Nos cam­pagnes dé­chantent

Au XXIe siècle, un tiers des oi­seaux a dis­pa­ru des cam­pagnes fran­çaises. La Nor­man­die n’échappe pas à cette ten­dance.

La Manche Libre (Saint-Lô) - - LA UNE - Pierre-Maxime Le­pro­vost

An­nées après an­nées, les pro­me­nades à la cam­pagne sont de plus en plus si­len­cieuses. De moins en moins d’oi­seaux crient, piaillent, ja­botent, ba­billent. Ce triste constat a été mis en lu­mière le 20 mars der­nier par une double étude me­née par le CNRS et le Mu­séum na­tio­nal d’His­toire na­tu­relle (MnHn). Son bi­lan est im­pla­cable : au XXIe siècle, un tiers des oi­seaux ont dis­pa­ru des cam­pagnes fran­çaises. La Nor­man­die n’échappe pas à l’hé­ca­tombe. “On connait ces in­for­ma­tions de­puis le mi­lieu du XXe siècle et on a l’im­pres­sion de dé­cou­vrir l’eau chaude avec ce rap­port !”, constate mi-amu­sé mi-désa­bu­sé Jean Col­lette, membre du Groupe or­ni­tho­lo­gique Nor­mand. A 72 ans, cet amou­reux des oi­seaux ap­pré­cie la mise en avant de ce pro­blème ma­jeur pour la bio­di­ver­si­té. Il au­rait en­core plus ap­pré­cié qu’elle ait eu lieu quelques an­nées en amont, car les causes et les consé­quences les plus im­por­tantes sont les mêmes de­puis des an­nées.

La rai­son pre­mière de ce re­cul consiste en l’agri­cul­ture in­ten­sive et l’uti­li­sa­tion mas­sive de pes­ti­cides pen­dant des dé­cen­nies. Entre ceux qui tuent les in­sectes et ceux qui dé­ciment les mau­vaises herbes, les oi­seaux ont vu une grande par­tie de leur garde-man­ger se ré­duire. “Tous les oi­seaux qui ont be­soin des graines de ce que l’on ap­pelle les mau­vaises herbes sont sur le dé­clin, confirme Jean Col­lette. Entre 1995 et 2015 en Nor­man­die, les po­pu­la­tions d’alouettes des champs ont di­mi­nué de 80 % et celles des li­nottes de plus 50 %”. Des oi­seaux long­temps com­muns qui de­viennent bien plus rares. Le rap­port du CNRS et du MnHn pointe une in­ten­si­fi­ca­tion de leur dis­pa­ri­tion de­puis 2008.

Du cô­té des agri­cul­teurs, on re­fuse de prendre le cos­tume du bou­cé­mis­saire. “C’est tou­jours fa­cile d’ac­cu­ser les agri­cul­teurs, dé­plore le porte-pa­role de la FDSEA de la Manche, Lu­do­vic Blin. C’est au sein de l’agri­cul­ture que la bio­di­ver­si­té, la faune, la flore, existent. Par rap­port à l’uti­li­sa­tion des pro­duits phy­to­sa­ni­taires, il y a une ré­gle­men­ta­tion stricte quant à la ma­nière de l’uti­li­ser. On y veille. J’ai en­vie de faire per­du­rer le mi­lieu dans le­quel je vis, on fait le né­ces­saire pour en­tre­te­nir la bio­di­ver­si­té.”

Dis­pa­ri­tion des haies

Au-de­là des pes­ti­cides uti­li­sés dans toute la France, la dis­pa­ri­tion du pay­sage bo­ca­ger lo­cal et sur­tout de ses haies a aus­si été un fac­teur non-né­gli­geable dans le dé­clin des oi­seaux. Un choix po­li­tique pris au len­de­main de la Se­conde Guerre mon­diale pour sim­pli­fier l’agri­cul­ture sur le ter­ri­toire, quand nour­rir les hommes était alors bien plus pri­mor­dial que de pen­ser aux oi­seaux. Une né­ces­si­té his­to­rique que ne contestent pas les pro­tec­teurs des oi­seaux, qui sont bien obli­gés de consta­ter les dé­gâts sur les po­pu­la­tions de vo­la­tiles. “De­puis 1970, les trois dé­par­te­ments de l’an­cienne Basse-Nor­man­die ont per­du la moi­tié de leurs haies, soit 110 000 ki­lo­mètres, pré­cise Jean Col­lette. La si­telle et la mé­sange non­nette, qui y ni­chaient en très grand nombre, ont énor­mé­ment souf­fert de cette sim­pli­fi­ca­tion du Bo­cage.” Sans em­pla­ce­ments pour faire leurs nids, sans nour­ri­ture pour eux et leurs pe­tits, ces es­pèces comme de nom­breuses autres ont dû se dé­pla­cer, ou dis­pa­raître.

