La Manche Libre (Saint-Lô)

Couple bâtisseur jeunes amoureux des vieilles pierres

Il a 32 ans, elle en a 23. Tous deux ont un rêve : restaurer un vieux manoir du XVE siècle qu'ils viennent d'acquérir. Les travaux ont commencé. En Suisse normande, un amour de chantier. Leur vie de jeune couple démarre dans de vieux murs. A Croisilles, c

- Philippe Bertin

Il y a la vie d'avant. Ou tout du moins les traces de ce qu'il en reste. L'ancien propriétai­re a laissé des cartons emplis de ses souvenirs : de vieux journaux qui parlent de l'histoire de l'art, un château de princesse en modèle réduit - il est cassé, couvert de poussière, c'est un jouet d'enfant -, de vieux meubles rafistolés, d'anciennes tables et des chaises cabossées. La vie d'avant à la Moissonniè­re, c'était donc cela : l'homme qui vivait entre les murs du joli manoir du XVE siècle perdu en Suisse normande, à Croisilles, une vingtaine de kilomètres au sud de Caen, avait des rêves de grandeur, mais cela a échoué. Sa propriété a été vendue aux enchères et il a déménagé, parti vivre dans le sud de la France.

Il est chef d'équipe à la SNCF.

Elle est commercial­e chez Orange

La vie aujourd'hui est différente. Il y a des projets de changement, un chantier qui démarre, une nouvelle aventure. Le Manoir de la Moissonniè­re reprend vie. Dans la salle à manger qui leur sert de cuisine en attendant que la vraie soit équipée, Brendon Hemery, 32 ans et Maely Duthuit, 23 ans, ont déjà tout en tête : les travaux à entreprend­re, les aménagemen­ts à prévoir dans la salle de bains, à l'intérieur des trois chambres à l'étage, ainsi qu'au grenier sous la vieille et belle charpente. Ils espèrent aussi transforme­r le bâtiment attenant en gîte pour y accueillir, le moment venu, les touristes de passage.

L'ancien laboratoir­e où le propriétai­re-cuisinier d'avant préparait ses foies gras est destiné à devenir une salle de réception. C'est ce que prévoit le jeune couple qui vient de prendre possession des lieux, au total pas loin de 1 000 m2 couverts en sus du logis principal, ancien manoir monastique.

“C'est un rêve de gosse”, dit Brendon, manager d'une équipe de maintenanc­e à la SNCF. Il fait chaque jour l'aller-retour entre Croisilles et Saint-lazare. Gosse justement, il regardait faire son père maçon, amoureux comme lui des vieilles pierres, affairé sur des chantiers qui n'avaient rien de maisons modernes ou de pavillons coquets. “Je le regardais, c'était passionnan­t. C'est de lui sûrement que me vient l'amour de l'ancien”.

Déjà 100 000 euros de travaux en plus du prix d'achat !

Maely est sur la même longueur d'ondes. Elle travaille chez Orange, accueille les clients dans une boutique du centre commercial de Mondeville. “Je ne m'imaginais pas habiter dans un lotissemen­t tout neuf. Ce que nous voulons, c'est vivre dans une histoire et la transmettr­e”.

Ils sont servis : depuis qu'ils sont installés à Croisilles, dans l'ancien manoir pour lequel ils ont eu le coup de coeur, le programme des travaux à accomplir s'allonge comme un jour sans fin. La toiture à l'arrière a été refaite avec des tuiles de Bavent, celle du devant sera prochainem­ent remplacée. La cheminée de la cuisine a été entièremen­t désossée, et rhabillée avec de la pierre du pays, les murs ont été poncés et l'habillage de la pièce est en cours. La salle de bain est aussi en travaux. “On y va petit à petit”. Même pas peur ? “On a tout le temps pour y arriver”. Le temps, c'est de l'argent, et le jeune couple a les pieds sur terre. Brendon a déjà restauré, dans l'eure, une vieille longère normande qu'il a mise en location. Maely a couru les banques pour qu'un prêt leur soit accordé, et le système D pour mener les travaux est avant tout familial. “Moi, dit Brendon, je suis électricie­n de formation, j'ai donc refait l'installati­on électrique et connectiqu­e. Mon beau-père s'est mis à la plomberie et mon père intervient pour la maçonnerie. On s'entraide en famille”.

Au coût de l'acquisitio­n de la demeure près de 180 000 € - s'ajoute celui de la première phase des travaux pour un montant de l'ordre de 100 000 €. La vie est un choix, Brendon et Maely disent tous deux y être prêts. “On préfère mettre nos économies dans la restaurati­on du manoir plutôt que dans le shopping ou les voyages”. Ils ont aussi lancé une cagnotte sur le site de financemen­t participat­if dartagnans, y expliquent leur projet, espèrent des soutiens financiers pour les aider à boucler leur budget. “C'est notre projet de vie”.

Le trésor caché du manoir

En même temps qu'ils restaurent la vieille bâtisse, ils essaient tous deux d'en connaître un peu mieux l'histoire. Ce n'est pas forcément le plus facile. “On ne sait pas grand-chose sur ce patrimoine, sauf qu'il date du XVE et qu'il fut autrefois un refuge monastique”. L'ancien pigeonnier encore présent dans la tour haute d'une vingtaine de mètres témoigne de la richesse du domaine. “On dit qu'un nichoir de pigeon valait un hectare. On les a comptés, il y en a 132”.

D'étranges histoires se rattachent au lieu, on parle d'un trésor qui y serait enfoui. Racontar ? “On peut toujours rêver”.

Il est aussi question d'un canal secret dont se seraient servis autrefois les trafiquant­s de calva. “Un tuyau sous-terrain partirait de la mare du manoir pour finir en contrebas, dans la vallée”. Il y a encore des traces visibles d'un passé marquant : une petite lucarne secrète dans l'ancienne salle à manger permettait de surveiller le vêlage des bêtes dans l'étable de l'autre côté du mur. On distingue aussi, à l'arrière d'une pièce, une ancienne porte de prison, la cellule porte encore son numéro d'origine, la 19. “Ce que nous voulons, c'est sauvegarde­r ce patrimoine grandiose dont nous ne sommes que les dépositair­es, simplement de passage”.

Ce n'est donc pas antinomiqu­e : amoureux jeunes et pierres très vieilles.

Séduction

 ??  ?? Maely Duthuit et Brendon Hemery, heureux propriétai­res du manoir de la Moissonniè­re à Croisilles, au sud de Caen, une ferme monastique du XVE dont ils entreprenn­ent la restaurati­on.
Maely Duthuit et Brendon Hemery, heureux propriétai­res du manoir de la Moissonniè­re à Croisilles, au sud de Caen, une ferme monastique du XVE dont ils entreprenn­ent la restaurati­on.
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