Dé­li­cieux hi­ver

La Montagne (Cantal) - - Sorties/coups De Coeur -

J’adore que le temps joue avec mon ap­pé­tit. J’adore que la mé­téo ca­pri­cieuse joue à cache­cache avec mon hu­meur. Je la guette du coin de l’oeil sur le par­vis du mar­ché. Mon pa­nier s’adapte à son ca­rac­tère chan­geant.

Certes il existe de grandes di­rec­tives qui, elles, ne fluc­tuent pas. Ren­dons au prin­temps ses as­perges puis ses ce­rises, ses fraises. L’été me ré­jouit avec ses to­mates aus­si rondes que le veau gras éle­vé à l’étable. L’au­tomne dé­pose un film de tulle sur son so­leil. Le rai­sin se pro­tège de la pi­qûre des guêpes et puis le long hi­ver étend son man­teau en laine mo­hair sur le jar­din qui s’en­dort. Je vou­drais alors goû­ter une cui­sine plus ro­bo­ra­tive, une cui­sine pen­sée que pour moi, une cui­sine sur­me­sure. On pra­tique bien avec élé­gance la cou­ture sur­me­sure alors al­lons pi­co­rer par pe­tites touches dans la mé­moire cu­li­naire les plats qui ré­chauffent l’âme.

Les soi­rées sont longues et froides. Elles aiment ba­var­der avec les co­cottes en fonte celles qui re­tiennent la mé­moire, celle qui ré­siste fiè­re­ment à l’éponge dé­ca­pante. Cu­lot­tées, elles ac­cueillent sous leur cou­vercle ce que l’été a ou­blié sur la terre. Le mi­jo­tage est à l’hi­ver ce que le lé­gume cru est au so­leil de juillet. Ma co­cotte est là, bien­veillante et tran­quille. Mon es­to­mac dé­nu­dé, elle me vê­ti­rait de pommes de terre cuites à la graisse d’oie. Les oi­gnons sé­chés sur le sol du jar­din me fe­raient un col­lier aus­si pré­cieux que s’il ar­ri­vait de la place Ven­dôme. Je por­te­rais un cha­peau de feuilles tres­sées de blettes et de poi­reaux. Les pe­tites mains des mai­sons de haute cou­ture pi­que­raient des plumes de per­dreaux rouges et de geai pour en as­su­rer le main­tien. Les man­ne­quins gour­mands (en exis­ten­tils ?) pous­se­raient leur as­siette de sa­lade pour re­vê­tir le boeuf à la mode. Le dé­fi­lé se pour­sui­vrait par de va­po­reux oeufs à la neige. Je pous­se­rais mon rêve ir­rai­son­nable jus­qu’à la Nor­vège. Là, j’of­fri­rais des primes aux ama­teurs de des­serts pour qu’ils me conduisent jus­qu’à la ca­chette de la cé­lèbre ome­lette nor­vé­gienne : sou­ve­nir de ma com­mu­nion so­len­nelle. Une gé­noise qui ac­cueille sur son lit confor­table une glace va­nille cou­verte de blancs mon­tés en neige émous­tillés par un four brû­lant qui donne à ce mi­racle des fri­settes et des mous­taches cal­ci­nées. Un chaud et froid comme un bai­ser hur­lant là, de­vant moi. Je sens que l’hi­ver va être dé­li­cieux et élé­gant.

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