L’éle­veur crie au loup

La Montagne (Cantal) - - La Une - Chem­cha Rabhi

CAN­TAL. Vic­time d’une at­taque sur son trou­peau en es­tive en sep­tembre, Fa­bien Serre a per­du treize bre­bis et soi­gné quatre bles­sées. De­puis, l’éle­veur, ins­tal­lé au Fal­goux, a été au­to­ri­sé à pra­ti­quer des tirs de dé­fense.

COU­PABLE. Pour Fa­bien Serre, le res­pon­sable de ces at­taques, c’est le loup. De leur cô­té, les ser­vices de l’état sont plus nuan­cés : rien ne per­met de l’af­fir­mer, mais rien ne per­met de l’ex­clure to­ta­le­ment.

Fa­bien Serre a été au­to­ri­sé à pra­ti­quer des tirs de dé­fense par la pré­fec­ture du Can­tal. Son trou­peau de bre­bis a su­bi une at­taque sur le puy de la Tourte, après ceux de ses col­lègues de Saint-paul-de-sa­lers et de Man­dailles. Au­jourd’hui cet éle­veur du Fal­goux est tou­jours pro­fon­dé­ment trau­ma­ti­sé.

«Je suis amer ! » Son trou­peau, am­pu­té de treize bre­bis, est re­des­cen­du de l’es­tive. Plus tôt que pré­vu. Il pâ­ture dé­sor­mais dans une par­celle, près de la ber­ge­rie, à quelques mi­nutes de chez lui, au Fal­goux.

Ses ani­maux ont beau être à l’abri, la pré­fec­ture du Can­tal a beau l’avoir au­to­ri­sé à ef­fec­tuer des tirs de dé­fense, rien n’y fait. Fa­bien Serre vit avec une co­lère che­villée au corps. Prête à ex­plo­ser. « Tous les soirs, je monte éclai­rer les bêtes jus­qu’à mi­nuit et de­mi. Jus­qu’à ce que le jour se lève, on n’est pas à l’abri d’une at­taque. Je ne dors plus se­rei­ne­ment », confie cet éle­veur ovin, à bout de nerfs. Ob­sé­dé par cette bête noire, il concède ou­ver­te­ment : « Le loup nous bouffe la vie ! ». Sa com­pagne ac­quiesce : « Je lui dis d’es­sayer de pen­ser à autre chose. Mais il n’y ar­rive pas ».

Fa­bien Serre est trau­ma­ti­sé par son été cau­che­mar­desque. Le cau­che­mar a at­teint son pa­roxysme, le mar­di 18 sep­tembre. De­puis, c’est plus fort que lui, il se re­passe le film des évé­ne­ments en boucle dans son es­prit. Ce jour­là, l’éle­veur dé­couvre que son trou­peau, ins­tal­lé sur une es­tive au puy de la Tourte a été vic­time du pré­da­teur.

Cette éven­tua­li­té l’an­gois­sait de­puis des se­maines. De­puis que les Joan­ny, éle­veurs ovins de Saint­paul­de­sa­lers, ont com­men­cé à la mi­ juin, à comp­ter les bre­bis mortes dans leur pâ­tu­rage sur le sec­teur de la brèche d’en­flo­quet, à proxi­mi­té de la Tourte. « À cause de ces at­taques, j’ai gar­dé mes bre­bis au maxi­mum en bas. Mais comme il n’y avait plus d’herbe, je les ai mon­tées à contre­coeur. » De nou­velles pré­da­

tions, à Man­dailles as­somment les membres de cette pro­duc­tion. Quand fin août, les Joan­ny, épui­sés mo­ra­le­ment et écoeu­rés par la si­tua­tion cri­tique, dé­cident de ren­trer leur trou­peau à la ber­ge­rie, Fa­bien Serre est per­sua­dé que le sien se­ra la pro­chaine cible. A par­tir de là, l’an­xié­té exa­cer­bée, il re­joint son es­tive tous les soirs jus­qu’à plus de mi­nuit. La veille de la ma­cabre dé­cou­verte, il a « comme un pres­sen­ti­ment ». « Lun­di 17 sep­tembre, le soir, je suis mon­té voir mes bêtes. Quand il fait beau, elles dorment en crête. Or, elles étaient plus bas, au bord des ge­nêts et du bois. J’ai dit à ma femme : “C’est bi­zarre qu’elles soient là. Si le loup a en­vie d’at­ta­quer, elles y at­trapent”. »

