les pre­mières vic­times d’une grève du Bac. “Les échanges de vues ont prou­vé que pro­fes­seurs et élèves te­naient [...] un dis­cours qua­si iden­tique”, re­late votre jour­nal. Le gé­né­ral de Gaulle an­nonce alors l’organisation d’un ré­fé­ren­dum pro­po­sant “une mu­ta­tion de la so­cié­té fran­çaise”. Il pré­cise que si la ré­ponse est non, il quit­te­ra ses fonc­tions.

À Cher­bourg, où la grève est presque to­tale, 4 000 per­sonnes dé­filent dans la rue. À Saint-lô, ils sont 3 000 à ma­ni­fes­ter contre le gou­ver­ne­ment Pom­pi­dou et 2 000 agri­cul­teurs man­chois par­ti­cipent à une “jour­née na­tio­nale d’aver­tis­se­ment”.

Le 26 mai, les ma­ni­fes­ta­tions se ré­pandent dans le dé­par­te­ment, à Cher­bourg, Gran­ville, Avranches et Cou­tances. Mais pour la pre­mière fois dans la Manche, à Saintlô, 3 000 par­ti­sans de De Gaulle dé­filent sous les cris de “Mit­ter­rand au po­teau”, “Rou­vrez nos écoles”, “Fonc­tion­naires au bou­lot”...

“3 000 ma­ni­fes­tants à Saintlô, Elle et Vire en grève”, titre La Manche Libre, qui évoque un sa­laire de 450 F pour les ou­vriers de la fon­de­rie Ha­vard à Ville­dieu et 500 F dans le bâ­ti­ment. “La ci­vi­li­sa­tion du fri­gi­daire, de la pe­tite voi­ture et du poste de té­lé­vi­sion [...] ne suf­fit plus à com­bler les ima­gi­na­tions et les coeurs avides”, signe un jour­na­liste de La Manche Libre.

Les ac­cords de Gre­nelle entre le gou­ver­ne­ment, le pa­tro­nat et les syn­di­cats, sont alors si­gnés. Le SMIG doit être ma­jo­ré de 35 %, pas­sant à 520 F par mois. Les sa­laires se­raient aug­men­tés de 7 % au 1er juin et de 3 % au 1er oc­tobre. Con­sul­tés, les gré­vistes re­fusent ces avan­tages. À Cher­bourg, où le sucre de­vient très rare dans les ma­ga­sins, une nou­velle ma­ni­fes­ta­tion ras­semble 6 000 per­sonnes.

Le 29 mai, le Gé­né­ral de Gaulle, qui a pour ha­bi­tude de s’iso­ler quelque temps dans sa ré­si­dence de cam­pagne avant toute dé­ci­sion cru­ciale, part brus­que­ment. Le len­de­main, il ré­ap­pa­raît et an­nonce :

“Je ne me re­ti­re­rai pas”. Le chef de l’etat pro­nonce la dis­so­lu­tion de l’as­sem­blée na­tio­nale et renonce au ré­fé­ren­dum. Les élec­tions lé­gis­la­tives au­ront bien lieu. A Pa­ris, une ma­ni­fes­ta­tion or­ga­ni­sée par les co­mi­tés de dé­fense en fa­veur du Gé­né­ral de Gaulle ras­semble un mil­lion de per­sonnes. A Cher­bourg, l’es­sence est dé­sor­mais ra­tion­née à 10 litres par vé­hi­cule. On ne trouve plus de ci­ga­rettes brunes.

Le large re­ma­nie­ment mi­nis­té­riel an­non­cé, avec neuf dé­parts, ne suf­fit pas à cal­mer les co­lères. 600 per­sonnes forcent les pi­quets de grève de l’ar­se­nal de Cher­bourg en pro­fi­tant de l’in­ter­ven­tion des forces de l’ordre, et vont tra­vailler. L’après-mi­di, non-gré­vistes et gré­vistes s’af­frontent : ils sont sé­pa­rés par les gen­darmes.

Con­tre­ma­ni­fes­ta­tion en sou­tient à De Gaulle

Table ronde

Le Pre­mier mi­nistre Georges Pom­pi­dou af­firme que le gou­ver­ne­ment tien­dra tous ses en­ga­ge­ments, alors que les ou­vriers de l’ar­se­nal, des CMN et du CEA, votent la re­prise du tra­vail. L’après-mi­di, 2 500 per­sonnes ma­ni­festent en ville pour “la paix ci­vique et la li­ber­té du tra­vail”.

La Manche Libre se sai­sit de ce pro­fond ques­tion­ne­ment de la so­cié­té pour or­ga­ni­ser une table ronde entre pa­rents, pro­fes­seurs et élèves, sur le thème : “l’en­sei­gne­ment se­con­daire et son in­adap­ta­tion à l’ave­nir des jeunes”. “Tous les actes ré­cents des jeunes prouvent que leur vo­lon­té de jus­tice, d’éga­li­té, de trans­for­ma­tion pro­fonde de la so­cié­té exis­tait bien, la­tente, mais re­fou­lée par la cen­sure adulte et gou­ver­ne­men­tale”, es­time une édu­ca­trice. “La prise de po­si­tion de la jeu­nesse, son ac­tion pré­sente sont, se­lon nous, très po­si­tives”. La mo­bi­li­sa­tion man­choise at­teint son pic le 6 juin, où 8 000 per­sonnes (usines, écoles, ar­se­nal...) dé­filent à nou­veau à Cher­bourg. Des tra­vailleurs des CMN au­ront gain de cause avec une aug­men­ta­tion de leurs sa­laires de 17 %. La SNCF re­pren­dra le tra­vail après avoir ob­te­nu une aug­men­ta­tion de sa­laire de 13 %. A nou­veau, 5 500 per­sonnes dé­filent le 7 juin à Cher­bourg, der­nier sou­bre­saut d’une sé­rie de grèves très sui­vies. Trois jours plus tard, la re­prise du tra­vail est qua­si gé­né­rale. Le gou­ver­ne­ment dé­cide alors d’in­ter­dire toute ma­ni­fes­ta­tion sur le sol fran­çais du­rant la cam­pagne élec­to­rale et il dis­sout sept “or­ga­ni­sa­tions ré­vo­lu­tion­naires”. À Pa­ris, la po­lice pé­nètre dans la Sor­bonne oc­cu­pée par les étudiants de­puis 35 jours.

Le 1er tour des élec­tions lé­gis­la­tives étein­dra par les urnes le mou­ve­ment pro­tes­ta­taire. Alors qu’une per­cée de la gauche était à pré­voir, c’est fi­na­le­ment le gaul­lisme qui s’im­pose de­vant une Fé­dé­ra­tion de la gauche dé­mo­crate et so­cia­liste et un Par­ti com­mu­niste en re­cul.

Dans la Manche, les cinq dé­pu­tés sor­tants sont tous ré­élus sous l’éti­quette gaul­liste UDR.

Il y a 50 ans, les se­cousses de mai 1968 at­tei­gnaient aus­si la Manche, comme ici à Cher­bourg. “Le monde a été sur­pris, avouons-le, par l’in­ten­si­té du mou­ve­ment”, dé­cri­ra notre jour­nal.

La Manche Libre édi­tion du di­manche 3 juin 1968.

Dé­fi­lé des ma­ni­fes­tants du 13 mai 1968, sur les bords de la Vire à Saint-lô.

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