Un jo­li jar­din même en hi­ver

Le Cal­va­do­sien Jean-fran­çois Lil­ti, phar­ma­cien, a ter­mi­né 2e du Rhum avec un ba­teau construit de ses mains.

La Manche Libre (Granville) - - La Une - Ni­co­las Théo­det

Au mois de jan­vier, on reste évi­dem­ment au chaud dans la mai­son. Mais ce n’est pas une rai­son pour se conten­ter de la vue sur un jar­din terne de­puis nos fe­nêtres ! Même en hi­ver le jar­din peut of­frir un spec­tacle agréable. D’abord avec quelques plantes qui fleu­rissent mal­gré tout en cette pé­riode. Et puis sur­tout en créant des mises en scène. Il s’agit de com­po­ser des dé­cors avec di­vers ob­jets : pots en zinc, pho­to­phores, vieille trou­vaille mé­tal­lique de­man­dant à fi­nir sa vie en­tor­tillée de lierre. Ce jar­din hi­ver­nal n’au­ra de li­mite que votre ima­gi­na­tion.

Dans la vie, Jean-fran­çois Lil­ti, 56 ans, est phar­ma­cien. Ori­gi­naire de Tou­raine, il a po­sé ses va­lises à Tré­vières, dans le Cal­va­dos, à la fin de ses études. “Je suis ve­nu en Nor­man­die par amour de la mer. Ce sont des lec­tures de mon en­fance qui m’ont pous­sé à re­joindre la ré­gion”, confie-t-il.

Ce grand gaillard amou­reux de voile est pour­tant con­fron­té à une pre­mière dif­fi­cul­té pour pra­ti­quer sa pas­sion : le manque d’in­fra­struc­tures dans ce do­maine. “Le Cal­va­dos, c’est fou, tourne le dos à la mer, dit-il. On ne re­trouve pas cet amour du large qu’on a par exemple en Bre­tagne”. Le phar­ma­cien reste mal­gré tout at­ta­ché à la ré­gion qui “a ses propres charmes, c’est in­dé­niable”.

Un voi­lier de 50 pieds dans le jar­din

Pa­ra­doxa­le­ment, c’est aus­si cette ab­sence d’in­fra­struc­tures qui va pous­ser cet homme vers l’ex­ploit. “On ne s’est pas lais­sé dé­mon­ter”, ex­plique fiè­re­ment Jean-fran­çois Lil­ti, sou­li­gnant avec in­sis­tance l’en­ga­ge­ment de son ami Xa­vier Gos­se­lin.

Les deux hommes ont tout sim­ple­ment l’idée folle de construire eux-mêmes leur ba­teau... “L’his­toire a com­men­cé tout sim­ple­ment avec l’achat de 400 € de bois”. Les deux hommes fa­çonnent alors la ma­quette de bois gran­deur na­ture de ce que se­ra leur vais­seau ma­rin, un Mul­ti50. La cu­rio­si­té at­tire cer­tains re­gards. Voir pous­ser un mul­ti­coque de 50 pieds dans un jar­din du Bes­sin n’est pas une chose cou­rante. Et même si ce pro­jet d’ama­teurs est par­fois com­pli­qué à mettre en place, l’ob­jec­tif des deux hommes reste ce­lui “d’al­ler au bout d’une cer­taine idée, celle de par­ti­ci­per à la Route du Rhum”, la course trans­at­lan­tique en so­li­taire.

Après la construc­tion de la ma­quette avec l’aide d’un ar­chi­tecte pour les cal­culs et les cro­quis, le moule peut être réa­li­sé. L’ad­di­tion de 200 000 € pour un an et de­mi de tra­vail per­met au na­vire en car­bone et fibre de verre de sor­tir, en 2007, des chan­tiers nor­mands Grand Largue Com­po­sites, à Mon­de­ville. Après plu­sieurs épreuves, comme la Tran­sat Jacques Vabre par exemple, course trans­at­lan­tique en double, Jean-fran­çois Lil­ti prend pour la pre­mière fois le dé­part de la Route du Rhum en 2010, dans la ca­té­go­rie Mul­ti50. Une course qu’il boucle en 18 jours avec à la clef la 8e place dans sa ca­té­go­rie. Une belle réus­site !

Mais les deux com­pères ne s’ar­rêtent pas là et conti­nuent de tra­vailler sur le na­vire afin d’amé­lio­rer ses per­for­mances. Après une ten­ta­tive avor­tée en 2014 à la suite de plu­sieurs pro­blèmes sur le na­vire, le skip­per est re­par­ti à l’aven­ture en 2018, avec l’ob­jec­tif de battre son re­cord de 2010. L’a-t-il bat­tu ? Avec un lé­ger sou­rire, Jean-fran­çois Lil­ti ré­pond so­bre­ment : “oui, de quelques heures seule­ment”. Mais si, sur le pa­pier, les 18 jours, 7 heures, 47 mi­nutes et 45 se­condes ne semblent pas ex­cep­tion­nels par rap­port aux ré­sul­tats de 2010, les 3 540 milles qui sé­parent Saint-ma­lo de Pointe-à-pitre en Gua­de­loupe ont été un en­fer pour les skip­pers.