Les po­pu­la­tions d’oi­seaux ont beau­coup di­mi­nué ces der­nières an­nées. Les rai­sons sont nom­breuses, les so­lu­tions aus­si.

Une res­pon­sa­bi­li­té col­lec­tive

Mais ac­cu­ser les seuls agri­cul­teurs se­rait hy­po­crite. A l’image du dé­rè­gle­ment cli­ma­tique, ce sont toutes les ac­ti­vi­tés hu­maines qui sont res­pon­sables de ma­nière plus ou moins im­por­tantes de ce dé­clin. Même les com­por­te­ments in­di­vi­duels de cha­cun sont à prendre en compte. “Vou­loir une pe­louse par­faite, sans une as­pé­ri­té, sans une mau­vaise herbe, c’est une ca­tas­trophe pour la bio­di­ver­si­té, ac­cuse Jean Col­lette. J’ai même ren­con­tré des gens qui met­taient des pro­duits chi­miques pour tuer les vers de terre dans leur jar­din !” L’uti­li­sa­tion de ces pro­duits, par les pro­fes­sion­nels comme les par­ti­cu­liers, ne touche d’ailleurs pas que les oi­seaux.

Les po­pu­la­tions d’in­sectes et de pa­pillons sont aus­si en souf­france en Nor­man­die comme ailleurs, ce qui pé­na­lise tout l’éco­sys­tème. Pas simple pour­tant de faire com- prendre à un pro­prié­taire qu’il est né­ces­saire de lais­ser une par­tie de sa pe­louse en friche ou de la cou­per plus haute... S’at­ta­quer à des com­por­te­ments qui étaient vus comme la norme pen­dant deux ou trois dé­cen­nies n’est pas chose fa­cile.

Conci­lier ac­ti­vi­té hu­maine et pré­sence des oi­seaux n’est ce­pen­dant pas im­pos­sible. En té­moignent les cor­beaux de la Manche dont plus de la moi­tié nichent dans des car­rières. Une co­ha­bi­ta­tion qui n’était pour­tant pas évi­dente au pre­mier abord. Les chas­seurs ont aus­si un rôle à jouer non né­gli­geable. “Ils ont un rôle im­por­tant dans la pro­tec­tion des ra­paces, se sa­tis­fait Jean Col­lette. Les buses et les éper­viers sont de re­tour.”

Car si beau­coup d’es­pèces sont en dif­fi­cul­té, d’autres vont plu­tôt bien. De ma­nière éton­nante, bon nombre d’entre elles trouvent re­fuge en ville pour s’en sor­tir. Triste pa­ra­doxe de se dire qu’au XXIe siècle, les vo­la­tiles sont plus à l’aise dans des rues pleines d’ac­ti­vi­tés hu­maines et de pol­lu­tion lu­mi­neuse que dans le bo­cage. Les pi­geons ra­miers, ini­tia­le­ment fo­res­tiers, sont 10 fois plus nom­breux en ville qu’à la cam­pagne. Chose im­pen­sable il y a quelques di­zaines d’an­nées, la po­pu­la­tion hu­maine ne les ef­fraie plus. Le chou­cas des tours a aus­si trou­vé re­fuge dans les che­mi­nées des mai­sons. Ce qui ne l’em­pêche pas, quand il le peut, d’al­ler se nour­rir de maïs dans les champs.

Ces quelques cas po­si­tifs ne doivent pas pour au­tant oc­cul­ter la gra­vi­té de la si­tua­tion. Les com­por­te­ments, col­lec­tifs comme in­di­vi­duels, no­tam­ment vis à vis des pes­ti­cides, doivent for­te­ment évo­luer. Un mo­deste tri­but à payer pour en­core pro­fi­ter de­main de cam­pagnes qui chantent.

Le garde-man­ger des oi­seaux dé­ci­mé par les pes­ti­cides

La linotte mé­lo­dieuse mâle. En vingt ans en Nor­man­die, les po­pu­la­tions de li­nottes ont di­mi­nué de plus 50 %.

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