Les Nor­mands et la Grande Guerre, le conflit “vu d’en bas”

La Manche Libre (Saint-Lô) - - MEMOIRE - Pro­pos re­cueillis par Pierre-Maxime Le­pro­vost

Jean-Yves Mes­lé, Marc Pot­tier et So­phie Pot­tier pu­blient un ou­vrage re­tra­çant les par­cours de Nor­mands en 14-18.

Comment vous est ve­nue l’idée de cet ou­vrage ? Jean-Yves Mes­lé. “Nous l’avions de­puis plu­sieurs an­nées, et le cen­te­naire de la Grande Guerre nous en a don­né l’oc­ca­sion. Per­son­nel­le­ment, l’idée m’est ve­nue d’un car­ne­tré­cit confié par une amie dont le grand-père avait été pri­son­nier en Al­le­magne de 1914 à 1918. C’était quelque chose de com­plè­te­ment in­édit et je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire. C’est un per­son­nage qui n’a pas mar­qué l’His­toire, qui s’en est même plu­tôt bien sor­ti. J’ai eu en­vie de ra­con­ter ce genre d’his­toires. De fil en ai­guille, on en a trou­vé d’autres.”

Quelle a été votre dé­marche ? Marc Pot­tier. “Au de­là du de­voir de mé­moire, im­por­tant dans le cadre du Cen­te­naire, il était pos­sible d’écrire une his­toire de la Nor­man­die pen­dant la Grande Guerre d’une fa­çon nou­velle et ori­gi­nale. Et ce, grâce à la re­cherche his­to­rio­gra­phique et à la nou­velle fa­çon d’abor­der les ques­tions his­to­riques. Mais aus­si grâce aux do­cu­ments, ob­jets, ar­chives et té­moi­gnages, qui font trace et consti­tuent des ob­jets de re­cherche.”

Sur quels do­cu­ments vous-êtes vous ap­puyés ?

So­phie Pot­tier. “Des ar­chives fa­mi­liales plu­tôt in­édites, re­cueillies dans le cadre de la grande col­lecte réa­li­sée par les Ar­chives au ni­veau dé­par­te­men­tal et na­tio­nal. Une par­tie de ces do­cu­ments a été ras­sem­blée dans une im­mense base de don­nées, Eu­ro­péa­na. Nous y avons pui­sé en fonc­tion des his­toires qui nous sem­blaient per­ti­nentes et in­té­res­santes.”

Sur quels cri­tères ?

M.P. “Nous avions à notre dis­po­si­tion entre 800 et 1 000 do­cu­ments ! Nous avons d’abord opé­ré une sé­lec­tion au­tour des grandes thé­ma­tiques : les com­bat­tants, la vie à l’ar­rière, la mo­bi­li­sa­tion, les souf­frances. Nous vou­lions cou­vrir l’in­té­gra­li­té des su­jets his­to­riques liés au conflit. En­suite, il s’agis­sait de mon­trer l’as­pect to­tal de cette guerre : la mo­bi­li­sa­tion de toute la so­cié­té, et le chan­ge­ment qu’a vé­cu toute une na­tion pen­dant et après.” L’ou­vrage re­groupe de nom­breux por­traits et par­cours in­di­vi­duels. M.P. “Nous vou­lions par­ler des com­bat­tants mais aus­si des gens de l’ar­rière : les in­fir­mières, les ou­vriers… Pour mon­trer que l’His­toire s’écrit par tout un cha­cun, à tra­vers les par­cours de per­sonnes cé­lèbres ou or­di­naires. L’ou­vrage, grand pu­blic, s’ap­puie sur une fa­çon plus in­time, so­ciale et hu­maine d’écrire l’His­toire grâce à un foi­son­ne­ment d’ar­chives qui offrent un nou­vel éclai­rage sur la Pre­mière Guerre mon­diale. C’est une his­toire ‘vue d’en bas’.” Une sorte de “patch­work” de la so­cié­té ?

M.P. “Ces dif­fé­rents par­cours per­mettent de mieux sai­sir la France de cette époque : ca­tho­lique et pa­trio­tique. Qu’est-ce qui fait qu’une so­cié­té ac­cepte la mort de mil­liers de jeunes hommes et tient pen­dant 1 500 jours ? La so­cié­té dans toutes ses com­po­santes so­ciales a été confron­tée à cette guerre, qui a com­plè­te­ment trans­for­mé la France et la Nor­man­die. Nous l’avons peut-être ou­blié dans notre ré­gion, du fait de la Se­conde Guerre mon­diale.”