Trois tem­pêtes à af­fron­ter

Le 4 no­vembre 2018 à Saint-ma­lo, ils sont nom­breux à s’ali­gner au dé­part. Avec les condi­tions cli­ma­tiques fa­vo­rables de l’été der­nier, beau­coup ont réus­si la sé­lec­tion, un par­cours de 1 850 km en so­li­taire. Mais une fois le dé­part don­né et trois tem­pêtes af­fron­tées dans la pre­mière par­tie du par­cours jus­qu’à Ma­dère, les aban­dons sont nom­breux. “Les condi­tions de sé­lec­tion n’ont pas per­mis de réel­le­ment tes­ter les ba­teaux avant la course”, ex­plique Jean-fran­çois Lil­ti qui se re­mé­more sur­tout les condi­tions mé­téo­ro­lo­giques dan­tesques qui ont fait de cette édi­tion 2018 de la Route du Rhum, une des plus com­pli­quées de son his­toire.

“On n’est pas des­cen­du en des­sous de 4 mètres de houle, on a af­fron­té des vagues de plus de 8 mètres, des ra­fales de vent de 72 noeuds...”, ra­conte le phar­ma­cien de Tré­vières qui ar­rive, mal­gré la dif­fi­cul­té, à re­joindre Ma­dère pour son es­cale tech­nique. Il est at­ten­du par Xa­vier Gos­se­lin qui a fait le voyage pour le sou­te­nir jus­qu’à cette île por­tu­gaise au large du

Pre­mier Nor­mand sur les neuf au dé­part

Ma­roc. Ils passent 12 heures sur le na­vire pour le re­mettre en état et s’at­ta­quer à la se­conde par­tie du pé­riple. “On n’avait su­bi au­cune ava­rie ma­jeure”, ex­plique le skip­per qui a sur­tout été mar­qué par le froid de cette pre­mière par­tie de course. Elle a été fa­tale à près de la moi­tié des concur­rents qui ont ra­pi­de­ment aban­don­né.

Ce qui a fait la force de Jeanf­ran­çois Lil­ti, c’est sû­re­ment de connaître sur le bout des doigts ce ba­teau qu’il a construit de ses mains. Il connaît ses li­mites et peut le jau­ger, ce qui lui per­met de faire face et de s’ac­cro­cher, pen­dant que d’autres su­bissent les in­tem­pé­ries de plein fouet. Une fois l’île de Ma­dère quit­tée, la route est beau­coup plus calme, au coeur des Ali­zées. Avec ce vent doux qui pousse les na­vires jus­qu’à bon port, Jean-fran­çois Lil­ti at­teint Pointe-à-pitre dans une liesse in­croyable.

“Il y avait l’équipe, les bé­né­voles et tous les tech­ni­ciens à l’ar­ri­vée. C’était un vé­ri­table sou­la­ge­ment”, ex­plique le skip­per qui pro­fite plei­ne­ment de ces mo­ments. “Ce fut une vic­toire pour tous”, ex­plique ce­lui qui, grâce à sa per­for­mance, monte sur la deuxième marche du po­dium dans la ca­té­go­rie Rhum Mul­ti, der­rière Pierre An­toine, 56 ans lui aus­si, ar­ri­vé trois jours plus tôt. Dans la ca­té­go­rie de Jean-fran­çois Lil­ti, sur les 21 concur­rents au dé­part de Saint-ma­lo, seuls 12 ont pu at­teindre la Gua­de­loupe. Mais le skip­per est sur­tout le pre­mier Nor­mand sur les neuf qui ont pris le dé­part de Saint-ma­lo.

Si le pa­ri est réus­si pour le skip­per de Tré­vières, l’his­toire ne fait que com­men­cer. Après dix ans à tra­vailler sur son ba­teau et à ac­com­plir un vé­ri­table ex­ploit, Jean-fran­çois Lil­ti es­père être un mo­teur pour lan­cer la pas­sion de la voile sur le Cal­va­dos et se ser­vir de sa no­to­rié­té afin de fa­ci­li­ter les fi­nan­ce­ments et le lan­ce­ment de nou­veaux pro­jets.

Jean-fran­çois Lil­ti a tra­ver­sé l’at­lan­tique pour la se­conde fois dans le cadre de la Route du Rhum, avec son ba­teau construit dans son jar­din.

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