“Sur les cam­pe­ments, nous re­créons une vraie fa­mille”

Par­tout en Nor­man­die, des ca­banes de Gi­lets jaunes fleu­rissent. Re­por­tage dans l’un de ces lieux de ral­lie­ment.

La Manche Libre (Granville) - - Normandie - Pierre-maxime Le­pro­vost

Dif­fi­cile de ne pas les voir. Après main­te­nant deux mois de mo­bi­li­sa­tion, les Gi­lets jaunes main­tiennent une pré­sence conti­nue sur cer­tains ronds-points de la Manche et du Cal­va­dos (voir Re­pères). Moins nom­breux que le 17 no­vembre mais tout aus­si dé­ter­mi­nés, ces in­dé­bou­lon­nables de la mo­bi­li­sa­tion ont consti­tué de vé­ri­tables pe­tites ci­tés sur cer­tains gi­ra­toires de la ré­gion. Ces ma­ni­fes­tants ir­ré­duc­tibles, vé­ri­tables As­té­rix des temps mo­dernes - la po­tion ma­gique en moins - ne comptent tou­jours pas ren­trer chez eux. C’est no­tam­ment le cas au rond-point du Con­seil dé­par­te­men­tal à Saint-lô.

Trois pièces pour un cam­pe­ment so­lide

Dra­peau de la Nor­man­die, pan­cartes, slo­gans - “Trop d’im­pôts”, “Marre d’être ton­dus”, “Ma­cron tue” - pré­sence à chaque sor­tie du rond-point : jour après jour, les Gi­lets jaunes sont tou­jours là. Do­mi­nique, re­trai­té de la RATP, est l’un des plus ac­tifs du lieu, pré­sent de­puis le 17 no­vembre. “Dès les pre­miers jours, il y a eu une grande fra­ter­ni­té entre nous tous”, se sou­vient-il. Mal­gré des pro­fes­sions, des par­cours de vie et des âges dif­fé­rents, tous se sont re­trou­vés au­tour de la re­ven­di­ca­tion pre­mière : les taxes sur le car­bu­rant. “Au­jourd’hui sur le cam­pe­ment, nous avons re­créé une vraie fa­mille, se fé­li­cite Xa­vier, conduc­teur de voi­ture es­corte. Quand l’un ne vient pas, sur­tout les per­sonnes âgées, on s’in­quiète et on prend de leurs nou­velles. On a tou­jours plai­sir à se re­trou­ver.” Des liens qui, de la pa­role de tous, conti­nue­ront après la fin du mou­ve­ment. Après le dé­man­tè­le­ment de leur pre­mier cam­pe­ment le 12 dé­cembre, les Gi­lets jaunes en ont re­cons­ti­tué un dans la fou­lée. Plus grand, plus so­lide, c’est un vé­ri­table pe­tit ap­par­te­ment qui trône face au Con­seil dé­par­te­men­tal. Fait de pa­lettes et de bâches, et par­ti­cu­liè­re­ment so­lide, il est com­po­sé de trois pièces : une salle de réunion avec table et chau­dière de for­tune, un coin cui­sine avec quelques gla­cières et une table pour pré­pa­rer les re­pas de ceux qui sou­haitent man­ger, et une der­nière pièce qui sert de dé­bar­ras. A l’ex­té­rieur, un bra­se­ro de for­tune ali­men­té par du bois de ca­gettes fait of­fice de lieu de ral­lie­ment. La vie y est pré­sente tout au long de la jour­née. Dès 6 h 30, les pre­miers Gi­lets jaunes ar­rivent sur place et dé­posent de quoi pe­tit-dé­jeu­ner. Des tra­vailleurs passent une tête le ma­tin mais sur­tout à mi­di et le soir quand leur em­ploi du temps le per­met. Entre le mé­nage dans la ca­bane, la cui­sine et la ges­tion du bois, tout le monde met la main à la pâte. En jour­née, ce sont ma­jo­ri­tai­re­ment