J-Y.M. “Les par­cours donnent une idée concrète de la réa­li­té de l’époque. Comme l’hor­reur ba­na­li­sée dans le ré­cit des sol­dats. Mau­rice Pas­quier, un Or­nais, a écrit une lettre à sa mère tous les trois jours pen­dant la qua­si-to­ta­li­té du conflit. Il y donne des dé­tails sur les com­bats, sur ce­lui qui est tom­bé à cô­té de lui. Tout en lui de­man­dant un pot de rillettes, du beurre et des chaus­settes…”

“Il ra­conte les com­bats et ré­clame du beurre”

Comment être sûr de l’au­then­ti­ci­té des ré­cits col­lec­tés ?

J-Y.M. “Ils sont tous ri­gou­reu­se­ment exacts sur le plan his­to­rique, rien n’est in­ven­té. Nous es­sayons de ra­con­ter les his­toires au plus près, telles que les per­son­nages les ont vé­cues. Celles qui po­saient quelques doutes ont été écar­tées.” M.P. “Il a fal­lu his­to­ri­ci­ser ces ré­cits, pour leur ap­por­ter une vé­ra­ci­té scien­ti­fique. Nous avons donc confron­té la trans­mis­sion de la mé­moire de la Grande Guerre à la réa­li­té des sources et des ar­chives. Nous avons tous des bribes de cette mé­moire col­lec­tive. Par exemple, j’étais en­core ré­cem­ment per­sua­dé que mon grand-père avait fait Ver­dun. Il a fait la Pre­mière Guerre, certes, mais a été dé­mo­bi­li­sé avant Ver­dun !”

S.P. “Dans ma fa­mille, on ra­con­tait que mon ar­rière-grand-père était mort ga­zé. Or, il a quit­té les champs de ba­taille avant que les gaz n’y soient uti­li­sés…”

Les Nor­mands évo­qués ne sont pas tous ori­gi­naires de la ré­gion. J-Y.M. “Non, ce­la in­clut ceux qui sont ar­ri­vés en Nor­man­die à l’oc­ca­sion de la Grande Guerre : des Belges, Chi­nois, Russes…”

Comment avez-vous sé­lec­tion­né les il­lus­tra­tions ? M.P. “Nous ne vou­lions pas quelque chose de trop clas­sique cen­tré au­tour des sol­dats et des tran­chées. Car la ma­jo­ri­té du temps était du temps de ‘re­pos’, à l’ar­rière. Qu’y fai­sait-on ? Quel type de so­cia­bi­li­té ? Nous vou­lions le re­gard in­time d’his­toires in­di­vi­duelles qui disent beau­coup sur l’his­toire glo­bale.”

Cet ou­vrage par­ti­cipe aus­si au de­voir de mé­moire ?

M.P. “Oui, c’est une fa­çon de rendre hom­mage à ces gens qui ont vé­cu, qui ont ai­mé, qui ont souf­fert. On leur doit, pour qu’ils ne tombent pas dans l’ou­bli.” J-Y.M. “Sans même par­ler de tous ceux qui ne sont pas morts pen­dant le conflit et qui sont to­ta­le­ment ou­bliés. Ils ont souf­fert d’une image de grands-pères un peu ra­do­teurs. Ce sont quand même des per­sonnes à qui on a pris plu­sieurs an­nées. Ils ont été bles­sés, trau­ma­ti­sés. Nous évo­quons par exemple les gueules cas­sées, qu’on a ren­voyés chez eux avec un cos­tume et c’est tout. Cer­tains ont été de nou­veau mo­bi­li­sés en sep­tembre 1939.”

Pra­tique. “Les Nor­mands dans la Grande Guerre”, Ed. Orep. 25 €.

Dans “Les Nor­mands dans la Grande Guerre”, Jean-Yves Mes­lé, Marc Pot­tier et So­phie Pot­tier re­tracent le par­cours d’in­di­vi­dus cé­lèbres ou ano­nymes à l’aide de nom­breux do­cu­ments d’ar­chives.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.