Au len­de­main du 11 No­vembre

L’his­to­rien Ni­co­las Beau­pré re­vient sur les mois qui ont sui­vi la si­gna­ture de l’ar­mis­tice de 1918

La Montagne (Cantal) - - France & Monde - So­phie Le­clan­ché so­phie.le­[email protected]­tre­france.com

Après cinq an­nées de guerre, il a fal­lu com­po­ser avec le poids du deuil et la né­ces­si­té de l’hom­mage. L’his­to­rien Ni­co­las Beau­pré re­si­tue le contexte.

On dit que le 11 no­vembre, à Re­thondes, non loin de la fo­rêt où l’ar­mis­tice ve­nait d’être si­gné, Jeanne­fran­çoise s’en est à coeur joie. Au point qu’elle a fi­ni to­ta­le­ment fê­lée. L’anec­dote tient de la lé­gende évi­dem­ment, mais si la cloche de l’église, ce jour­là, a été bien se­couée, les jours d’après pour la po­pu­la­tion ont eux aus­si été par­ta­gés.

Pour l’his­to­rien Ni­co­las Beau­pré (*) « le 11 no­vembre, c’est évi­dem­ment le sou­la­ge­ment et la joie – parce que c’est la fin de la guerre et que la France est vic­to­rieuse – mais ap­pa­raissent aus­si le poids du deuil et de la vio­lence du conflit ». Parce que la Fran­ ce, au len­de­main de la guerre, c’est quelque 600.000 veuves de guerre et 960.000 or­phe­lins ; au nord de la France, trois mil­lions d’hec­tares de terre dé­vas­tés, des vil­lages rayés de la carte, des villes à re­cons­truire… Et puis, il y a tous ces morts : 1, 4 mil­lions de sol­dats fran­çais, tués ou por­tés dis­pa­rus. Même si les his­to­riens dé­battent en­core sur la ques­tion, on es­time qu’un sol­dat sur cinq est mort pen­dant le conflit…

La ges­tion des morts

Ni­co­las Beau­pré ex­plique que « Fran­çais, Al­le­mands, Bri­tan­niques tous ont oeu­vré dif­fé­rem­ment pour leur hom­mage aux morts. Les Bri­tan­niques ont été les plus ra­pides avec la créa­tion de leur mou­ve­ment Im­pe­rial War World I Com­ mis­sion ». Pour les Fran­çais et les Al­le­mands le tra­vail a été plus long. Les Bri­tan­niques ont lais­sé les leurs dans les ci­me­tières, sur place. Les Fran­çais ont ras­sem­blé les corps dans des né­cro­poles […] jus­qu’à ce que dès 1919, les fa­milles com­mencent à de­man­der l’ex­hu­ma­tion des corps. Pour les Al­le­mands vain­cus, les choses ont été ap­pré­hen­dées dif­fé­rem­ment. « De l’autre cô­té du Rhin, on a dé­li­bé­ré­ment fait en sorte qu’il y ait le moins de ci­me­tière pos­sible ». Le trai­té de Ver­sailles les y a ai­dés, « la France a dû gé­rer les dé­pouilles al­le­mandes et il a fal­lu at­tendre les an­nées soixante (1963) pour que les Al­le­mands se ré­ap­ pro­prient leurs morts, avec le trai­té de l’ély­sée ».

De plus, outre­rhin, « on n’a ja­mais pu se mettre d’ac­cord sur le sol­dat in­con­nu parce que les as­so­cia­tions d’an­ciens com­bat­tants étaient très di­vi­sées po­li­ti­que­ment. Les pre­miers mo­nu­ments n’ont vu le jour que dans les an­nées trente. La dé­faite a créé beau­coup plus de dis­sen­sions que la vic­toire car cette dé­faite il fal­lait l’at­tri­buer à quel­qu’un. Tous les par­tis, des conser­va­teurs aux com­mu­nistes se sont échar­pés sur la ques­tion. »