“On vient juste une heure, fi­na­le­ment on y reste 3 ou 4”

des re­trai­tés qui y as­surent une per­ma­nence. “Cha­cun a la li­ber­té de ve­nir quand il veut”, ex­plique Do­mi­nique. “Je passe tous les jours, pré­cise Ma­rie, as­sis­tante de vie. Par­fois on se dit qu’on va res­ter une heure et fi­na­le­ment on passe 3 ou 4 heures sur place.” Le cam­pe­ment se vide en gé­né­ral vers mi­nuit. Sans per­sonne pour le gar­der la nuit, contrai­re­ment à d’autres gi­ra­toires du dé­par­te­ments, cer­tains vols - pan­cartes, nour­ri­ture - y sont à dé­plo­rer. Le soir de notre ve­nue, l’am­biance est d’au­tant plus bonne que des Gi­lets jaunes de Ca­ren­tan, Tris­tan et Pierre, passent sa­luer leurs confrères de lutte. Là-bas aus­si, les par­ti­ci­pants mo­bi­li­sés res­tent dé­ter­mi­nés. “Des gens nous sou­tiennent tou­jours, nous dé­posent ré­gu­liè­re­ment de la nour­ri­ture et du bois pour nous chauf­fer, dé­ve­loppe Tris­tan. Nous n’avons au­cune rai­son de par­tir.” Lors de ces mo­ments d’échanges, des dis­cus­sions ont lieu à pro­pos de leurs fu­tures ac­tions. Les der­nières nou­velles du camp sont échan­gées. Par­mi les plus éton­nantes, un couple s’est for­mé ! “A force de pas­ser du temps en­semble, de dis­cu­ter toute la nuit, ça rap­proche for­cé­ment”, sou­rit Tris­tan.

Ca­deaux ré­gu­liers des au­to­mo­bi­listes

D’autres per­sonnes viennent les re­joindre de temps en temps mais sans gi­let jaune : les forces de l’ordre. Mais pour le mo­ment, tout se passe bien. “Ils nous ont fait com­prendre que tant que nous ne blo­quons pas la cir­cu­la­tion, que nous res­tons sa­ge­ment en bor­dure de route, nous sommes to­lé­rés”, pré­cise Do­mi­nique. Pour évi­ter tout pro­blème, l’al­cool est in­ter­dit sur le camp. Il en a juste été un peu consom­mé pour le re­pas de Noël et lors du ré­veillon de la Saint-syl­vestre. Car, en plus de ce qu’ils ont ap­por­té, les au­to­mo­bi­listes ont été par­ti­cu­liè­re­ment gé­né­reux avec eux : bour­riches d’huîtres, fruits de mer, bou­teilles de vin... Leurs deux soi­rées de fêtes furent royales ! Même au­jourd’hui, ce­la conti­nue, sur­tout avec les ga­lettes des rois. Le temps de notre ren­contre, jus d’orange, quatre-quarts et boîtes de cho­co­lats ont été dé­po­sées. “Nous en avons même par­fois trop, note Mi­ckaël, pâ­tis­sier. Nous avons la vo­lon­té d’en re­don­ner aux au­to­mo­bi­listes ou à la Croix-rouge de peur d’en perdre une par­tie. Au­tant que ça serve.” Avec au­tant de sou­tien, le mo­ral est à bloc. Pas ques­tion de par­tir donc, d’au­tant plus que les dé­cla­ra­tions d’em­ma­nuel Ma­cron le 31 dé­cembre au soir n’ont pas cal­mé les ar­deurs des rares ma­ni­fes­tants qui ont sui­vi l’al­lo­cu­tion. Le sen­ti­ment de dé­con­nexion du chef de l’etat, comme des po­li­tiques en gé­né­ral, est fort. “Ma­cron fait tout pour que nous te­nions dans le temps, ses phrases sont de la pro­vo­ca­tion”, tonne Do­mi­nique. Le pa­ra­doxe est que la po­li­tique est peu abor­dée sur le cam­pe­ment. Si des re­ven­di­ca­tions comme le ré­fé­ren­dum d’ini­tia­tive ci­toyenne font l’una­ni­mi­té, d’autres les di­visent. Com­ment bais­ser les taxes d’un cô­té comme le de­mandent cer­tains et pré­ser­ver les ser­vices pu­blics de proxi­mi­té comme le sou­haitent d’autres ? Des po­si­tions sont dif­fi­ci­le­ment conci­liables. “On évite de par­ler po­li­tique, c’est vrai­ment ce qui nous di­vise, ad­mettent en choeur Mi­ckaël et Tris­tan. Nous avons tous des re­ven­di­ca­tions di­verses en fonc­tion de notre vie, donc nous les gar­dons pour pré­ser­ver notre union.” Comme une fa­mille, jus­qu’au bout.

Ras­sem­ble­ment des Gi­lets jaunes au rond-point du Con­seil dé­par­te­men­tal de la Manche à Saint-lô, le 2 jan­vier 2019.

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