Cli­mat : « On a ou­vert la porte du fri­go »

Le mé­de­cin ex­plo­ra­teur dé­crypte la pla­nète. Il se­ra à Cler­mont jeu­di 29 no­vembre À coeur ou­vert avec Jeanlouis Étienne. Mé­de­cin, ex­plo­ra­teur des glaces et des océans, pre­mier à at­teindre le pôle Nord en so­li­taire en 1986, il se­ra à Cler­montfer­rand le 29 n

La Montagne (Clermont-Ferrand) - - Entretien Avec Jean-louis Étienne - Anne Bourges [email protected]­tre­france.com

Jean­louis Étienne, c’est plu­sieurs dé­cen­nies d’un oeil scien­ti­fique sur la pla­nète, d’un re­gard d’ex­plo­ra­teur de pôle en pôle (*).

Avec Po­lar Pod, il pré­pare une nou­velle ex­pé­di­tion sur une pla­te­forme océa­no­gra­phique con­çue pour dé­ri­ver dans l’im­mense cou­rant cir­cum­po­laire des cin­quan­tièmes hur­lants.

Pour­quoi cette nou­velle aven­ture po­laire ? L’océan Aus­tral est un im­mense cou­rant cir­cum­po­laire an­tarc­tique que l’on connaît très mal. C’est une cour­roie de trans­mis­sion entre les océans ; le mo­teur de la ma­chine cli­ma­tique ter­restre. Or, on manque ter­ri­ble­ment d’élé­ments sur ce qui s’y passe.

L’en­jeu de Po­lar Pod ? D’abord, éta­blir quel type de ba­teau on peut construire pour sé­jour­ner sur cet océan de tem­pête.

En­suite, étu­dier la ca­pa­ci­té à ab­sor­ber le gaz car­bo­nique de cet im­mense océan d’eau froide que l’on ap­pelle le « puits de car­bone ». C’est une me­sure at­ten­due par les cli­ma­to­logues. Et comme l’axe de Po­lar Pod des­cen­dra à 80 m de pro­fon­deur, on va l’équi­per d’hy­dro­phones pour faire un in­ven­taire de la faune.

La mis­sion s’in­té­resse en­fin aux mi­cro­plas­tiques et conta­mi­nants : est­ce qu’ils sont ar­ri­vés là­bas ?

Qu’avez-vous vu de cette pol­lu­tion sur la pla­nète ? J’ai sé­jour­né sur une île dé­serte, qui s’ap­pelle Clip­per­ton. On y marche sur le plas­tique ! Le pro­blème c’est moins les dé­chets que la dé­gra­da­tion des plas­tiques ame­nés par les cou­rants.

J’ai vu la même chose au nord du Spitz­berg avec ce qui ar­rive des grands fleuves de Rus­sie. 80 % des ma­tières plas­tiques ar­rivent par les fleuves.

Que peut-on faire ? Fil­trer aux es­tuaires qui trans­por­ tent des mil­lions de tonnes de ma­tières plas­tiques par an… Mais c’est très en amont qu’il faut in­ter­ve­nir : faire at­ten­tion à la ma­nière dont on consomme. Et re­cy­cler.

Qu’avez-vous vu du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique ? J’ai tra­ver­sé l’an­tarc­tique avec des chiens de traî­neau en 1989­1990. On est par­ti du bout de la pé­nin­sule an­tarc­tique et on a lon­gé la chaîne de mon­tagne sur la glace flot­tante. Mais les 600 pre­miers ki­lo­mètres de la pla­te­forme de glace sur la­quelle nous étions ont dis­pa­ru de­puis.

Il y a aus­si une ac­cé­lé­ra­tion de la des­cente des gla­ciers vers la mer. Vers le nord, il est évident que la ban­quise perd de l’épais­seur. Or c’est la glace de plu­sieurs an­nées qui dis­pa­raît : l’équi­valent des neiges éter­nelles en mon­tagne.

Qu’est-ce que ça si­gni­fie ? La ma­chine cli­ma­tique, c’est l’échange entre la cha­leur constante des tro­piques et le froid des pôles. La terre a deux fluides pour faire cir­cu­ler la cha­ leur : le cou­rant at­mo­sphé­rique qui est ra­pide et condi­tionne la mé­téo, et l’océan avec les cou­rants qui sont ga­rants du main­tien du cli­mat… L’arc­tique est par­ti­cu­liè­re­ment tou­ché avec de plus en plus de zones libres de glace et de neige. Le sol de­vient cap­teur et ab­sorbe le rayon­ne­ment so­laire ce qui fait fondre le per­gé­li­sol. Et en mer les zones d’eaux libres font fondre la glace à proxi­mi­té.

Il faut donc bien s’at­tendre à un em­bal­le­ment ? Oui. On pré­voit une ac­cé­lé­ra­tion de la perte de la ca­lotte po­laire. Ce sont des phé­no­mènes que l’on ne peut pas en­rayer une fois que c’est com­men­cé. On a ou­vert la porte du fri­go.