De nou­veaux pro­blèmes

Pour l’uni­ver­si­taire, du mois de jan­vier au mois de juin 1919, « le trai­té de Ver­sailles, ce­la a été né­go­cié entre Pa­ris et les reste du monde ! ». Tous ces textes – il y en au­ra quand même 440 ! – entrent en vi­gueur le 28 juin 1919. « On y a certes né­go­cié le rè­gle­ment de la paix mais tous ces trai­tés ont aus­si créé de nou­veaux pro­blèmes. Par exemple, le trai­té du Tria­non, si­gné avec la Hon­grie qui, après le par­tage avec la Rou­ma­nie et la Tché­co­slo­va­quie, n’a plus rien à voir avec l’em­pire aus­tro­hon­grois et n’est plus qu’un tout pe­tit pays. »

Bande à part

Et il y a aus­si l’at­ti­tude de l’al­lié amé­ri­cain. Ve­nus au son du cé­lèbre La­fayette nous voi­là au prin­temps 1917, « les États­unis, com­mente l’his­to­rien, font bande à part et re­fusent de ra­ti­fier le trai­té de Ver­sailles ». Les élec­tions de mi­man­dat sont pas­sées par là et le pré­sident Wil­son « n’a pas été sui­vi par la nou­velle ma­jo­ri­té ré­pu­bli­caine ». Il faut dire que Ver­sailles, à l’ori­gine de la So­cié­té des Na­tions, « a ou­vert la voie à de nou­velles pra­tiques di­plo­ma­tiques » qui ont fait craindre au grand Sam, « une perte de sou­ve­rai­ne­té ».

Bleu ho­ri­zon

Pen­dant cinq ans, ra­conte Ni­co­las Beau­pré, on avait mis les pro­blèmes de la so­cié­té sous le bois­seau, ils res­sur­gissent dès 1919. Cle­men­ceau, le Tigre, le Père la Vic­toire, a mi­sé sur sa re­la­tion cha­ris­ma­tique avec le peuple et il a per­du (dans la course à la pré­si­den­tielle, face à Paul Des­cha­nel). Face à la sup­po­sée me­nace bol­che­vique, les droites se sont dé­por­tées plus à droite.

Dé­jà quelques mois avant, en no­vembre 1919, la classe po­li­tique s’était re­nou­ve­lée lors des lé­gis­la­tives qui avaient « abou­ti à la chambre bleu ho­ri­zon consti­tuée d’an­ciens com­bat­tants is­sus de mi­lieux so­ciaux pas for­cé­ment re­pré­sen­tés avant et plu­tôt conser­va­teurs ».

Aveu­glant pa­ci­fisme

L’une des nom­breuses consé­quences de la Grande Guerre au­ra été, se­lon Ni­co­las Beau­pré, « l’émer­gence du pa­ci­fisme qui a pe­sé lour­de­ment dans les an­nées vingt­30. Au sou­ve­nir de la guerre s’est sub­sti­tué le re­jet du dé­sastre mal­gré la vic­toire. Ce­la a mis des oeillères pour évi­ter de voir les nou­velles émer­gences idéo­lo­giques. Il y a eu un pa­ci­fisme mi­li­tant, mi­no­ri­taire et un pa­ci­fisme la­tent ce­lui des an­ciens com­bat­tants, nom­breux. Leurs opi­nons a pe­sé sur les po­li­tiques. Ce pa­ci­fisme par trop consen­suel, hon­teux, a oc­ca­sion­né un aveu­gle­ment no­tam­ment de la France par rap­port à Hit­ler ».

(*) Maître de con­fé­rence à l’uni­ver­si­té Cler­mont Au­vergne, membre du co­mi­té di­rec­teur de l’his­to­rial de Pé­ronne, membre du conseil scien­ti­fique de la Mis­sion cen­te­naire.

A lire. Ni­co­las Beau­pré est l’au­teur no­tam­ment, France en guerre 1914­1918, éd. Be­lin ; Le Trau­ma­tisme de la Grande guerre, 19181933, éd. Presses Uni­ver­si­taires du Sep­ten­trion.

« Il y a une vraie in­ca­pa­ci­té à pro­duire un ré­cit eu­ro­péen » NI­CO­LAS BEAU­PRÉ

DES­SIN MAU­RICE BUSSET, ÉCOLE DE MUROLS. DR

VIC­TOIRE. Le temps de l’ar­mis­tice est fait de joie et de deuil. La pre­mière grande mise en scène de la vic­toire au­ra lieu le 14 juillet 1919. Les fêtes, à Pa­ris et en pro­vince, se­ront gran­dioses

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