« Le loup nous bouffe la vie ! », dé­clare­t­il à bout de nerfs

Le len­de­main, de­puis sa mai­son, au Fal­goux, Fa­bien Serre ob­serve à la longue­vue son trou­peau qui a re­trou­vé la crête. « Ins­tinc­ti­ve­ment, j’ai re­gar­dé là où elles étaient la veille au soir, et j’ai vu des vau­tours. » Aus­si­tôt, l’éle­veur et un co­pain roulent en di­rec­tion du puy de la Tourte. Sur place, ils tombent sur un ca­davre. « La bre­bis n’était pas to­ta­le­ment froide. Le pre­mier truc qui m’a in­ter­pel­lé, c’est la panse sur le cô­té. En re­gar­dant la bre­bis, j’ai vu les mor­sures. Je n’avais au­cun doute… »

En at­ten­dant les agents de L’ONCFS (Of­fice na­tio­nal de la chasse et de la faune sau­vage), les deux hommes ra­tissent l’es­tive et dé­couvrent une deuxième car­casse ain­si qu’une bête bles­sée. Un violent orage en pleine mon­tagne contraint tout le monde à re­des­cendre et re­tarde les plans du Can­ta­lien, dé­ci­dé à ra­me­ner ses bêtes en lieu sûr. Mar­di, en fin d’après­mi­di, Fa­bien Serre, ai­dé par des co­pains, re­monte cher­cher son trou­peau écla­té en deux groupes. « Une tren­taine de bre­bis étaient res­tées avec le pa­tou. Elles étaient af­fo­lées, on ne pou­vait rien en faire. Et la chienne était agres­sive, je l’ai ra­re­ment vue comme ça. En bas, dans le plus gros lot, on a re­pé­ré trois bles­sées, l’une avait le pis ar­ra­ché, l’autre était per­cée au cou, une autre avait la tra­chée tou­chée… Un nou­vel orage a écla­té. On s’est ré­si­gné à aban­don­ner », culpa­bi­lise l’éle­veur im­puis­sant, tan­dis qu’une troi­sième bête est re­trou­vée morte.

« Est-ce que je re­monte à l’es­tive l’an pro­chain ? »

Crai­gnant de dé­cou­vrir « une hé­ca­tombe » le len­de­main, il ne peut se ré­soudre à en res­ter là. L’orage pas­sé, le soir même, il re­monte au puy de la Tourte, avec sa femme. « J’avais pré­ve­nu L’ONCFS. Je suis re­mon­té ti­rer vingt­six coups de fu­sil en l’air sur trois sites, des tirs d’ef­fa­rou­che­ment en l’oc­cur­rence ».

Au terme d’un épi­sode ro­cam­bo­lesque, il par­vient, mer­cre­di après­mi­di, à ra­me­ner ses ani­maux, dans un état d’af­fo­le­ment in­ha­bi­tuel, au Fal­goux. Lors de l’in­ven­taire fi­nal, il dé­nombre dix bêtes mortes, neuf bles­sées dont cinq ont dû être eu­tha­na­siées par le vé­té­ri­naire. « Ça, ça a été dur ! » Meur­tri, Fa­bien Serre, qui compte aus­si des bre­bis dis­pa­rues, ne cesse de ru­mi­ner tout ce­la et, à la re­lec­ture des évé­ne­ments, il pense avoir été vic­time d’au moins deux at­taques.

« Le loup re­met plein de chose en ques­tion », déses­père cet éle­veur, in­quiet pour l’ave­nir. Certes, il pense à ren­for­cer son sys­tème de pro­tec­tion, avec deux chiens de la race des ber­gers d’ana­to­lie, en plus de ses deux pa­tous, mais rien n’est tran­ché. « La ques­tion, c’est : est­ce que je re­monte à l’es­tive l’an pro­chain ? Au­jourd’hui, je n’en ai pas en­vie ». Vivre avec le loup dans le Can­tal : les Serre s’y re­fusent comme leurs col­lègues, si­non, ce se­ra la fin de l’éle­vage ovin, pré­disent­ils.

ANGOISSÉ. Son trou­peau se trouve dé­sor­mais sur l’ex­ploi­ta­tion, au Fal­goux. « On leur donne du foin ini­tia­le­ment ré­ser­vé à l’hi­ver. Ce qui en ra­joute aux pertes », es­time l’éle­veur, très at­ta­ché à ses bêtes et qui pré­fère les sa­voir sur l’ex­ploi­ta­tion. Pour au­tant, Fa­bien Serre, trau­ma­ti­sé par ce qu’il a vé­cu cet été, conti­nue d’al­ler éclai­rer tous les soirs cette pâ­ture jus­qu’à mi­nuit crai­gnant une nou­velle at­taque du loup.

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