“La Manche, vio­lem­ment mo­dé­rée, s’est re­la­ti­ve­ment peu mo­bi­li­sée”

La Manche Libre (Granville) - - Histoire -

Caen connaît sa pre­mière grève le 6 mai. Quel est son pro­fil ? “C’est plu­tôt un mou­ve­ment de la jeu­nesse étu­diante et ou­vrière. La gé­né­ra­tion du ‘ba­by­boom’ est par­ti­cu­liè­re­ment nom­breuse à Caen, l’une des villes fran­çaises les plus jeunes. Cette gé­né­ra­tion mon­tante in­ves­tit mas­si­ve­ment l’uni­ver­si­té dont les effectifs doublent en moins de 10 ans, comme les in­dus­tries nou­vel­le­ment ins­tal­lées dans les com­munes alen­tour. Les étudiants dé­noncent le mo­dèle au­to­ri­taire et sé­lec­tif de l’uni­ver­si­té na­po­léo­nienne, tan­dis que les jeunes ou­vriers re­mettent en cause l’ac­crois­se­ment des ca­dences et la fai­blesse des sa­laires.”

Dès jan­vier, Caen est tou­chée par de fortes ré­voltes so­ciales. “A Caen, Mai 1968 com­mence en ef­fet en jan­vier. Dans la nuit du 26 au 27, des af­fron­te­ments ex­trê­me­ment vio­lents op­posent plu­sieurs mil­liers d’ou­vriers de la SAVIEM aux forces de l’ordre. On se bat dans les rues de Caen jus­qu’à cinq heures du ma­tin. La presse parle de ‘scènes d’émeutes’. C’était à l’ori­gine une grève pour des aug­men­ta­tions de sa­laires et le libre exer­cice du droit syn­di­cal. C’est le prin­temps en hi­ver.”

Dans la Manche, les évé­ne­ments com­mencent fi­na­le­ment as­sez tard. Pour­quoi ce re­tard ?

“Ce sont les syn­di­cats qui lancent le mou­ve­ment de contes­ta­tion à l’oc­ca­sion de la jour­née na­tio­nale de grève du 13 mai. Celle-ci est très sui­vie chez EDF, à la SNCF, aux PTT et dans l’en­sei­gne­ment pu­blic. Les deux prin­ci­pales ma­ni­fes­ta­tions se dé­roulent à Cher­bourg avec en­vi­ron 4 000 par­ti­ci­pants et à Saint-lô avec en­vi­ron 500 par­ti­ci­pants. L’ab­sence de site uni­ver­si­taire, la fai­blesse du tis­su in­dus­triel en de­hors de Cher­bourg et le ca­rac­tère ‘vio­lem­ment mo­dé­ré’ des Man­chois très ma­jo­ri­tai­re­ment gaul­listes, ex­pliquent ce peu d’em­pres­se­ment.”

Cal­va­dos et Manche ont-ils été des dé­par­te­ments où les évé­ne­ments furent im­por­tants ?

“Le Cal­va­dos fi­gure par­mi les dé­par­te­ments de pro­vince les plus ac­tifs, à tra­vers ce qui se passe dans l’ag­glo­mé­ra­tion caen­naise et au­tour de l’uni­ver­si­té. La proxi­mi­té de Pa­ris per­met un va-et-vient des di­vers ‘me­neurs’ du mou­ve­ment. La Manche, plus ex­cen­trée et mo­dé­rée, moins in­dus­tria­li­sée et ur­ba­ni­sée, s’est re­la­ti­ve­ment peu mo­bi­li­sée. A la cam­pagne, il ne fait pas bon ‘être ré­vo­lu­tion­naire’.”

Si l’on doit re­te­nir un évé­ne­ment ma­jeur, quel se­rait-il ?

“C’est ‘l’opé­ra­tion ville fer­mée’ à Caen, le 29 mai 1968 de 15 h à 19 h, à l’ap­pel des syn­di­cats CGT, CFDT, FEN et UNEF. Elle s’est dé­rou­lée certes sans in­ci­dent grave, mais au mi­lieu des bar­rages à la De­mi­lune, au via­duc de la Ca­vée, au car­re­four de la route de Bayeux, quai Ven­deuvre, au car­re­four de Ve­noix, route de la Dé­li­vrande… Une mi­ni-bar­ri­cade sym­bo­lique est im­pro­vi­sée der­rière Saint-jeaneudes.”

A par­tir de quand les évé­ne­ments perdent-ils de leur in­ten­si­té ? “Dans la Manche, la si­tua­tion re­de­vient presque nor­male dès le len­de­main de l’ap­pel au sou­tien lan­cé par le gé­né­ral de Gaulle le 30 mai 1968, sauf dans l’en­sei­gne­ment, mal­gré la pres­sion des élus lo­caux pour que re­prennent les en­sei­gne­ments. Dans le Cal­va­dos, le re­tour à la nor­male de­mande plu­sieurs jours. Des af­fron­te­ments entre non-gré­vistes et gré­vistes éclatent à la SAVIEM où le tra­vail re­prend le 7 juin. Les ou­vrières de chez JAEGER ne votent la re­prise que pour le 12 juin.”

La vague gaul­liste aux élec­tions lé­gis­la­tives an­ti­ci­pées marque un re­flux ra­pide du mou­ve­ment dans la ré­gion. “Oui, c’est l’évi­dence. Les élec­tions lé­gis­la­tives des 23 et 30 juin 1968 sont un grand suc­cès pour les can­di­dats gaul­listes et leurs al­liés dans la ré­gion. La vague gaul­liste est par­ti­cu­liè­re­ment forte dans la Manche où les can­di­dats de l’union de dé­fense de la Ré­pu­blique re­cueillent plus des deux tiers des suf­frages ex­pri­més et em­portent les cinq sièges. Dans le Cal­va­dos éga­le­ment les dé­pu­tés gaul­listes l’em­portent. Le plus jeune d’entre eux, Olivier Stirn, fait son en­trée sur la scène élec­to­rale vi­roise en bat­tant le dé­pu­té sor­tant cen­triste.”

Mi­chel Boi­vin, his­to­rien, so­cio­logue et po­li­to­logue, re­vient sur les grands mo­ments de Mai 68 dans la Manche et le Cal­va­dos.

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