Les cher­cheurs évoquent

Moi, je suis d’un na­tu­rel op­ti­miste parce que j’es­saye de vivre à l’échelle de ma vie, mais ce qui est en train de se pas­ser dé­passe lar­ge­ment l’échelle de plu­sieurs gé­né­ra­tions […].

Le cou­pable est in­vi­sible : c’est le CO2 et nous sommes tous des ac­teurs de l’émis­sion de CO2… Donc pour ar­rê­ter, il faut que le sys­tème soit ef­fi­cace à l’échelle de la pla­nète.

Mais une des dif­fi­cul­tés, c’est que bon nombre de pays en­core marchent au char­bon. Parce que l’on est en France, on a l’im­pres­sion que c’est de l’his­toire an­cienne, alors que non ! La Chine marche en­core au char­bon, l’inde tourne au char­bon, le Bré­sil… Même l’al­le­magne, de­puis qu’elle a dé­ci­dé d’ar­rê­ter le nu­cléaire.

Est-il dé­jà trop tard ? On a per­du du temps avec le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique parce qu’on en a fait un su­jet de con­ver­sa­tion po­pu­laire.

On ne par­lait que de la mé­téo : ce n’est pas une don­née po­pu­laire mais une va­leur scien­ti­fique ! Le ré­sul­tat d’une me­sure de tem­pé­ra­ture par­tout, sur des ther­mo­mètres qui sont ca­li­brés entre eux. Il n’y a pas de dis­cus­sion à avoir là­des­sus.

Le pro­blème est géant. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut se mettre dans un trou et dire que c’est fi­ni… Des mou­ve­ments sont en­clen­chés.

Je ne dis pas que l’on va ar­ri­ver à maî­tri­ser tout ça, mais le pro­ces­sus est lan­cé et des dé­ci­sions sont prises. Quelle va être la ra­pi­di­té du trai­te­ment ? Je ne sais pas, mais il est mis en oeuvre]…].

Mal­heu­reu­se­ment, la prin­ci­pale drogue, c’est l’ar­gent. Ça fait faire des choses ter­ribles. Tous ceux qui ont de l’ar­gent courent après le be­soin de faire de l’ar­gent, c’est une came !

Les so­cié­tés les plus éveillées im­posent des ef­forts et des taxes. Mais sans so­lu­tions al­ter­na­tives ac­ces­sibles à tous ? La grande ques­tion, c’est comment fi­nan­cer. C’est l’éco­no­mie qui fait tour­ner le monde. Il faut ar­ri­ver à don­ner une va­leur éco­no­mique aux so­lu­tions en­vi­ron­ne­men­tales, si­non ça ne marche pas. Sur le pa­pier, on peut faire des éco­no­mies d’éner­gie mo­nu­men­tales, mais il faut opé­rer une tran­si­tion sans per­tur­ber le fonc­tion­ne­ment gé­né­ral […].

Avez-vous peur ? Je n’ai pas peur. Ce qui est im­por­tant c’est que cha­cun se construise lui­même en pa­ral­lèle avec la construc­tion du monde. Il faut ac­qué­rir une au­to­no­mie par rap­port aux évé­ne­ments. Ne pas tout at­tendre de l’ex­té­rieur. On voit tout le monde se plaindre de ce­ci et vou­loir ce­la. Que les gens de­viennent plus au­to­nomes. Je trouve qu’il y a une élé­gance dans la quête de l’au­to­no­mie.

Ce qui vous donne de l’es­poir ? L’image que l’on a du monde est celle de notre époque. Mais le phi­lo­sophe Mi­chel Serres m’a fait dé­cou­vrir ce mou­ve­ment d’al­ler et re­tour : la vie n’est faite que de mou­ve­ments de ba­lan­cier entre des pé­riodes ter­ribles et puis ça re­part… Alors, le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, on ne sait pas où ça nous conduit. On doit tout mettre en oeuvre. Après… L’homme est d’une in­tel­li­gence re­mar­quable. Il in­ven­te­ra des so­lu­tions que l’on ignore de nos jours.

(*) Au­teur d’une ving­taine d’ou­vrages, il vient de pu­blier un ré­cit de ses ex­pé­di­tions et d’en­sei­gne­ments à des­ti­na­tion des en­fants : L’en­fant qui marche, Ed. Plume de ca­rotte.

« L’homme in­ven­te­ra des so­lu­tions que l’on ignore de nos jours. » JEAN-LOUIS ETIENNE

PHO­TO JEAN-LOUIS ÉTIENNE

AU PÔLE SUD. Ex­plo­ra­teur mais aus­si au­teur, Jean-louis Étienne a pu­blié plus d‘une ving­taine d’ou­vrages. Il dé­di­ca­ce­ra à Cler­montfer­rand. dé­sor­mais un point de rup­ture qui en­traî­ne­rait la Terre vers des tem­pé­ra­tures en­core plus éle­vées…

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