Luis : “Si j’y re­tourne, on me tue­ra”

La Manche Libre (Saint-Lô) - - SOCIETE -

Ce mi­grant a fui l’An­go­la, Luis a trou­vé re­fuge en France. Mais les choses ne se passent pas comme il l’es­pé­rait.

Beau­coup de marche. Voi­là ce dont Luis se sou­vient de son ar­ri­vée en France. Après avoir quit­té l’An­go­la, son pays d’ori­gine, il a tra­ver­sé le con­tinent afri­cain, puis la Mé­di­ter­ra­née, comme tant d’autres avant lui. “Je vou­lais al­ler en Grande-Bre­tagne. Mais à la gare, à Pa­ris, les gens ne me com­pre­naient pas et m’ont in­di­qué un train pour Rennes.” Fin du voyage pour Luis. Il est re­cueilli par une as­so­cia­tion qui vient en aide aux mi­grants et le conduit à l’hô­pi­tal. A sa sor­tie, il se met à mar­cher, beau­coup. “Je mar­chais toute la jour­née, du ma­tin en quit­tant le foyer, jus­qu’au soir en y ren­trant pour dor­mir. Je fai­sais des pauses quand j’avais trop mal.” Le jeune homme est en ef­fet bles­sé à la hanche et la dou­leur le ti­raille. C’est la rai­son pour la­quelle il a fui son pays. En An­go­la, Luis est re­cher­ché par la po­lice pour dif­fé­rents actes consi­dé­rés comme de la ré­bel­lion. “Plu­sieurs fois, j’ai été ex­pul­sé de ma mai­son. Pour qu’un gé­né­ral puisse agran­dir son ter­rain et y faire construire sa mai­son. Au dé­but, je ne di­sais rien, je re­fai­sais ma vie dans un autre vil­lage. Et puis un jour, il y a eu des ma­ni­fes­ta­tions, et j’y ai par­ti­ci­pé. J’ai fi­ni en pri­son.” Ce qu’il ap­pelle pri­son, en réa­li­té ce sont des ca­gi­bis où des di­zaines de per­sonnes sont en­tas­sées dans l’in­sa­lu­bri­té la plus to­tale. “Beau­coup de gens tombent ma­lades en pri­son,” ex­plique Luis qui a lui­même contrac­té une ma­la­die.

“Sous homme dans mon pays”

Il y a aus­si les vio­lences phy­siques. Bat­tu plu­sieurs fois par les forces de l’ordre, Luis a la hanche frac­tu­rée. “Dans mon pays, les han­di­ca­pés sont consi­dé­rés comme des sous-hommes. J’ai pleu­ré quand ils m’ont dit qu’il fal­lait cou­per la jambe.” Il re­fuse l’opé­ra­tion. Mais son père s’in­quiète de plus en plus pour sa sé­cu­ri­té. “Je ne vou­lais pas par­tir, mon père m’a obli­gé, il di­sait que si je res­tais je mour­rais,” ra­conte Luis, les yeux hu­mides, dans le vague, se re­mé­mo­rant un pas­sé qu’il ai­me­rait ou­blier. Au­jourd’hui, Luis trouve dif­fi­ci­le­ment le som­meil. “L’im­mi­gra­tion, pour me don­ner l’asile, veut des preuves que je suis en dan­ger dans mon pays. Alors, mon père m’en­voie des pa­piers, et beau­coup de pho­tos de gens que l’ar­mée a tué chez moi. C’est très dan­ge­reux pour lui.” Ces images sont gra­vées dans sa mé­moire. “Il y a une vi­déo où une femme est à terre, bles­sée. Elle est au mi­lieu de la route, elle saigne beau­coup. Mais le mi­li­taire la re­garde. Et d’un coup, il lui tire des­sus, plu­sieurs fois.”

Ces scènes, Luis sait qu’elles sont cou­rantes dans son pays. Mais ce­la ne l’em­pêche de vou­loir y re­tour­ner. “Ici, je n’ai rien, per­sonne. Je n’ai

“Mon père re­fuse que je re­vienne”

pas le droit de tra­vailler. A part les vi­sites mé­di­cales pour ma hanche et mes troubles du som­meil, je ne fais rien de mes jour­nées.” Le jeune homme reste cloî­tré dans le pe­tit ap­par­te­ment que les ser­vices de l’Etat lui prêtent. Sur sa pe­tite té­lé- vi­sion, les chaînes d’in­for­ma­tion tournent en conti­nu. Mais Luis ne les re­garde pas. “J’ai beau­coup de mo­ments comme ce­la, où je suis per­du dans mes pen­sées,” ex­plique-t-il, in­ca­pable de res­té concen­trer trop long­temps. Dia- gnos­ti­qué dé­pres­sif, les mé­de­cins lui ont pres­crit une bat­te­rie de mé­di­ca­ments an­ti-dé­pres­sifs et de som­ni­fères. “Mes mé­de­cins ont si­gné un pa­pier pour que l’OFII conti­nue de payer le trai­te­ment,” ex­plique le jeune homme. De plus en plus sou­vent, des idées noires l’en­va­hissent. “J’ai dé­jà pen­sé au sui­cide. Mais je suis très ch­ré­tien, mon pa­pa est pas­teur en An­go­la. C’est de­ve­nu trop dif­fi­cile pour moi. Je ne peux pas ren­trer chez moi, et rien ne me re­tient ici.”

Ma­rie-Odile était pro­fes­seur de fran­çais, puis elle s’est en­ga­gée dans des as­so­cia­tions d’aide aux mi­grants. L’été 2018, elle a re­cueilli le té­moi­gnage de Luis pour ra­con­ter son his­toire lors de lec­tures.

Entre an­ti-dé­pres­seurs, an­ti-dou­leurs et som­ni­fères, Luis a des di­zaines de mé­di­ca­ments à prendre chaque jour.

Luis laisse tour­ner la té­lé­vi­sion en boucle sans vrai­ment y por­ter at­ten­tion,ac­ca­pa­ré par les sou­ve­nirs de son pays.

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